"Le cabanon de Prométhée", in uvres de Léon Bloy, Mercure de France, 1964
À Georges Rouault
Les imaginations mélancoliques ont toujours adoré les ruines. Les employés de la Tristesse et les Comptables de la Douleur ont à peine, quelquefois, dautres domiciles pour se repaître, pour se propager et pour sassoupir.
Cest là, surtout, quen des songes de suie ou de lumière, leur viennent les péremptoires suggestions dun Infini persistant, quoique mal famé, dans lauberge de lexistence où lon saccoutume, de plus en plus, à bafouer les éternités.
Il est certain que les très-vieilles pierres, anciennement remuées et taillées par lhomme, dégagent dimmortels effluves de toutes les âmes disparues quelles abritèrent autrefois et qui les avaient oxydées de leurs joies ou de leurs douleurs.
La patine des murs tombants fut, à la longue, déterminée par lhaleine des curs en travail dangoisse et par les moites mains qui tremblèrent, en sy appuyant, au milieu des siècles.
Les yeux même, les pauvres yeux qui les regardèrent si souvent, comme un horizon, avant de séteindre à jamais, semblent avoir laissé quelque chose de leurs clartés, calmes ou tragiques, sur ces réflecteurs attentifs de tant de périssables flambeaux.
Et les ruines vont toujours se multipliant, jusquà tout combler, sur notre planète sénile qui nen roule pas moins dans le merveilleux espace, comme une cinquième roue dEzéchiel rebutée du camion des prophéties, offrant insensiblement aux jours et aux nuits le Dies irae silencieux de ses implacables poussières.
On en voit de ces reliques de la ténébreuse histoire, qui assument, on quelques pieds carrés, 1a moisissure de plusieurs empires archidéfunts dont nul peuple ne se souvient et qui font éclater linsuffisance des savantissimes. Il en est dautres moins émiettées, moins pilonnées par le temps, qui vocifèrent à leur façon, par leurs fentes, par leurs crevasses et du fond de leurs alcôves de reptiles, linvalidité des catastrophes ou des épopées dhier, dont nos mandarins sont a peine mieux informés.
Toutes, en vérité, sont néanmoins, très puissantes sur le rêveur penché au-dessus du puits de la Mort qui est précisément son âme, au fond de laquelle chaque atome croulant produit un tonnerre composé des éclats de joie ou des sanglots, des rugissements damour ou des ramages de désespoir de plusieurs millions de cousins germains quil na pas connus, mais dont il répercute, en sa profondeur, la dolente consanguinité.
Il est une autre sorte de ruines, un peu plus curieuses, vraiment, que toutes les ruines fameuses de lOrient ou de lOccident qui font bramer les poètes et blanchir les archéologues.
Celles-là, nul ne les explore, le monde ignore jusquà leur existence et la sollicitude réclamière des guides ne les signale jamais à lattention des crevants dennui qui font voiturer leurs carcasses pleines de dégoût sur lépine dorsale du globe.
Quon se figure, par exemple, un être merveilleusement doué, un homme du génie poétique le plus incontestable et le plus puissant, un magique cerveau peuplé de lumières, comme une basilique à la Chandeleur; quon veuille bien se le représenter sous cette image, aux trois quarts détruit par louragan de quelque effroyable douleur; détruit sans espoir de restauration, décoiffé de ses voûtes, ébranlé dans ses plus profondes assises, vacillant sur les jarrets de ses contreforts, tapissé de son porche à son maître autel du sang dun peuple écrasé; ouvert à tous les affronts des souffles et de la rafale, envahi par les tourbillons et les fantasmes de la nuit; mais éclairé vaguement encore, pour la durée dun instant, par quelques derniers et désespérés luminaires qui agonisent, ainsi que des âmes, sous le grondement victorieux des orgues de la tempête.
Tout à lheure, ce sera fini à jamais. Les ténèbres folâtreront avec les ténèbres. Ce qui tient encore croulera sans gloire dans lobscurité sans pardon et le souvenir seulement de ce tabernacle de prières subsistera dans la pensée de quelques dévots éperdus que la main des Vierge invisibles qui protègent le chrétien en péril de mort aura soutirés à la catastrophe.
