Agrégation 2001 - Journée Hubert de Phalèse
5 décembre 2000

 

Vérité et mensonge dans Les Complaintes

 

Sébastien Arfouilloux
Université de la Sorbonne-Nouvelle (Paris III)


La présente étude est née d’un questionnement sur la capacité de la poésie à atteindre l’objectivité. A la source de la création des poètes de la génération de 1885 est l’intuition d’un au-delà des phénomènes, la croyance en une vie profonde de l’esprit, auxquels donnent accès des symboles, qui se manifestent dans le rêve par exemple, participant à la réalité qu’ils réfléchissent de manière mystique. Le mouvement qui conduit des préromantiques à Hugo, à Baudelaire et Rimbaud puis Mallarmé montre bien que l’artiste est travaillé en profondeur par un besoin, « changer la vie » disait Rimbaud, de dégager la poésie du didactisme et de l’émotion sentimentale, pour exprimer les puissances obscures, en dehors de toute voie rationnelle. Mouvement qui fait que le poète préfère renoncer au monde des autres pour ne pas renoncer à son monde intérieur, ses rêves et ses croyances qui sont la vérité. La fenêtre sur cet autre monde, Laforgue l’ouvrira, on peut affirmer que sa poésie exprime l’intuition d’une transcendance. Malgré cela, on le voit dans son œuvre substituer au mouvement libre de la pensée analogique un travail d’analyse et d'examen. Ainsi, Laforgue joue, ajoutant au « tel quel » et au débraillé de la vie la conscience aiguë de la littérarité, l’attirance pour la forme en elle-même, l’esthétisme. On peut dire que son Pierrot fait la synthèse de l’ironie et de la métaphysique de l’inconscient.

L’étrangeté et fantaisie des Complaintes la font pencher vers un genre naturel. Il faudra donc se demander en quoi la notion de vérité s’applique à la poésie de Laforgue. Pourtant les tics et les inventions linguistiques résultent d’une nonchalance étudiée par laquelle l’intelligence se substitue à la vie spontanée. Mais c’est ce mouvement d’une pensée qui se cherche qui constitue la vérité de la poétique de Laforgue, en un sens il cultive le beau désordre.


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On s’intéressera donc en premier lieu au naturel des Complaintes et l’on envisagera les formes par lesquelles elles s’affirment comme une poésie qui prend sa source dans le quotidien.

On sait que c’est une forme populaire sans valeur littéraire au XIXe siècle que Laforgue choisit d’adopter. Le chapitre de La Forgerie des Complaintesi consacré au titre de l’œuvre recense quelques-unes de ces chansons faites sur des événements tragiques contemporains et chantées dans la rue :

Complainte sur le siège de Paris, 1871

La grande et véridique complainte de l’épouvantable crime du Pecq, 1882

Le Crime de Pantin, complainte, 1870

On pense à la C. de l’époux outragéii : « et moi j’te brûl’rai la cervelle » (134), sur l’air populaire : « qu’allais-tu faire à la fontaine ? » dans laquelle « cervelle » rime avec « âme immortelle », ce qui donne au récit tragique à la manière des complaintes populaires le caractère irrévérencieux d’une pantalonnade.

De ces chansons, qui reprennent l’esthétique du mélodrame, Laforgue retient leur aspect ennemi de l’artifice littéraire pour tirer matière à des poèmes de forme populaire, en s’éloignant plus ou moins du modèle et en le parodiant. Reste qu’il reprend une forme qui, contemporaine des faits évoqués, manifeste ce qu’on pourrait nommer un forme de réalisme. Le goût du détail, comme les guêtres qui sèchent dans la C. d’un autre dimanche (76) ou la fête grotesque de la C. du soir des comices agricoles (118-119), une certaine forme de cruauté, dans la C. des blackboulés (101-102), ne sont d’ailleurs pas étrangers à l’esthétique du roman naturaliste.

La première idée des Complaintes date de l’inauguration du lion de Belfort en 1880, qui donne naissance à un petit tableau pittoresqueiii. Cet esprit de création folklorique est celui d’une poésie populaire :


« Allez, allez gens de la noce,

Qu’on s’en donne une fière bosse ! » (118)


L’utilisation du titre Les Complaintes montre une volonté de s’en remettre à la parole populaire, non lettrée, à une nouvelle forme de sagesse, celle qu’exprime la C. du sage de Paris. Reste aussi qu’avec l’emploi de cette langue qui porte le « cachet d’ignorance » qui « révolte l’homme du monde » mais ravit Gérard de Nerval dans les Chansons et légendes du Valoisiv, Laforgue se rapproche de la voix de l’enfance, d’une poésie légère et non étudiée qui rend compte des incorrections et des trouvailles du langage populaire :


« V’la l’fontainier ! il siffle l’air

(Connu) du bon roi Dagobert » (124)


L’usage des syncopes la fait pencher vers une esthétique du quotidien, ainsi que les interjections et les onomatopées (dont celle placée en clausule du recueil). Dans la proximité avec les formes orales, Laforgue adopte une petite musique intimiste. Autre signe de vérité est l’usage du vocabulaire commercial et publicitaire dans la « prose blanche » de la Grande c. de la ville de Paris : « bail », « import export », « clientèle » (139), monotone et banal comme tout ce qu'on voit tous les jours.


