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Agrégation 2001 -
Journée Hubert de Phalèse |
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Explication : « Complainte de la bonne Défunte » |
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La Complainte de la bonne défunte sinscrit dans une thématique de la mort fortement présente dans le corpus, mais qui ne correspond pas à une série de poèmes bien définie. La mort est évoquée dans les complaintes qui entourent le poème faisant lobjet de cette explication, sans que lon puisse cependant parler de continuité ou de suite logique. Ce poème sous forme de pantoun irrégulier en octosyllabes déplore la disparition de celle que lon a pas connue et fait écho au sonnet de Baudelaire À une passante. Elle fuyait par l'avenue, Je la suivais illuminé, Ses yeux disaient : J'ai deviné Hélas ! que tu m'as reconnue ! Je la suivis illuminé ! Yeux désolés, bouche ingénue, Pourquoi l'avais-je reconnue, Elle, loyal rêve mort-né ? Yeux trop mûrs, mais bouche ingénue ; illet blanc, d'azur trop veiné ; Oh ! oui, rien qu'un rêve mort-né, Car, défunte elle est devenue. Gis, illet, d'azur trop veiné, La vie humaine continue Sans toi, défunte devenue. Oh ! je rentrerai sans dîner ! Vrai, je ne l'ai jamais connue.
Comme dans Les Fleurs du Mal, il sagit dune rencontre fugace qui se change en poursuite déçue, mais à la différence de Baudelaire, Laforgue, au terme dun processus de distanciation, renie lévénement. La vision de la fugitive commence par illuminer le poète, nous assistons ensuite à lavortement de son rêve, puis au reniement de celle qui, à ses yeux est devenue une défunte . Mouvement du texte Le poème peut donc se découper de la façon suivante :
Cette courte complainte en octosyllabes, construite sur deux rimes embrassées (nue/né) adoptant la structure du pantoum, quatrain doctosyllabes ou de décasyllabes à rimes croisées, avec un enchaînement de refrains entrecroisés dont chacun napparaît que deux fois ; les deuxième et quatrième de chaque strophe deviennent les premiers et troisièmes vers de la suivante et ainsi de suite. Le dernier vers ferme le cycle en reprenant le vers initial du poème (H. Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique) est axée sur un processus de distanciation : au départ, un semblant de connivence fait dire au poète que linconnue la reconnu, mais on aboutit à une dénégation de lévénement, et au dernier vers, il nie avoir jamais connu la fugitive quil était en train de suivre.
*** Le titre Dès le titre, la lecture accroche sur la majuscule attribuée à ladjectif (ce qui interdit toute hypothèse faisant de bonne un substantif, une baudelairienne servante au grand cur , comme le suppose, un instant, Claude Leroy dans son article1. Il admet dailleurs que la Défunte est bien vivante, et nest qualifiée ainsi que parce quelle sest refusée à celui quelle a bouleversé en passant. Et de citer à lappui les vers du poème Sur une Défunte , recueilli dans les Derniers vers de Jules Laforgue : Si elle avait rencontré seulement A, B, C ou D, au lieu de Moi, Elle les eût aimés uniquement2 ! Reste à savoir pourquoi le poète la qualifie de bonne , si ce nest par antiphrase, dressant un Tombeau , une composition poétique, à celle quil enterre tout en lui rendant hommage.