Cest donc une ruine humaine complète que jai décidé doffrir aux mélancoliques, aux saturés de mélancolie, car il nest point ici doccasion de ravissement pour les touristes joyeux de la Curiosité ordinaire.
Linouï, laffolant, le très-monstrueux poète inconnu dont voici, tout au plus, la trace calcinée, eut cette effroyable aventure de se survivre à lui-même, juste assez de temps pour assister au sac de sa tête et au rongement de ses flancs par un prodigieux vautour, quil avait sacrilègement engendré de la Substance des Cieux, sans la permission du Seigneur.
Dans une sorte de roman, intitulé le Désespéré, publié en 1887 et tout de suite raturé, autant quil était possible, par le silence hostile de la presse entière, javais écrit incidemment les quelques lignes quon va lire, avec lespoir, longtemps déçu, de suggérer à un éditeur quelconque lidée généreuse dune réimpression.
« Lun des signes les moins douteux de cet acculement des âmes modernes à lextrémité de tout, cest la récente intrusion en France dun monstre de livre, presque inconnu encore quoique publié en Belgique depuis dix ans: les Chants de Maldoror, par le comte de Lautréamont, (?) uvre tout à fait sans analogue et probablement appelée à retentir. Lauteur est mort dans un cabanon et cest tout ce quon sait de lui.
« Il est difficile de décider si le mot monstre est ici suffisant. Cela ressemble à quelque effroyable polymorphe sous-marin quune tempête surprenante aurait lancé sur le rivage, après avoir saboulé le fond de lOcéan.
« La gueule même de lImprécation demeure béante et silencieuse au conspect de ce visiteur, et les sataniques litanies des Fleurs du Mal prennent subitement, par comparaison, comme un certain air danodine bondieuserie.
« Ce nest plus la Bonne Nouvelle de la Mort dont parlait Herzen, cest quelque chose qui pourrait sappeler la Bonne Nouvelle de la DAMNATION. Quant à la forme littéraire, il ny en a pas. Cest de la lave liquide. Cest insensé, noir et dévorant.
« Mais ne semble-t-il pas à ceux qui lont lue, que cette diffamation inouïe de la Providence exhale, par anticipation, avec linégalable autorité dune Prophétie, lultime clameur imminente de la conscience humaine devant son Juge?... »
Il paraît aujourdhui que cet avertissement na pas été inutile et quune édition nouvelle, enfin se prépare. Laffaire, je crois, sera bonne. En tout cas, cest une expérience des plus curieuses. Cet extraordinaire poème en prose devenu presque rarissime et connu seulement de quelques artistes qui se le passent, avec force recommandations, de mains en mains, va tomber précisément dans laxe de la plus active cogitation des âmes profondes en cette fin de siècle.
Le scandale sera grand peut-être et, ma foi! tant mieux. LEvangile nenseigne-t-il pas que le scandale est nécessaire?
Quant au danger de la contagion, je ne puis y croire. Cest un aliéné qui parle, le plus déplorable, le plus déchirant des aliénés et limmense pitié mélangée dindicible horreur quil inspire, doit être, pour la raison, le plus efficace des prophylactiques. « Le désespoir porté assez loin, dit Carlyle, complète le cercle et redevient une sorte despérance ardente et féconde. »
Exceptionnellement, je croirais plutôt à la pédagogie salutaire de cette douleur sans mesure, de ce pianto de la haine infiniment désolée. Si les pessimistes bien étranges de lindifférence absolue, qui ne sont tout juste, en fin de compte, que les optimistes du néant, daignaient, un instant, concéder lhypothèse du bien moral, on pourrait leur dire que ce nest pas tout à fait un rêve de supposer à lextrême abomination dune vraie face tangible de réprouvé, la puissance de précipiter certains hommes à la vertu par leffet dune transcendante peur.
