Agrégation 2000 - Journée Hubert de Phalèse
6 novembre 1999

 

 

 

Les sentiments familiaux

 

 

 

Jean-Pierre Goldenstein
Université du Maine (Le Mans)

 

 

 

 

 

Cette intervention poursuit un double objectif : exposer rapidement la démarche adoptée - propre à la méthodologie pratiquée par Hubert de Phalèse - présenter cursivement les résultats obtenus que l'on pourra consulter, développés, dans Corinne à la page (Nizet, 1999) sous les entrées thématiques " Sensibilité " et " Filiation ".

 

 

Les sondages préliminaires effectués dans l'index hiérarchique de Corinne, actuellement mis à la disposition du public sur le présent site, ont porté sur les termes suivants :

 

 

sensibilité filiation

sentiments mère

imagination père

enthousiasme

tristesse et mélancolie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette première démarche permet de relever les occurrences suivantes :

 

 

sentiments

 

 

 

 

 

Sentiment 232

Sentiments 146

amour 191

bonheur 175

douleur 129

émotion 119

malheur 64

[+ voir index alphabétique]

malheureuse 18

malheureusement 5

malheureuses 4

malheureux 42

malheurs 14

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En l'état, le sondage débouche sur un ensemble trop général pour être pris en compte dans ce type d'étude. Le choix s'est porté finalement sur les termes " imagination " (214 occurrences), " enthousiasme " (69), " tristesse " (46) et " mélancolie " (26). Ces différents termes dans le roman réfèrent, en première analyse, aux " catégories " suivantes :

 

 

    • Oswald
    • d'Erfeuil
    • Italiens
    • Corinne
    • Lucile
    • en général
    • beaux-arts

 

 

qu'il conviendra d'analyser.

 

 

 

 

 

imagination

 

 

Un travail similaire de relevé systématique est opéré sur toutes les occurrences du terme " imagination " dans le roman. Une première tentative de classement débouche sur le canevas suivant :

 

 

  1. En avoir ou pas
  2. Néfaste imagination
  3. Divine imagination

 

 

 

 

 

 

Même démarche en ce qui concerne l'enthousiasme, à l'aide de l'étude d'Alexander Minski consacrée au préromantisme (1) et d'une recherche lexicale menée grâce au Petit Robert électronique.

 

 (1) Alexander Minski, Le préromantisme, Paris, Armand Colin, coll. " U ", 1998, p. 166.

 

 

 

tristesse et mélancolie

 

 

Même travail pour " tristesse " : voir ennui, mélancolie vs gaieté, joie ; tædium vitæ [ " dégoût de la vie "] v. mélancolie, spleen.

 

 

mélancolie : " bile noire, humeur noire " ; v. langueur, nostalgie, spleen, tædium vitæ.

 

 

Le premier classement du relevé des occurrences fait apparaître des emplois

 

 

  1. généraux,
  2. liés à Oswald,
  3. à Corinne.

 

 

 

 

 

 

D'où l'organisation finalement retenue :

 

 

 

 

 

sensibilité

 

 

 

 

 

Rapide mise en place historique de la question abordée grâce à la récente étude consacrée au préromantisme d'Alexander Minski. NB : il va de soi que l'utilisation de la micro-informatique ne périme en rien les travaux publiés de façon classique qui constituent évidemment de précieuses sources de documentation et de réflexion.

 

 

Dans Corinne, les éléments affectifs et intuitifs, l'instinct, la subjectivité et l'émotion occupent une place prépondérante (Oswald, Corinne, Lucile, les italiens).

 

 

Le sentiment se trouve généralement valorisé dans ce roman.

 

 

Seul le comte d'Erfeuil échappe à ce trait.

