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Agrégation 2000 - Journée Hubert de Phalèse |
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Corinne poète |
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Corinne, personnages aux multiples talents, excelle dans l’art de la poésie. Avant même sa première apparition, lors de son couronnement au Capitole, elle est évoquée par le peuple comme : |
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la femme la plus célèbre de l'Italie, Corinne, poète, écrivain, improvisatrice, et l'une des plus belles personnes de Rome. (49) |
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Le mystère qui entoure la venue de cette femme qui possède " tous les talents qui captivent l'imagination " (50) excite d’avance l’intérêt de Lord Nelvil et lui fait momentanément oublier ses préjugés sur la conduite des femmes. |
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Tant de dons réunis en un seul personnage déconcertent, si bien qu’on ne peut se défaire d’une impression de cliché. On pourrait avancer que ces talents sont des masques dont le narrateur affuble un personnage brillant censé être doué en tout. D’ailleurs, au fur et à mesure du roman, Corinne va se dépouiller de son mystère pour Oswald. Et l’on peut avancer que la disparition de Corinne poète et la révélation de sa véritable identité, avec l’impossibilité du mariage avec Oswald qui en découlent, conduisent à la mort du personnage. Néanmoins, dans les poésies de Corinne s’affirme une conception de la portée créatrice du langage qui constitue un enjeu véritable du roman. Quelles sont donc les fins de la poésie dans Corinne ou l’Italie ? |
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On prendra en compte pour cette étude les trois poèmes de Corinne que rapporte le roman et l’on proposera une étude du lexique spécifique de ces poèmes à l’aide de l’outil informatique. Il s’agira de voir quelle place ces poèmes occupent dans le roman et selon quelle thématique ils sont organisés. |
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Les poésies de Corinne dans le roman |
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Corinne ou l’Italie rapporte trois poésies de Corinne : l’improvisation au Capitole (59-66), l’improvisation dans la campagne (349-354) de Naples et le dernier chant (582-584). |
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Les similitudes entre les improvisations permettent d’associer ces deux séquences et de les opposer au dernier chant. Les improvisations sont en effet composées sur un sujet imposé. Elles constituent des panégyriques de l’Italie : |
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[...] ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le sujet qui lui était imposé. — La gloire et le bonheur de l'Italie ! s'écria-t-on autour d'elle, d'une voix unanime. (59) |
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Aussi, d'un commun accord, tous les amis de Corinne lui demandèrent-ils de prendre pour sujet des vers qu'elle allait chanter les souvenirs que ces lieux retraçaient. (348) |
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D’autre part, les conditions dans lesquelles se font les improvisations sont similaires. L’émotion de la poétesse, mal maîtrisée, se manifeste par un " sentiment de timidité " et une " voix tremblante " (59) ou une " voix altérée " (348). Les deux improvisations sont interrompues par les réactions élogieuses du public : |
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Ici, Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la fête avait rassemblés jetaient à ses pieds des branches de myrte et de laurier. La lueur douce et pure de la lune embellissait son visage ; le vent frais de la mer agitait ses cheveux pittoresquement, et la nature semblait se plaire à la parer. (352, voir aussi 64) |
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Dans la grande tradition antique, Corinne utilise la lyre pour s’accompagner en musique. Emblèmes de la gloire, les rameaux de myrte et de laurier couronnent la poétesse (67) et sont jetés à ses pieds (352). |
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Il s’agit des morceaux d’éloquence du roman pour Corinne qui justifient, preuves à l’appui en quelque sorte pour le lecteur, sa renommée de poétesse. Néanmoins, un passage du roman est marqué par l’échec de l’improvisatrice. Au moment de la visite de M. Edgermond, l’émotion coupe la parole à Corinne : |
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Enfin sentant qu'elle hésitait, que les paroles lui venaient par la mémoire et non par le sentiment, et qu'elle ne peignait ainsi ni ce qu'elle pensait, ni ce qu'elle éprouvait réellement, elle s'arrêta tout à coup, et dit à M. Edgermond : — Pardonnez-moi si la timidité m'ôte aujourd'hui mon talent [...]. (172) |
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Paradoxes de l’improvisation |
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Corinne n’écrit pas, elle improvise. Elle compose donc sans préparation devant un public. Si cette pratique poétique comporte une dimension de risque, c’est par elle que se manifeste le génie qui transfigure Corinne : |