En lisant les Chants de Maldoror, je nai pu me défendre à chaque page, dune singulière impression. Lauteur me faisait penser à un noble homme séveillant au milieu de la nuit dans le lit banal dune immonde prostituée, toute ivresse finie, se sentant à sa merci, complètement nu, glacé de dégoût, agonisant de tristesse et forcé dattendre le jour.
« Il nessaie pas de se rendormir. Il sort lentement, lun après lautre, ses membres hors de sa couche. Il va réchauffer sa peau glacée aux tisons rallumés de la cheminée. Sa chemise seule recouvre son corps. Il cherche des yeux la carafe de cristal afin dhumecter son palais desséché. Il ouvre les contrevents de la fenêtre. Il sappuie sur le rebord. Il contemple la lune qui verse, sur sa poitrine, un cône de rayons extatiques, où palpitent, comme des phalènes, des atomes dargent dune douceur ineffable. Il attend que le crépuscule du matin vienne apporter, par le changement de décor, un dérisoire soulagement à son cur bouleversé. »
Nest-ce rien quune telle suggestion procurée par un désespéré sans larmes qui porte refroidir son cur hors de la maison, sous un ciel polaire, au fond dun sale et ténébreux jardin, dans le voisinage dun puant retrait; pour le rapporter quand il ne palpitera plus, afin dêtre en état de sophistiquer sa douleur par lironie pacifique du parfait blasphème?
Je rêvais, dit-il, que jétais dans le corps dun pourceau, quil ne métait pas facile den sortir, et que je vautrais mes poils dans les marécages les plus fangeux. Était-ce comme une récompense ? Objet de mes vux, je nappartenais plus à lhumanité! Pour moi, jentendis linterprétation ainsi, et jen éprouvai une joie plus que profonde. Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu javais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette insigne faveur...
« Mais, qui connaît ses besoins intimes ou la cause de ses joies pestilentielles ? La métamorphose ne parut jamais à mes yeux que comme le haut et magnanime retentissement dun bonheur parfait, que jattendais depuis longtemps. Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau! Jessayais mes dents sur le tronc des arbres; mon groin, je le contemplais avec délice! Il ne me restait plus la moindre parcelle de divinité: je sus élever mon âme jusquà lexcessive hauteur de cette volupté ineffable... »
L obsession continuelle de ce malheureux Lautréamont, évidemment un pseudonyme, est en effet le blasphème. Sil est misanthrope, cest quil se souvient que lhomme est à la ressemblance de Dieu.
Le blasphème est une denrée littéraire devenue assez peu précieuse. Notre époque la beaucoup aimé, depuis le blasphème aristocratique de Baudelaire jusquau blasphème truand de Richepin. Toutes les familles en demandent. Mais la qualité de celui-là est unique parce quil est proféré par un pauvre fou de chagrin qui ne regarde pas le public.
Son auditoire, ce sont ses propres membres lamentables. Cest à son foie malade quil sadresse, à ses poumons, à sa bile extravasée, à ses tristes pieds, à ses moites mains, à son phallus pollué. aux cheveux hérissés de sa tête perdue deffroi.
Il paraît leur dire, à ces témoins, comme le Prométhée dEschyle aux Océanides: « Voyez de quelles iniquités je souffre! » en pensant au Dieu quil accuse.
Leffet densemble est terrible au delà de toute expression et dune beauté panique surprenante. Je nétais pas tout à fait exact en disant quil ny a pas de forme littéraire. Le style des Chants de Maldoror est une sorte de poncif configuré à la divaguante passion dun dément.
Loriginalité serait nulle sans le paroxysme très-particulier dun certain accent qui doit étonner certain démon et que je navais encore trouvé dans aucune littérature.
Mais cet accent-là qui fait ressembler chaque phrase à une louve enragée courant de ses pattes agiles et silencieuse à la rencontre dun voyageur, est à lui seul une originalité si démesurée, si formidable quà la lecture, on sent battre ses artères et vibrer son âme jusquau tremblement, jusquà la dislocation.
