La présente étude est
née dun questionnement sur la capacité de la
poésie à atteindre lobjectivité. A la
source de la création des poètes de la génération
de 1885 est lintuition dun au-delà des
phénomènes, la croyance en une vie profonde de
lesprit, auxquels donnent accès des symboles, qui se
manifestent dans le rêve par exemple, participant à
la réalité quils réfléchissent
de manière mystique. Le mouvement qui conduit des
préromantiques à Hugo, à Baudelaire et
Rimbaud puis Mallarmé montre bien que lartiste est
travaillé en profondeur par un besoin, « changer
la vie » disait Rimbaud, de dégager la poésie
du didactisme et de lémotion sentimentale, pour
exprimer les puissances obscures, en dehors de toute voie
rationnelle. Mouvement qui fait que le poète préfère
renoncer au monde des autres pour ne pas renoncer à son
monde intérieur, ses rêves et ses croyances qui sont
la vérité. La fenêtre sur cet autre
monde, Laforgue louvrira, on peut affirmer que sa poésie
exprime lintuition dune transcendance. Malgré
cela, on le voit dans son uvre substituer au mouvement libre
de la pensée analogique un travail danalyse et
d'examen. Ainsi, Laforgue joue, ajoutant au « tel
quel » et au débraillé de la vie la
conscience aiguë de la littérarité, lattirance
pour la forme en elle-même, lesthétisme. On
peut dire que son Pierrot fait la synthèse de lironie
et de la métaphysique de linconscient.
Létrangeté et
fantaisie des Complaintes la font pencher vers un genre
naturel. Il faudra donc se demander en quoi la notion de vérité
sapplique à la poésie de Laforgue. Pourtant
les tics et les inventions linguistiques résultent dune
nonchalance étudiée par laquelle lintelligence
se substitue à la vie spontanée. Mais cest ce
mouvement dune pensée qui se cherche qui constitue la
vérité de la poétique de Laforgue, en un sens
il cultive le beau désordre.
***
On sintéressera donc en
premier lieu au naturel des Complaintes et lon
envisagera les formes par lesquelles elles saffirment comme
une poésie qui prend sa source dans le quotidien.
On sait que cest une forme
populaire sans valeur littéraire au XIXe siècle que
Laforgue choisit dadopter. Le chapitre de La Forgerie des
Complaintesi
consacré au titre de luvre recense
quelques-unes de ces chansons faites sur des événements
tragiques contemporains et chantées dans la rue :
Complainte
sur le siège de Paris, 1871
La grande et
véridique complainte de lépouvantable crime du
Pecq, 1882
Le Crime de
Pantin, complainte, 1870
On pense à la C.
de lépoux outragéii :
« et moi jte brûlrai la cervelle »
(134), sur lair populaire : « quallais-tu
faire à la fontaine ? » dans laquelle
« cervelle » rime avec « âme
immortelle », ce qui donne au récit tragique à
la manière des complaintes populaires le caractère
irrévérencieux dune pantalonnade.
De ces chansons, qui reprennent
lesthétique du mélodrame, Laforgue retient
leur aspect ennemi de lartifice littéraire pour tirer
matière à des poèmes de forme populaire, en
séloignant plus ou moins du modèle et en le
parodiant. Reste quil reprend une forme qui, contemporaine
des faits évoqués, manifeste ce quon pourrait
nommer un forme de réalisme. Le goût du détail,
comme les guêtres qui sèchent dans la C. dun
autre dimanche (76) ou la fête grotesque de la C. du
soir des comices agricoles (118-119), une certaine forme de
cruauté, dans la C. des blackboulés
(101-102), ne sont dailleurs pas étrangers à
lesthétique du roman naturaliste.
La première idée
des Complaintes date de linauguration du lion
de Belfort en 1880, qui donne naissance à un petit tableau
pittoresqueiii.
Cet esprit de création folklorique est celui dune
poésie populaire :
« Allez,
allez gens de la noce,
Quon
sen donne une fière bosse ! » (118)
Lutilisation du
titre Les Complaintes
montre une volonté de sen remettre à la parole
populaire, non lettrée, à une nouvelle forme de
sagesse, celle quexprime la C.
du sage de Paris. Reste
aussi quavec lemploi de cette langue qui porte le
« cachet dignorance » qui « révolte
lhomme du monde » mais ravit Gérard de
Nerval dans les Chansons et légendes du Valoisiv,
Laforgue se rapproche de la voix de lenfance, dune
poésie légère et non étudiée
qui rend compte des incorrections et des trouvailles du
langage populaire :
« Vla
lfontainier ! il siffle lair
(Connu)
du bon roi Dagobert » (124)
Lusage des syncopes la fait
pencher vers une esthétique du quotidien, ainsi que les
interjections et les onomatopées (dont celle placée
en clausule du recueil). Dans la proximité avec les formes
orales, Laforgue adopte une petite musique intimiste. Autre
signe de vérité est lusage du vocabulaire
commercial et publicitaire dans la « prose blanche »
de la Grande c. de la ville de Paris : « bail »,
« import export », « clientèle »
(139), monotone et banal comme tout ce qu'on voit tous les jours.