 

 

 

 

 

  • L'IMAGINATION
  •  

     

     

     

     

    L'imagination, " le sentiment et la pensée " figurent parmi " les plus beaux dons de la nature " (53). Cette faculté constitue, avec l'amour et l'enthousiasme, " tout ce qu'il y a de divin dans l'ame de l'homme " (92). Les principaux personnages la possèdent tous en partage. Toutefois, le conflit des valeurs - selon que l'on se fait une représentation de la vie liée au " nord " ou au " midi " - lui assigne un rôle négatif ou positif.

     

     

     

     

     

  • Manque d'imagination
  •  

     

     

     

     

    Le comte d'Erfeuil se distingue très nettement des autres acteurs du roman...

     

     

    1. il manque d'imagination
    2. ne comprend ni les Italiens ni l'Italie
    3. il est trop inféodé aux " plaisirs de la société "

     

     

     

     

     

     

    Oswald, au début du récit, est trop marqué par la froideur de son " éducation anglaise " fondée sur la raison.

     

     

     

     

     

    Néfaste imagination

     

     

     

     

     

    L'imagination ne possède pas que des vertus.

     

     

      1. Celle d'Oswald, au départ, obsédée par la perte de son père, est " la cause de sa maladie " (27) = " la funeste imagination des ames sensibles " (29)
      2. L'imagination mêlée à une " sensibilité naturelle " est source de douleur (125).
      3. Par ailleurs, l'imagination ne doit point être " blasée " (165). Il lui faut impérativement se dégager de la gangue que " les relations de la vie sociale " (343) font peser sur elle.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Divine imagination
  •  

     

     

     

     

    A ces réserves près, l'imagination relève majoritairement de qualités positives.

     

     

     

     

     

  • Elle constitue " un don presque universel en Italie, et prête souvent de la noblesse aux discours des gens du peuple ".
  • L'Italien est l'être de l'imagination par excellence (164, 182), une imagination " inflammable " (241) qui lui permet de se distinguer des " peuples qui ne sont que raisonnables [comprenons : l'Angleterre] ou spirituels [comprenons : la France] " (id.).
  • Corinne possède " l'imagination d'une italienne "  (75) qui favorise son don d'improvisation (84), une imagination " ardente " qui est " la source de son talent " (125).
  • Au contact de Corinne et de l'Italie, celle d'Oswald va peu à peu devenir capable de s'" électriser " (52).
  • L'éducation qu'il a reçue (voir fiche " Pays ") l'empêchera pourtant de développer une imagination suffisamment vive et un caractère enthousiaste capable de lui faire renoncer à une vie fondée sur des valeurs septentrionales.
  •  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    1. L'ENTHOUSIASME

     

     

     

     

     

    L'enthousiasme, l'un des maîtres mots de Mme de Staël (voir l'étude d'Alexander Minski, op. cit., pp. 151-153 et passim), conserve dans Corinne par plus d'un trait l'aspect de " transport divin " attaché à son étymologie. En tout état de cause, il s'oppose à la froideur, l'indifférence, la distance  qui empêchent l'être de participer pleinement aux plaisirs divers qui s'offrent à lui.

     

     

     

     

     

  • Pouvoir admirer
  •  

     

     

     

     

      1. L'enthousiasme désigne tout d'abord la capacité d'admirer et de manifester ouvertement son admiration.
      2. Le peuple italien possède au plus haut point cette faculté qui le pousse à fêter bruyamment lord Nelvil lors de l'incendie d'Ancone (42, 44).
      3. Cette caractéristique constitue l'un des enjeux du roman : si " l'enthousiasme qu'inspirent aux Italiens tous les talents de l'imagination, gagne, au moins momentanément, les étrangers " (49), ce sentiment parviendra-t-il à dominer la culture d'Oswald ou non ?

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Trésor positif
  •  

     

     

     

     

    L'enthousiasme est connoté positivement dans le roman, son absence critiquée (88).