Le signe incontestable du grand poète, cest linconscience prophétique, la troublante faculté de proférer par-dessus les hommes et le temps des paroles inouïes dont il ignore lui même la portée. Cela, cest la mystérieuse estampille de lEsprit-Saint sur des fronts sacrés ou profanes.
Quelque ridicule quil puisse être, aujourdhui, de découvrir un grand poète inconnu et de le découvrir dans un hôpital de fous, je me vois forcé de déclarer, en conscience, que je suis certain den avoir fait la trouvaille.
Je sais bien que cette cloche sublime qui devait sonner les tocsins et les victoires. Fut, presque aussitôt après son baptême, fêtée par le tonnerre, et ce fut un malheur immense pour tous ceux que les voix du ciel peuvent consoler.
Mais parfois, jignore comment, cette blessée rendait encore des sons divins, quils fussent graves ou mélancoliques, et cela suffisait bien pour quon devinât lenthousiasme damour que ses carillons glorieux auraient suscité.
« Je suis fils de lhomme et de la femme, daprès ce quon ma dit. Cela métonne... Je croyais être davantage ! » Pascal est brûlant de gloire pour avoir dit de moindres paroles et jen ai recueilli plus dune dans ce livre incohérent et merveilleux qui ressemble au palais dun roi persan quune flétrissante cohue de crocodiles et dhippopotames aurait saccagé.
Il est impossible de donner lidée précise dune uvre aussi anormale sans multiplier les citations au-delà de ce que semble permettre lesthétique judicieuse de la mise en pages. Mais cela, cest du diamant, du diamant noir et toute consigne altière doit tomber, je suppose, en présence dune telle aubaine.
Écoutez les chiens dans la nuit, ces terribles chiens homériques « aboyant tour à tour, soit comme un enfant qui crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus dun toit, soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de la peste à lhôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime; contre les étoiles au nord, contre les étoiles à lest, contre les étoiles au sud, contre les étoiles à louest; contre la lune; contre les montagnes, semblables au loin à des roches géantes, gisantes dans lobscurité; contre lair froid quils aspirent à pleins poumons, qui rend lintérieur de leurs narines rouge et brûlant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les lièvres qui disparaissent en un clin dil ; contre le voleur, qui senfuit, au galop de son cheval, après avoir commis un crime; contre les serpents, remuant les bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer des dents; contre leurs propres aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes ; contre les crapauds, quils broient dun coup sec de mâchoires (pourquoi se sont-ils éloignés du marais ?) ; contre les arbres, dont les feuilles, mollement bercées, sont autant des mystères quils ne comprennent pas, quils veulent découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents ; contre les araignées suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se sauver ; contre les corbeaux, qui nont pas trouvé de quoi manger pendant la journée, et qui sen reviennent au gîte, laile fatiguée ; contre les rochers du rivage ; contre les feux, qui paraissent aux mâts des navires invisibles ; contre le bruit sourd des vagues ; contre les grands poissons, qui nageant, montrent leur dos noir, puis senfoncent dans labîme ; et contre lhomme qui les rend esclaves !...
« Un jour, avec des yeux vitreux ma mère me dit: « Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi sous ta couverture, ne tourne pas en dérision ce quils font : ils ont une soif insatiable de linfini, comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue »... Moi, comme les chiens, jéprouve le besoin de linfini... Je ne puis contenter ce besoin! »
Les six livres de ce long poème dironie diabolique et dimprécations sont assez souvent traversés de ces magnifiques éclairs et, jusquaux invectives immondes ou atroces que le maniaque décroche contre Dieu ou contre les hommes à cause de Dieu, gardent la trace profonde, malgré tout, dune ancienne adoration foudroyée.
Je soupçonne cet infortuné de navoir été quun blasphémateur par amour, exactement, je le suppose, comme il devint un insensé. Après tout, cette haine enragée du Créateur, de lÉternel, du Tout-Puissant ainsi quil sexprime, est assez vague dans son objet, puisquil ne touche jamais aux. Symboles.