***
Laforgue opte pour le naturel dune
poésie dorigine populaire dont la langue traduit les
licences de loralité, sa spontanéité,
sa liberté, une poésie ennemie de lartifice et
pourtant pas naturelle (en ce sens quelle est le fruit de la
pensée). A ce titre, remarquons limportance
quantitative dans le recueil du terme « idéal ».
Pour se laisser aller à la pensée de lUn-Tout,
Laforgue déploie des artifices littéraires, bien
loin dune poésie qui révèle le mystère
des choses. Il cultive en effet avec lucidité le désespoir,
mettant en place un jeu de masques, avec désinvolture :
« Pierrot sagite et tout le mène »
(106).
Dans la C. dun autre
dimanche, le fait de se raconter est associé à
« ressasser » :
« Ah ! qu'est-ce que je fais, ici,
dans cette chambre !
Des
vers. Et puis, après ? ô sordide limace !
Quoi !
la vie est unique, et toi, sous ce scaphandre,
Tu
te racontes sans fin, et tu te ressasses !
Seras-tu
donc toujours un qui garde la chambre ? » (76)
Pierrot funambule se rit de tout :
« tiens lunivers est à lenvers » ;
« le menuet de nos pantalonnades » (106). Il
se fait un jeu de prendre au dérisoire les choses graves.
La poésie des Complaintes est une poésie du
silence ou de la ritournelle (Laforgue ne chante pas, « voix »
est une spécificité négative), le contraire
de la musique baudelairienne. « Et cest lheure,
ô gens nés casés, bonnes gens, / De sétourdir
en longs trilles de rêves ! » (105). La
C. des nostalgies préhistoriques
montre le poète qui se résigne à cultiver
le « masque » et à « Prendre
un air imbécile » (92).
Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé
avaient élevé la poésie jusquà
un plan vital, avaient fait delle une activité
transcendante. Nombre de leurs disciples la ramènent sur le
plan littéraire. Ils « suggèrent le
mystère » en se détachant du mystère
réel, par un patient travail danalyse, inventant
dautres mystères. En dépit du naturel des
Complaintes, rien nest plus organisé dans
celles-ci que lincohérence et le « tel
quel » de la vie. Cest de façon bien
concertée que linconscient brouille « les
cartes, les dictionnaires, les sexes » (C. de Lord
Pierrot, 105). Cette
lucidité explique certains jugements émanant de
poètes, laccusation de « siffloter »
portée par André Bretonv ;
lusage dune « langue cassée »,
pour Julien Gracq, assimilée à du « métal
pauvre » qui transparaît sous le plaqué :
« Lanarchie voulue du vocabulaire ne sorganise
jamais en pressentiment dun autre ordre. [
]
Laforgue ne semble pas avoir doreille »vi.
Dénonçant le factice
de lart tout en empruntant ses moyens, la poétique
des Complaintes élève le doute au rang de
système de pensée :
« L'Art
sans poitrine m'a trop longtemps bercé dupe.
Si
ses labours sont fiers, que ses blés décevants !
[
]
Mais
l'Art, c'est l'Inconnu ! qu'on y dorme et s'y vautre,
On
peut ne pas l'avoir constamment sur les bras ! »
(104)
Ainsi le poète est « ivre
mort de doute » dans ses Préludes
autobiographiques (53). La C. du temps et de sa commère
lespace (137) exprime le tournoiement autour de ce
doute : « Ma complainte n'a pas eu de
commencement, / Que je sache, et n'aura nulle fin [
] »
(138). Dans la C. variations sur le mot « falot,
falotte » (135), lusage des diminutifs
« trembloter », « toussoter »,
lisotopie du pâle, illustrent cette vacuité :
« lâme » fait « des
ronds dans leau » sur « les beaux lacs
de lIdéal », dans une figure de
circularité sans but.
***
On assiste ainsi dans Les
Complaintes au dédoublement de linstance lyrique.