1ère étape Les cinq premiers vers mettent en scène une course poursuite entre deux êtres matérialisés uniquement par des pronoms (Je Elle) et un regard. Paradoxalement, bien que la femme se déplace à vive allure et semble éviter lhomme (Elle fuyait), une connivence sétablit entre eux par le regard (Ses yeux disaient). Le contraste entre la rapidité de la fuite et la pause constituée par le regard est souligné dune part par le rythme (redoublement 4-4 qui mime la régularité de la marche au vers 1 et 2 ; enjambement entre les vers 3 et 4) et dautre part par la syntaxe (sommaire aux deux premiers vers, mais introduction de discours direct avec complétive et incise dans la deuxième moitié de la strophe). À la fin de cette première strophe, le poète procède à une étrange substitution qui consiste à donner la parole aux yeux de la femme en supposant que celui-ci la connaissait déjà : Jai deviné [ ] que tu mas reconnue . Reconnaissance qui relève de la mystique amoureuse, dune sorte de prédestination, comme le suppose encore C. Leroy, poussant lun vers lautre ceux qui se rencontrent pour la première fois (p. 111). À moins quil ne sagisse, plus trivialement, dune passante professionnelle. Mais alors, pourquoi fuirait-elle celui quelle attend ? À nouveau le sens échappe, instable, en perpétuel mouvement. En outre, cette reconnaissance de la part de linconnue est minée par le Hélas ! (accentué en début de vers) qui scinde son discours et condamne toute velléité de rencontre. Ce furtif échange de regards est encadré par ladjectif illuminé répété à deux reprises, à chaque fois attribut du sujet Je . Mais là encore, la rencontre est condamnée à nêtre que passagère : le passage de limparfait (je la suivais illuminé) au passé-simple (Je la suivis illuminé !) transforme une action tout bonnement située dans le passé en une action ayant eu lieu mais considérée comme terminée. En outre, le premier illuminé est suivi dune ponctuation normale (une virgule), alors que le second, suivi dun point dexclamation se trouve de fait coloré dune connotation légèrement différente : le point dexclamation marque non seulement quil sagit dun fait exceptionnel, mais bascule également le sens de éclairé dune vive lumière vers celui de qui a une vision ; on pourrait presque interpréter ce vers : Je la suivis comme un illuminé . Cette reprise (propre au pantoum) participe dun processus que lon retrouve dans le reste du poème, où des segments internes sont relancés et modifiés de strophe en strophe. La fuite qui maintient la distance entre le poète et linconnue, la présence de Hélas ! dans le message de la femme, et le changement de temps annoncent la disparition de linconnue, qui apparaît déjà en filigrane à travers lillumination, et condamne le poète à la suite, car, comme lobservait Pascal, le plaisir est plus grand dans la chasse que dans la prise.
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Le deuxième mouvement amorce un début de portrait, mais cest au moment même où le poète commence à donner forme au visage de la femme (Yeux bouche) quil se demande pourquoi il a reconnu la fugitive, prolongeant ainsi la conversation muette : alors quau vers 4, il attribuait cette reconnaissance à la femme, cest maintenant lui qui sinterroge au vers 7 : Pourquoi lavais-je reconnue . Sil y a réciprocité, reconnaissance mutuelle, celle-ci est minée par le doute inscrit dans la question. Le fait de ne mentionner la femme que par synecdoques amorce sa disparition et confirme quelle nest quune vision, peut-être une lecture, la passante de Baudelaire, dont Claude Leroy fait un mythe moderne, le mythe de la modernité même3. Sil y a un semblant de promesse sensuelle (ou sangsuelle ) dans la bouche ingénue , lexpression des yeux (Yeux désolés) inscrit déjà la mort du rêve dans lénoncé. Ici, les yeux nont plus comme dans la première strophe la possibilité de sexprimer : lutilisation de phrases nominales en fait des sujets sans verbe, sans possibilité daction, de simples objets que lon na plus aucune raison alors de reconnaître. En effet, il est difficile de procéder à une quelconque reconnaissance lorsque lon a affaire à une entité désignée en alternance par des pronoms personnels féminins sujets ou compléments (Elle la), et par des substantifs (yeux bouche rêve illet), et que ce changement de désignation se fait dans la plupart des cas par simple apposition dun substantif masculin à un pronom féminin (Elle ses yeux dans la première strophe ; la yeux bouche, Elle rêve yeux bouche illet dans la deuxième strophe). Le vers 8 est particulièrement