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Ce n'était plus une femme craintive, mais une prêtresse inspirée qui se consacrait avec joie au culte du génie. (68) |
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Paradoxes de Corinne ou l’Italie, les improvisation censées être impromptues sont de longs poèmes en vers italiens que l’on peut lire traduits dans le roman : |
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Eh bien, oui, reprit-elle déjà saisie, déjà soutenue par son talent, La gloire et le bonheur de l'Italie ! Et se sentant animée par l'amour de son pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la prose ne peut donner qu'une idée bien imparfaite. (59) |
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Le " chant " de Corinne, affirme la voix narrative, est " divisé en octaves " (352), même si parfois la poétesse abandonne cette forme pour se laisser aller à des vers libres. Le mot " octave " désigne une forme poétique italienne, l’ottava ou ottava rima : strophe de huit vers hendécasyllabes, les six premiers ont des rimes qui reviennent alternativement, les deux derniers ont des rimes plates. Cette forme lyrique est celle des poèmes héroïques épiques et chevaleresques du Tasse et de l’Arioste. Mais la poésie de Corinne n’est pas une poésie épique. Néanmoins, elle emprunte sa forme à une tradition prestigieuse. |
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En revanche, le dernier chant est plus inspiré par le sentiment de la mort imminente et l’adresse à la divinité. Alors que la voix de la poétesse s’affaiblit et décline (ce n’est pas Corinne qui lit ses vers), son attention s'élève vers le ciel. La première strophe est une adresse aux " concitoyens ", la dernière une adresse à la divinité. Dans un mouvement ascendant, Corinne se dépouille de ses attaches terrestres. |
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Thèmes |
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L’analyse informatique (grâce au programme Lexico) permet de repérer ce qu’on appelle les spécificités par parties, c'est-à-dire les formes les plus représentatives d’une séquence du texte. Les résultats sont basés sur un calcul de probabilités. On détermine la probabilité qu’a un terme de se trouver dans un corpus donné. On peut ainsi établir si un terme est particulièrement abondant ou rare dans un corpus. Le vocabulaire des trois poèmes a ainsi été comparé à celui de l’ensemble formé par les trois poèmes puis à celui de tout le roman. |
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Le vocabulaire spécifique de chaque partie par rapport à l’ensemble des trois poèmes constitue ce qu’on appelle les spécificités internes. On peut ainsi repérer les motifs spécifiques de chaque séquence. |
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Spécificités de l’improvisation au Capitole |
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Forme |
Nombre total d’occurrences |
Nombre d’occurrences dans le premier poème (l’étoile indique une forme originale, c'est-à-dire qui n’apparaît que dans ce poème) |
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tout |
11 |
8 |
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morts |
4 |
4* |
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Dante |
5 |
5* |
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poète |
5 |
5* |
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couleurs |
4 |
4* |
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le Dante |
5 |
5* |
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Spécificités de l’improvisation dans campagne de Naples : |
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Forme |
Nombre total d’occurrences |
Nombre d’occurrences dans le second poème (l’étoile indique une forme originale, c'est-à-dire qui n’apparaît que dans ce poème) |
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vous |
33 |
21 |
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je |
15 |
12 |
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mes |
11 |
10 |
|
m |
7 |
7* |
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j |
11 |
9 |
|
me |
7 |
7* |
|
mon |
10 |
8 |
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vous qui |
5 |
5* |
|
moi |
5 |
5* |
|
ma |
5 |
5* |
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que je |
3 |
3* |
|
adieu |
4 |
4* |
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la nuit |
3 |
3* |
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rien |
8 |
5 |
|
nuit |
3 |
3* |
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vous m |
3 |
3* |
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Spécificités du dernier chant : |
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Forme |
Nombre total d’occurrences |
Nombre d’occurrences dans le troisième poème (l’étoile indique une forme originale, c'est-à-dire qui n’apparaît que dans ce poème) |
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mer |
6 |
6* |
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nous |
18 |
13 |