Cela même est passablement étrange. Il ne saurait y avoir de blasphème aussi longtemps quon ne sattaque pas à la Croix. Le théologien le plus bête pourrait en donner la raison plausible. On ne peut faire souffrir limpassible quen dressant la Croix et on ne peut le déshonorer quen avilissant ce Signe essentiel de lexaltation de son Verbe.
Or, ce frénétique, cet écumant contre Dieu nen dit pas un mot. Il a lair de lignorer, dune ignorance surnaturelle.
Il reçoit, un jour, les admonitions dun crapaud mourant qui part pour léternité afin dimplorer le pardon de son disciple et qui lexhorte à montrer enfin son essence divine quil a cachée jusqualors. Dieu sait ce que représenter un tel batracien à ce malheureux esprit.
Ailleurs, cest un hermaphrodite, « image sacrée de linnocence des anges », pour lequel il prend la résolution de prier chaque jour. Ailleurs encore, cest une lampe déglise qui éclaire le « chenil du Créateur » et dont la lueur doraison, éclatante pour lui comme vingt incendies, le transporte de désespoir.
Sans aucun doute, cette âme cloîtrée dans lexécration dune formule abstraite, portait la peine infernale dun immense amour que nul symbole de lumière navait éclairé. Il nous apprend, au surplus, quil était mathématicien.
La Prostitution sous toutes ses formes est une idée fixe qui escorte habituellement, dans son livre, lidée du Seigneur, comme un corollaire suit un axiome. Les très-rares individus capables de sentir le profond mystère évoqué par ce mot de Prostitution, pourront lire avec un étonnement sans bornes, en déplorant lextinction de ce Lucifer, le poème incroyable de la page 15.
« Jai fait un pacte avec la prostitution, afin de semer le désordre dans les familles... Hélas !hélas !sécria la belle femme nue, les hommes, un jour, me rendront justice; je ne ten dis pas davantage. Laisse-moi partir pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie. Il ny a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces noirs abîmes qui ne me méprisent pas. » Quon le prenne comme on voudra, ce chapitre ma totalement confondu!
Je nai jamais lu les aliénistes et la science physiologique ne ma jamais allaité. Me sera-t-il pourtant interdit de supposer chez un tel homme frappé de folie, une sorte de lucidité à rebours qui le fasse presque infaillible, qui lui donne même, parfois, des allures de profond oracle dans lantiphrase coutumière de ses ironies ou de ses fureurs, quand il veut exprimer la dominante passion de son esprit fourvoyé ? Il me semble que cette hypothèse hardie ne sélève pas au-dessus dune modeste lapalissade.
Lauteur, quel quil fût, des Chants de Maldoror, nous apprend quil était mathématicien et même Montévidéen, ce qui paraît impliquer une mathématique supérieure. Il y revient plusieurs fois. Il parle de la face grave de la géométrie que réjouit la forme sphérique de lOcéan ; il parle aussi, dans une bien étrange poème dithyrambique de larithmétique et de lalgèbre, « dont les savantes leçons, plus douces que le miel, filtrent dans son cur comme une onde rafraîchissante ».
Il affirme que celui qui ne les a pas connues « mériterait lépreuve des plus grands supplices ». « La fin des siècles, dit-il, verra encore, debout sur les ruines des temps, vos chiffres cabalistiques, vos équations laconiques et vos lignes sculpturales siéger à la droite vengeresse du Tout-Puissant, tandis que les étoiles senfonceront avec désespoir, comme des trombes, dans léternité dune nuit horrible et universelle, et que lhumanité grimaçante, songera à faire ses comptes avec le jugement dernier. »
La catastrophe inconnue qui fit de cet homme un insensé a dû, par conséquent, le frapper au centre même des exactes préoccupations de sa science, et sa rage folle contre Dieu a dû être, nécessairement une rage mathématique.
Cest une vision de tristesse presque infinie que celle de ce glorieux esprit visiblement fait pour sassimiler la lumière des constellations, entravé au début de son envol, scellé, cadenassé dans une idée fixe, immortellement atroce et sefforçant, avec la logique bizarre des aliénés, avec les ressources dune science précise, de construire une hélice descendante pour fuir des cieux implacables vers des antipodes impossibles.