représentatif de cette ambiguité : Elle, normalement pronom sujet, redouble le pronom personnel complément du vers précédent (l de je lavais), confirmant que la femme est bien le sujet et lobjet du poème à la suite du titre (sagit-il dune Complainte de la bonne défunte ou dune Complainte sur la bonne défunte ?) ; à ce Elle est apposé un syntagme nominal masculin loyal rêve mort-né , qui comporte une double ambiguité : il sagit dun rêve, cest-à-dire un phénomène éphémère et peu fiable, une construction de limagination , et cependant ce rêve est loyal , ce qui signifie fiable, fidèle ; en outre, il est mort dès lorigine (mort-né). Ici, Claude Leroy allègue un autre modèle possible de Laforgue, le poème sur le même thème Bonne fortune et fortune de Tristan Corbière4, dans Les Amours jaunes, contenant ce vers aussi désarticulé : Elle qui ? La Passante ! Elle avec son ombrelle ! Cette rupture syntaxique est en effet troublante. Ce serait là, selon le critique, la preuve du désir triangulaire qui ferait Laforgue convoiter la Passante de Baudelaire dans la mesure où Corbière la guignait. Lennui est que Laforgue sest défendu davoir lu Les Amours jaunes avant davoir composé ses Complaintes, protestant sêtre procuré le volume par les soins de Vanier en juin 1885. De sorte que le mystère demeure. Parodie simple ou au second degré, la complainte nen demeure pas moins une transformation et une actualisation de la pièce de Baudelaire. Dans la forme de pantoun ici employée, le deuxième vers de chaque strophe est repris en tout ou partie au premier de la strophe suivante : Yeux trop mûrs, mais bouche ingénue ; reprend Yeux désolés, bouche ingénue et en amplifie le rythme au point de faire paraître le vers plus long : laccent déjà existant sur yeux et bouche gagne en force et en intensité. Lexpression des yeux, qui était humaine au vers 6, vire au végétal : trop mûrs introduit une connotation maraîchère et laisse entendre que le temps a déjà sévi, en contraste avec la jeunesse de la bouche qui reste toujours aussi ingénue ; la métaphore végétale est poursuivie au vers suivant, lorsque les yeux se transforment en illet . En outre, le fait quil sagisse dune fleur que lon met à la boutonnière, réduit lil et par conséquent la femme à létat de simple objet décoratif. Ladjectif blanc qui lui est apposé produit un double effet : dune part, cet illet blanc pourrait être annonce de noce dautre part,. il réduit lil / illet au néant en lui donnant une couleur qui est en fait une absence de couleur, Cette désagrégation progressive vers le néant est confirmée par la présence de azur dans le deuxième hémistiche. On se retrouverait presque dans un univers mallarméen, si cet illet nétait qualifié dazur trop veiné . Lil apparaît alors injecté et vient corroborer lisotopie de la mort qui parcourt le poème. Le passage de Elle, loyal rêve mort-né à Oh ! oui, rien quun rêve mort-né, morcelle encore plus le rythme et si la syntaxe reste nominale, elle salanguit jusquà lessoufflement où la laisse linterjection du début, au point de ne laisser quun filet de voix au rêve mort-né , qui séteint donc aussitôt quil est prononcé. De plus, ces procédés de morcellement du rythme et détirement de la syntaxe vont de pair avec la réduction opérée par rien que : il sagit dun rêve, mais dun rêve anéanti dès sa naissance, et qui plus est un rêve réduit à presque rien.
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A partir du vers 12, tout ce qui pouvait évoquer la naissance dun rêve est définitivement effacé. Lopposition ne réside plus dans la teneur du rêve, mort-né , mais sétablit entre la vie humaine et la mort de la défunte. Celle-ci retrouve son intégrité et sa féminité dans la mort : défunte elle est devenue grâce au pronom (elle). La présence de la conjonction de coordination car introduit un rapport de cause à effet : elle est un rêve parce quelle est défunte ; on comprend donc rétrospectivement que la mort est inscrite dès le départ dans la fuite et dans le regard de linconnue. Alors que le rêve mort-né apparaissait dans des phrases nominales, la défunte a droit à un verbe, mais la syntaxe perturbe lordre normal de la phrase : celui-ci aurait dû être elle est devenue défunte , mais une dislocation détache le substantif en début de phrase : défunte reçoit ainsi un accent dinsistance et devient le thème de la phrase. Cette mise en valeur en début de vers soppose à celle de rêve mort-né en fin de vers. La mort est donc le début dun nouveau cycle dans lequel l illet du vers 13 nest plus, comme celui- du vers 10, en proie