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la mer |
5 |
5* |
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Le trait le plus constant de cette poésie est l’usage de l’apostrophe. " Vous " représente une spécificité positive. Corinne affirme : " l'improvisation est pour moi comme une conversation animée. " (84), ce qui justifie l’usage de l’interpellation dans ces textes, y compris lorsqu’elle s’adresse à des absents ou qu’elle lie conversation avec des entités abstraites comme l’Italie. |
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Le pronom réfère : |
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- à la nation italienne dans son ensemble ou à la nature italienne : |
Vous m’avez permis la gloire, oh! vous, nation libérale, qui ne bannissez point les femmes de son temple, vous qui ne sacrifiez point de talents immortels aux jalousies passagères, vous qui toujours applaudissez à l'essor du génie [...] (582) |
" Oh ! Terre, toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais cessé de produire et des fruits et des fleurs ! Es-tu donc sans pitié pour l'homme ? (352) |
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- à d’illustres Italiens : |
Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous intrépides voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût vous offrir rien de plus beau que la vôtre ! Joignez aussi votre gloire à celle des poëtes. Artistes, savants, philosophes, vous êtes comme eux enfants de ce soleil [...] (63) |
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- à l’auditeur : |
La terre de l'Énéide vous entoure, et les fictions consacrées par le génie sont devenues des souvenirs dont on cherche encore les traces. (349) |
Oh vous qui me survivrez ! quand le printemps reviendra, souvenez-vous combien j'aimais sa beauté [...] (583) |
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- à Dieu : |
vous ne rejetez point, ô mon Dieu ! le tribut des talents. (582) |
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Les substantifs les plus représentés dans le lexique des poésies sont par ordre décroissant : " nature ", " vie ", " ciel ", " temps ", " ame ", " terre ". |
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Dans le lexique de l’ensemble du roman, les substantifs les plus représentés sont (en dehors des noms de personnages) : " Italie ", " Rome ", " imagination ", " émotion ", " sentiment ", " arts ", " enthousiasme ". Le lexique de Corinne ou l’Italie laisse une grande place à la valorisation de l’intériorité, domaine que la poésie a justement comme fonction d’éclairer. |
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La distribution du substantif le plus utilisé dans les poésies de Corinne, " nature ", montre une correspondance entre l’improvisation au Capitole et le dernier chant (21 occurrences en tout, dont 9 dans la première improvisation, 9 dans le dernier chant et 3 seulement dans la seconde improvisation). Le terme, bien représenté dans l’ensemble du roman, n’a cependant pas une fréquence aussi importante que dans les poèmes de Corinne. Le sentiment de la nature est bien ce qui guide le poète : |
La poésie, l'amour, la religion, tout ce qui tient à l'enthousiasme enfin est en harmonie avec la nature [...] (193) |
Quand nos Siciliens, en conduisant les voyageurs dans leurs barques, leur adressent dans leur gracieux dialecte d'aimables félicitations, et leur disent en vers un doux et long adieu, on dirait que le souffle pur du ciel et de la mer agit sur l'imagination des hommes comme le vent sur les harpes éoliennes, et que la poésie, comme les accords, est l'écho de la nature. (84) |
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L’italien est la langue de la poésie. Il est facile d’écrire dans cette langue harmonieuse. Corinne avertit cependant des dangers de l’abandon à la séduction de la langue : |
L'italien a un charme musical qui fait trouver du plaisir dans le son des mots presque indépendamment des idées ; ces mots d'ailleurs ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils peignent ce qu'ils expriment. Vous sentez que c'est au milieu des arts et sous un beau ciel que s'est formé ce langage mélodieux et coloré. Il est donc plus aisé en Italie que par-tout ailleurs de séduire avec des paroles sans profondeur dans les pensées, et sans nouveauté dans les images. La poésie, comme tous les beaux-arts, captive autant les sensations que l'intelligence. J'ose dire cependant que je n'ai jamais improvisé sans qu'une émotion vraie ou une idée que je croyais nouvelle ne m'ait animée ; j'espère donc que je me suis un peu moins fiée que les autres à notre langue enchanteresse. (83) |
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Néanmoins, le sentiment de la nature est ambigu dans le roman. La nature est à l’image de l’homme et non l’inverse : |
La campagne de Naples est l'image des passions humaines : sulfureuse et féconde , ses dangers et ses plaisirs semblent naître de ces volcans enflammés qui donnent à l'air tant de charmes, et font gronder la foudre sous nos pas. (350) |