A-t-il fallu quil adorât la Beauté, ce poète englouti dans les ténèbres pour linsulter avec tant de soin, pour singénier, comme il le fait, tout au long de son livre, à en dénaturer les formules !Le besoin perpétuel de pervertir le sens du Beau, dénonciateur de sa chute, est en lui comme une effroyable diastole de son nouveau cur.
« Le grand-duc de Virginie, beau comme un mémoire sur la courbe que décrit un chien en courant après son maître... Le vautour des agneaux, beau comme la loi de larrêt de développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la croissance nest pas en rapport avec la quantité de molécules que leur organisme sassimile... Le scarabée, beau comme le tremblement des mains dans lalcoolisme. Ladolescent, beau comme la rétractilité des serres des oiseaux rapaces ; ou encore comme lincertitude des mouvements musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale postérieure ; ou plutôt comme ce piège à rats perpétuel, toujours retendu par lanimal pris, qui eût prendre seul des rongeurs indéfiniment et fonctionner même caché sous la paille ; et surtout, comme la rencontre fortuite sur une table de dissection dune machine à coudre et dun parapluie... »
Il y en a dautres encore, que leur superfine abomination rend impossible à citer.
On parle beaucoup de littérature vécue, de livres vécus. La plupart des romanciers contemporains nous donnent ainsi à flairer leurs petites affaires de cur. Je veux me persuader que ce barbarisme finira par tomber dans le ridicule.
Mais si lon y tient absolument, quel livre, je le demande, quel roman moderne, quelle autobiographie mâtinée de fiction, pourrait être plus vécue que les lamentations et les hurlements de ce supplicié dont lâme est aveugle, dont la mémoire est éteinte, qui ne sait plus sil y a quelquun pour lentendre, qui ne gémit sur lui-même que pour lui-même et qui ne sinterrompt de vociférer son désespoir que pour sibiler sa douleur ?
Lintensité de cette flamme qui va mourir est positivement effrayante et les contorsions littéraires des historiographes de nos plates murs, semblent peu de chose, en vérité à côté du tragique portentueux de ce désorbité de lAmour et de la Lumière.
Car, cest un vrai fou, hélas ! un vrai fou qui sent sa folie, qui sarrête subitement de nous raconter sa soif dun monde infini, pour exhaler ce cri déchirant : « Qui donc sur la tête me donne des coups de barre de fer comme un marteau frappant lenclume ? » Cest un fou comme il ne sen était jamais vu, qui aurait pu devenir lun des pus grands poètes du monde, qui sen doutait assurément et qui sest éteint dans le plus affreux des sépulcres, avant davoir eu le temps qui fut accordé au Tasse, bien moins inspiré que lui, denfanter son uvre.
Il succomba, comme Satan, pour avoir « vaincu lEspérance ». Cher grand homme avorté ! Pauvre rastaquouère sublime ! « Cest quelquun, dit-il, en parlant de lui-même, qui a des chagrins épouvantables ! » Et cest tout ce quil nous révèle de son passé. On dirait même quil le cache avec toute la ruse compliquée dun aliéné simulateur et larron.
Dans lespoir de fuir, son imagination éperdue le précipité aux métamorphoses. Il se rappelle « avoir vécu un demi-siècle, sous la forme de requin, dans les courants sous-marins qui longent les côtes de lAfrique « ; il se reconnaît un visage dhyène ; il a de longs entretiens avec « le frère de la sangsue » et « le poulpe au regard de soie, dont lâme est inséparable de la sienne, qui est le plus beau des habitants du globe terrestre et qui commande à un sérail de quatre cents ventouses ».
Enfin, il adresse à ses lecteurs exécrés davance, si le Tout-Puissant quil vomit lui permet den avoir un jour, cette encyclique recommandation par laquelle jai voulu finir :
« Adieu, vieillard, et pense à moi si tu ma lu. Toi, jeune homme, ne te désespère point ; car tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion contraire. En comptant lacarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis. »