à la réification, mais au contraire fleur vivante pouvant être lobjet dun commandement, et à qui lon ordonne de demeurer Gis, illet , donc de mourir. Le néant contenu dans ladjectif blanc est devenu mort, par opposition avec la vie humaine qui continue au vers suivant. Le rejet de sans toi permet une double opération : dune part il rend son intégrité à la femme défunte, quil offre à notre regard, mais simultanément, il la soustrait (sans). Lapposition de défunte à toi , avec linversion adjectif participe contribue comme au vers 12 à mettre laccent sur défunte . Dans les deux cas, les vers contenant défunte et devenue se terminent par un point : le poète met fin à la phrase comme il met fin à la vie de linconnue. Le vers 16 balaye ensuite lexpérience du revers de la main, comme sil sagissait dun détail sans importance : - Oh ! je rentrerai sans dîner ! . Sans dîner est mis en parallèle avec sans toi , ramenant toi à un niveau très prosaïque, ce qui a pour effet de banaliser lexpérience. Lexclamation Oh ! témoigne dailleurs de la plus grande indifférence, indifférence que lon retrouve au vers suivant avec linterjection Vrai , ce qui corrobore la connotation légèrement péjorative de ladjectif bonne que lon trouve dans le titre : bonne Défunte nest pas sans évoquer une expression telle que bonne femme. Ce dernier vers renie soudainement lexpérience : je ne lai jamais connue , et ceci de façon fort étrange : une phrase telle que finalement, je ne lai pas reconnue aurait été plus justifiée. En affirmant quil na jamais connu la femme, le poète formule une belle dénégation ; or connaître a un sens plus fort que reconnaître : on peut reconnaître quelquun que lon a juste aperçu alors que connaître suppose que lon sait lidentité de la personne, que lon est ou a été en relation avec elle (sans compter le sens traditionnellement biblique du verbe connaître). De même que le rêve est simultanément mort et né, linconnue accède au statut de femme connue au moment même où le poète annonce quil ne la jamais connue : son identité sannule au fur et à mesure quelle sénonce. Rêve, illusion de fausse reconnaissance, Laforgue énonce avec une certaine désinvolture les troubles psychiques que Théodule Ribot recensait dans ses travaux de psychologie expérimentale. Ce faisant, il inscrit en vers, impérialement, les quelques lignes notées sur son agenda le 21 mars 1883 : Ma belle inconnue de lOpéra ! souvenir éternel : Elle aura ma dernière pensée à mon lit de mort. Idéal entrevu et enfui. Je suis sûr quelle a vu que je ladorais et quelle men a adoré Où est-elle ? (OC I, 868) Incorrigible Laforgue : idéaliste et narquois, toujours ambivalent !
*** Cette chronique dune disparition annoncée, rencontre lumineuse et distanciée qui se dissout dans le rêve et dans le néant, illustre en même temps dans sa texture le fait quil sagit dune complainte : la récurrence des labiales et des nasales lui donne des airs de mélopée ; en outre, des constructions telles que Oh ! oui, rien que ou vrai ont des accents de rengaine populaire, ce qui démarque très nettement ce poème de celui de Baudelaire, qui évoquerait plutôt une danse. En outre, si dans A une passante, la femme aussi apporte le deuil, si la rencontre fugitive présuppose également la reconnaissance commune dun éventuel amour, si le moment de fusion passe par lil livide chez Baudelaire, blanc chez Laforgue, le regard fait renaître chez Baudelaire, alors quil nest quun rêve mort-né chez Laforgue ; la rencontre avec linconnue est abruptement annulée par Laforgue au dernier vers (je ne lai jamais connue), comme par un adolescent dénigrant lobjet de son désir, alors que le jamais de Baudelaire est atténué par un peut-être : la possibilité dun amour réciproque est bel et bien présente potentiellement : O toi que jeusse aimée, ô toi qui le savais . La réécriture de Laforgue dénie toute possibilité de sentiment, ôte la vie à la femme, la réduit à néant : le poème nest que lécriture de cette annulation, et laffirmation hartmanienne de la continuité du vivant.
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1. Voir Claude Leroy, Elle loyal rêve mort-né ? Laforgue et le mythe de la passante , dans Romantisme-Colloques, Les Complaintes de Jules Laforgue, Lidéal et Cie , SEDES-Société des études romantiques, 2000, pp. 109-122.
2. Jules Laforgue, Derniers vers, OC II, 232.
3. Voir Claude Leroy : Le Mythe de la passante de Baudelaire à Mandiargues, PUF, Perspectives littéraires , 1999, sur Laforgue pp. 91-95.
4. Tristan Corbière, Les Amours jaunes, Poésie/Gallimard, 1973, p. 49-50.