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Corinne et les fins de la poésie |
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Corinne, femme expansive et brillante, entre en opposition avec les opinions d’Oswald qui déclare : " Mais o? trouverez-vous ce sentiment mélancolique et tendre qui anime notre poésie ? " (154) |
Quoique la profondeur et l'étendue de ses idées le rendissent propre à tout, ses opinions politiques et ses goûts militaires lui inspiraient plus de penchant pour la carrière des actions que pour celle des lettres ; il pensait que les actions sont toujours plus poétiques que la poésie elle-même. (432) |
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On lira avec profit les considérations de Benjamin Constant sur l’enthousiasme de Corinne qui prête " à tous les objets une splendeur naturelle " et ravit Oswald sans jamais le convaincre complètement (repris dans Hubert de Phalèse, Corinne à la page, Nizet, 1999, p. 21). |
Il ne pouvait supporter l'émotion de plaisir que donnent les chefs-d'œuvres, quand il n'était pas avec Corinne ; il ne se pardonnait le bonheur que lorsqu'il venait d'elle ; la poésie, la peinture, la musique, tout ce qui embellit la vie par de vagues espérances lui faisait mal partout ailleurs qu'à ses côtés. (259) |
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Pour Corinne, il s’agit par la poésie de " révéler " (349), de " découvrir " (62) un domaine jusque là inconnu : |
" Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme de l'univers ; toutes ses merveilles s'y réfléchissent, s'y divisent, s'y recomposent ; les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent en harmonie ; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l'art, triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en relation avec le cœur de l'homme. (62) |
" Le feu, cette vie dévorante qui crée le monde et le consume, épouvantait d'autant plus que ses lois étaient moins connues. La nature jadis ne révélait ses secrets qu'à la poésie. (349) |
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La poètesse célèbre ainsi le pouvoir de création du langage poétique de Dante : |
" A sa voix tout sur la terre se change en poésie ; les objets, les idées, les lois, les phénomènes, semblent un nouvel Olympe de nouvelles divinités ; mais cette mythologie de l'imagination s'anéantit, comme le paganisme, à l'aspect du paradis, de cet océan de lumières, étincelant de rayons et d'étoiles, de vertus et d'amour. (61) |
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La poésie de Corinne recèle la nostalgie d’un âge d’or, où le langage n’était pas astreint à l’exactitude du langage rationnel : |
[...] vous qui toujours applaudissez à l'essor du génie : ce vainqueur sans vaincus, ce conquérant sans dépouilles qui puise dans l'éternité pour enrichir le temps. (582) |
" Vous ne rejetez point, ô mon Dieu ! le tribut des talents. L'hommage de la poésie est religieux, et les ailes de la pensée servent à se rapprocher de vous. (582) |
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Véritablement inspiré, le poète est pour Corinne animé d’un souffle prophétique. La poésie est ainsi la révélation d’une dimension intérieure. Cependant, tout autant que l’expression d’une faculté supérieure — la capacité d’appréhender le " mystère " (354 et 584) — la poésie est une vision tragique de la condition de l’artiste. Les considérations de Corinne sur les poètes sont à ce titre emblématiques de sa propre destinée : |
" Devant vous est Sorrente ; là, demeurait la sœur du Tasse, quand il vint en pèlerin demander à cette obscure amie un asile contre l'injustice des princes : ses longues douleurs avaient presque égaré sa raison ; il ne lui restait plus que du génie ; il ne lui restait que la connaissance des choses divines, toutes les images de la terre étaient troublées. Ainsi le talent, épouvanté du désert qui l'environne, parcourt l'univers sans trouver rien qui lui ressemble. La nature pour lui n'a plus d'écho ; et le vulgaire prend pour la folie ce malaise d'une ame qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez d'enthousiasme, assez d'espoir. |
" La fatalité, continua Corinne avec une émotion toujours croissante, la fatalité ne poursuit-elle pas les ames exaltées, les poëtes dont l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir ? [...] Mais la prêtresse qui rendait les oracles se sentait agitée par une puissance cruelle. Je ne sais quelle force involontaire précipite le génie dans le malheur : il entend le bruit des sphères que les organes mortels ne sont pas faits pour saisir ; il pénètre des mystères du sentiment inconnus aux autres hommes, et son ame recèle un Dieu qu'elle ne peut contenir ! (353-354) |
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En définitive, la conception de la poésie développée par Corinne est ambivalente. La passion qui transporte l’esprit humain est aussi la cause de son égarement. Les trois poèmes de Corinne constituent une annonce du dénouement tragique. Le personnage enthousiaste est par sa nature condamné à souffrir mais il a un rôle de précurseur et d’annonciateur pour le reste des hommes. |