Dune part la trop grande lucidité empêche les
développements de la vie profonde mais dautre part
cest de ce dilettantisme que naît le patient travail
dobservation de lâme. On se souvient de
lextrait de LÂme romantique et le rêve
dAlbert Béguin selon lequel :
« Le
sarcasme aussi, comme jadis chez Heine, se met de la partie ;
le rêve, chez Laforgue, par exemple, se raille de la vie si
« quotidienne », et à son tour
celle-ci interrompt brusquement le songe. Ironie amère qui
est une autre forme de la nostalgie. Une trop lucide conscience
empêche lhomme moderne de descendre aux abîmes
intérieurs et dévoquer, comme il le souhaite,
les bienfaisants climats de la vie cachée. De son propre
dualisme, de limpossible retour à lunité
de soi-même, il se fait un spectacle divertissant. »vii
Le lexème « vrai »
est une spécificité forte du texte. Néanmoins
peu de mots sont à rapporter au champ lexical de la vérité.
Peut-être faut-il attribuer cette lacune à la volonté
damère dérision du poète pour qui rien
nest à tenir pour vrai :
«
Vrai ! la vie est pour les badauds ;
Quand
on a du dieu sous la peau,
On
cuve ça sans dire mot. » (125)
Lexpression de la vérité
est ainsi loccasion de formuler un certain nombre
doxymores : le vrai visage demeure caché, la
vérité est dans le quotidien. La Complainte du
sage de Paris, profession de foi bouddhique, donne le credo du
poète. La vérité se trouve dans la perte de
conscience :
« C'est
le Tout-Vrai, l'Omniversel Ombelliforme
Mancenillier,
sous qui, mes bébés, faut qu'on dorme ! »
(152)
La vraie sensibilité de
Laforgue est à rechercher dans la fantaisie nostalgique de
son ton.
Si, comme le rappellent les
« Remarques sur lénonciation dans Les
C. »viii,
le recueil est fondé sur la possibilité de
lépanchement lyrique à lépoque
moderne, cette recherche témoigne dun reflux, qui
conduit à nenvisager les questions de forme que pour
elles-mêmes, de là le recours à limagerie
enfantine, à la mythologie naïve, aux trouvailles
lexicales. Le culte de la beauté aboutit à
lesthétisme, il arrive que lart nassure
sa sauvegarde quen renonçant à soi.
La C. propitiatoire à
linconscient (57) adopte la forme parodique dune
prière avec un effet de double lecture et de discordance
des registres, lobscurité du vocabulaire
(« propitiatoire ») soppose au vu
dêtre « délivré »
de la pensée. Les Complaintes sont une poésie
de lidéal, mais dun idéal qui « sest
tu » (C. propitiatoire à
lInconscient, 57). On peut voir en effet dans la C.
des cloches une promesse didéal :
« Ah !
cur battant, cogne à tue-tête
Vers
ce ciel niais endimanché !
Clame,
à jaillir de ton clocher,
Et
nous retombe à jamais bête.
Quelle
fête ! quelle fête ! » (121)
Mais cette complainte ridiculise le
topos poétique du ciel, dénonçant le lyrisme
de la forme employée. La C. dune convalescence en
mai témoigne de ce même élan brisé,
« mon âme est tout hallucinée / puis
sabat sans avoir fixé sa destinée ».
Les « Angoisses métaphysiques »
passent à létat de « chagrins
domestiques » (148-149).
La C. du sage de Paris
(150-151) marque bien limpossible retour à lidéal.
Cest dans lenfantin, le prosaïque, le léger
que réside la sagesse :
« Car,
crois pas que l'hostie où dort ton paradis
Sera
d'une farine aux levains inédits. » (150)
« Vendange
chez les arts enfantins ; sois en fête
D'une
fugue, d'un mot, d'un ton, d'un air de tête. »
(151)
« Sirote
chaque jour ta tasse de néant » (153)
Subvertissant des images de la
poésie trop évidentes, Laforgue est en rupture avec
un courant lyrique, il pratique le contraire de lépanchement,
lallègement. La C. des complaintes témoigne
de cette trop grande lucidité :
« Maintenant !
pourquoi ces complaintes ?
[
]
Sot
tabernacle où je m'éreinte
À
cultiver des roses peintes ? » (154)
***
La question qui moccupait était celle de
lauthenticité en poésie. On peut y répondre
que paradoxalement, cest le masque qui constitue la vérité
de Laforgue. En ce sens, il se prête à ce quon
nommera bien après lui le « mentir-vrai ».
En définitive, le vrai Laforgue nest pas celui qui
« flûte » « les vaines
fables » (154) mais celui qui, jouant de sa posture
énonciative double, par le moyen de lironie et de la
polyphonie, rend compte du dualisme entre lart et les moyens
quil met en uvre, ce qui est la marque dun
créateur trop conscient.
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