     

     

     

     

     

  • Moteur de la passion, c'est lui qui pousse à agir, à surmonter les épreuves les plus effroyables (ex. : évocation des catacombes que Corinne se refuse à visiter) :  " Sans doute on se sent pénétré d'admiration pour les hommes qui, par la seule puissance de l'enthousiasme, ont pu supporter cette vie souterraine, et se sont ainsi séparés entièrement du soleil et de la nature ; mais l'ame est si mal à l'aise dans ce lieu, qu'il n'en peut résulter aucun bien pour elle " (134).
  • Encore faut-il que l'enthousiasme soit collectif : cela devient de plus en plus difficile " dans un siècle où l'intérêt personnel semble le seul principe de toutes les actions des hommes " et où domine " l'intérêt personnel " (123).
  • Nostalgie d'un âge d'or perdu (inachèvement du projet initial de construction de Saint-Pierre [Corinne à lord Nelvil] : " tel était le superbe plan de Miche-Ange, il espérait du moins qu'on l'achèverait après lui ; mais les hommes de notre temps ne pensent plus à la postérité. Quand une fois on a tourné l'enthousiasme en ridicule, on a tout défait, excepté l'argent et le pouvoir " (99).
  • Corinne met en scène un univers manichéen : " " Il n'y a que deux classes d'hommes distinctes sur la terre, celle qui sent l'enthousiasme, et celle qui le méprise ; toutes les autres différences sont le travail de la société " (272).
  • L'enthousiasme de l'héroïne ne fait aucun doute : " Et quand elle se releva, en faisant retentir le son de son instrument, de sa cymbale aérienne, elle semblait animée par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beauté, qui devait persuader qu'elle n'avait besoin de personne pour être heureuse " (149).
  • Celui d'Oswald reste plus problématique et constitue un facteur de déséquilibre narratif que rien ne parviendra à rétablir (v. 264).
  •  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Inspiration divine
  •  

     

     

     

     

    Le sens le plus fort du mot " enthousiasme " dans Corinne renvoie toutefois au délire sacré qui saisit l'interprète de la divinité dans l'acception antique du terme.

     

     

  • Corinne brille avant tout par son don d'improvisation (223, 85).
  • Lors de son couronnement au Capitole, tout dans son attitude marque l'exaltation de celle qui a été transportée sous l'effet de l'inspiration : " elle venait de parler, elle venait de remplir son ame des plus nobles pensées, l'enthousiasme l'emportait sur la timidité. Ce n'était plus une femme craintive, mais une prêtresse inspirée qui se consacrait avec joie au culte du génie " (68).
  • Là encore, l'attitude existentielle d'Oswald (le devoir, 274) se distingue de celle de Corinne.
  •  

     

     

     

     

     

     

     

     

  • LA TRISTESSE ET LA MELANCOLIE
  •  

     

     

     

     

    Un malaise vague sans cause bien définie taraude les héros et les empêche de jouir sans mélange des bonheurs que pourrait leur dispenser le monde.

     

     

    L'imagination et l'enthousiasme constituent le versant brillant des sentiments dans Corinne, la tristesse et la mélancolie, le versant sombre.

     

     

     

     

     

  • D'Erfeuil ou l'optimisme
  •  

     

     

     

     

    Tous les personnages ne succombent pas à la tristesse et à la mélancolie.

     

     

  • Le comte d'Erfeuil, représentant caricatural d'une France légère, contente d'elle-même et sûre de ses valeurs.
  • Il reste parfaitement étranger à la " profonde mélancolie " qui se dégage des ruines et des tombeaux (voir pp. 300-301).
  •  

     

     

     

     

     

     

  • La tristesse comme idiosyncrasie
  •  

     

     

     

     

  • Telle est la caractéristique d'Oswald marqué du signe de la tristesse comme de la mélancolie.
  • L'amour seul permettra de transformer le sentiment de tristesse éprouvé par le personnage.
  •  

     

     

     

     

     

     

  • Un bonheur fragile
  •  

     

     

     

     

    Corinne quant à elle possède une nature heureuse qui recèle toutefois des failles. L'héroïne n'échappe pas aux sentiments de tristesse et de mélancolie

     

     

  • soit qu'elle devine par présage ou par raisonnement un avenir menaçant (282, 289)
  • soit qu'elle subisse l'influence du délétère paysage anglais (381)
  • soit qu'elle revoie des lieux charmants sans l'objet de son amour (399, 511).
  • Elle cherche alors à contenir l'emprise du tædium vitæ en elle  (401).
  •  

     

     

     

     

     

     

     

    Au total, les sentiments participent de la même lutte des valeurs que celles du nord et du midi dans Corinne. L'imagination et l'enthousiasme projettent l'être hors de lui-même et lui permettent de profiter pleinement du monde qui l'environne. La tristesse et la mélancolie lui barrent en revanche l'accès paisible d'un univers réconcilié et lui laissent un douloureux sentiment d'isolement et de singularité.

     

     

    Les liens qui unissent les principaux personnages du roman à leur famille constituent une facette particulière du " sentiment " dans Corinne.

     

     

     

     

     

    Soit les catégories :

     

     

     

     

     

    père, mère

     

     

     

     

     

    Relevés préliminaires [voir index hiérarchique] :

     

     

    père (196 occurrences) mère (101 occurrences)

    pères (4) mères (3)

    paternelle (10) maternelle (2)

    paternel (2) maternel (2)

    paternels (1)

    paternité (1)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    NB : les relevés automatisés de la micro-informatique doivent être parfois considérés avec circonspection. Ainsi l'index fait-il apparaître 101 occurrences de " mère ". Vérification faite, le roman ne contient " que " 67 occurrences de " mère " à côté de 34 de " belle-mère ".

     

     

    Une sélection des passages jugés les plus représentatifs s'avère nécessaire en ce qui concerne les mots " père " et " mère ".

     

     

    D'où l'organisation finalement retenue :

     

     

     

     

     

    filiation

     

     

     

     

     

    Les liens qui unissent les enfants aux parents sont nombreux et déterminants dans Corinne.

     

     

    Le jugement que porte le père d'Oswald sur Corinne fait obstacle au bonheur du héros. On ne badine pas avec le père dans ce récit où domine la toute-puissance d'une société patriarcale. J'observerai ci-dessous les principales caractéristiques des figures paternelles - représentations diverses de la loi du Père - et maternelles - nettement minorées par rapports aux premières - dans le roman.

     

     

     

     

     

  • FIGURES PATERNELLES
  •  

     

     

     

     

        1. Puissance paternelle

     

     

     

     

     

    Oswald.

     

     

     

     

     

  • Ascendant paternel
  •  

     

     

     

     

    Oswald.

     

     

     

     

     

  • Au nom du père
  •  

     

     

     

     

    Oswald porte en permanence " sur sa poitrine " le portrait de son père...

     

     

    l'anneau du père...

    la lettre du père...

     

     

     

     

     

     

     

    Corinne : les bracelets de cheveux.

     

     

    Lucile, son autel et son livre.

     

     

     

     

     

  • FIGURES MATERNELLES
  •  

     

     

     

     

        1. Mères des arts

     

     

     

     

     

    Les représentations maternelles dans les beaux-arts : sculpture, peinture, théâtre tragique.

     

     

     

     

     

  • Mères discrètes
  •  

     

     

     

     

    Les mères restent malgré tout très peu évoquées dans le roman qui, de ce point de vue, accorde plus d'importance à lady Edgermond, belle-mère d'Oswald (lord Nelvil est son genre) comme de Corinne (dont elle est la marâtre).

     

     

    Oswald a perdu sa mère...

     

     

    L'idéal de l'épouse-mère anglaise...

     

     

    Corinne de son côté a également perdu sa mère...

     

     

    Le peu d'importance de la mère dans Corinne, où l'héroïne subit plutôt la pénible présence de sa belle-mère - véritable marâtre - montre assez a contrario la primauté de la loi du Père.

     

     

     

     

     

  • Un cas particulier
  •  

     

     

     

     

    La situation de Lucile et de sa fille Juliette...