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Laforgue opte pour le naturel d’une poésie d’origine populaire dont la langue traduit les licences de l’oralité, sa spontanéité, sa liberté, une poésie ennemie de l’artifice et pourtant pas naturelle (en ce sens qu’elle est le fruit de la pensée). A ce titre, remarquons l’importance quantitative dans le recueil du terme « idéal ». Pour se laisser aller à la pensée de l’Un-Tout, Laforgue déploie des artifices littéraires, bien loin d’une poésie qui révèle le mystère des choses. Il cultive en effet avec lucidité le désespoir, mettant en place un jeu de masques, avec désinvolture : « Pierrot s’agite et tout le mène » (106).

Dans la C. d’un autre dimanche, le fait de se raconter est associé à « ressasser » :


« Ah ! qu'est-ce que je fais, ici, dans cette chambre !

Des vers. Et puis, après ? ô sordide limace !

Quoi ! la vie est unique, et toi, sous ce scaphandre,

Tu te racontes sans fin, et tu te ressasses !

Seras-tu donc toujours un qui garde la chambre ? » (76)


Pierrot funambule se rit de tout : « tiens l’univers est à l’envers » ; « le menuet de nos pantalonnades » (106). Il se fait un jeu de prendre au dérisoire les choses graves. La poésie des Complaintes est une poésie du silence ou de la ritournelle (Laforgue ne chante pas, « voix » est une spécificité négative), le contraire de la musique baudelairienne. « Et c’est l’heure, ô gens nés casés, bonnes gens, / De s’étourdir en longs trilles de rêves ! » (105). La

C. des nostalgies préhistoriques montre le poète qui se résigne à cultiver le « masque » et à « Prendre un air imbécile » (92).


Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé avaient élevé la poésie jusqu’à un plan vital, avaient fait d’elle une activité transcendante. Nombre de leurs disciples la ramènent sur le plan littéraire. Ils « suggèrent le mystère » en se détachant du mystère réel, par un patient travail d’analyse, inventant d’autres mystères. En dépit du naturel des Complaintes, rien n’est plus organisé dans celles-ci que l’incohérence et le « tel quel » de la vie. C’est de façon bien concertée que l’inconscient brouille « les cartes, les dictionnaires, les sexes » (C. de Lord Pierrot, 105). Cette lucidité explique certains jugements émanant de poètes, l’accusation de « siffloter » portée par André Bretonv ; l’usage d’une « langue cassée », pour Julien Gracq, assimilée à du « métal pauvre » qui transparaît sous le plaqué : « L’anarchie voulue du vocabulaire ne s’organise jamais en pressentiment d’un autre ordre. […] Laforgue ne semble pas avoir d’oreille »vi.


Dénonçant le factice de l’art tout en empruntant ses moyens, la poétique des Complaintes élève le doute au rang de système de pensée :


« L'Art sans poitrine m'a trop longtemps bercé dupe.

Si ses labours sont fiers, que ses blés décevants !

[…]

Mais l'Art, c'est l'Inconnu ! qu'on y dorme et s'y vautre,

On peut ne pas l'avoir constamment sur les bras ! » (104)


Ainsi le poète est « ivre mort de doute » dans ses Préludes autobiographiques (53). La C. du temps et de sa commère l’espace (137) exprime le tournoiement autour de ce doute : « Ma complainte n'a pas eu de commencement, / Que je sache, et n'aura nulle fin […] » (138). Dans la C. variations sur le mot « falot, falotte » (135), l’usage des diminutifs « trembloter », « toussoter », l’isotopie du pâle, illustrent cette vacuité : « l’âme » fait « des ronds dans l’eau » sur « les beaux lacs de l’Idéal », dans une figure de circularité sans but.


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On assiste ainsi dans Les Complaintes au dédoublement de l’instance lyrique. D’une part la trop grande lucidité empêche les développements de la vie profonde mais d’autre part c’est de ce dilettantisme que naît le patient travail d’observation de l’âme. On se souvient de l’extrait de L’Âme romantique et le rêve d’Albert Béguin selon lequel :


« Le sarcasme aussi, comme jadis chez Heine, se met de la partie ; le rêve, chez Laforgue, par exemple, se raille de la vie si « quotidienne », et à son tour celle-ci interrompt brusquement le songe. Ironie amère qui est une autre forme de la nostalgie. Une trop lucide conscience empêche l’homme moderne de descendre aux abîmes intérieurs et d’évoquer, comme il le souhaite, les bienfaisants climats de la vie cachée. De son propre dualisme, de l’impossible retour à l’unité de soi-même, il se fait un spectacle divertissant. »vii


Le lexème « vrai » est une spécificité forte du texte. Néanmoins peu de mots sont à rapporter au champ lexical de la vérité. Peut-être faut-il attribuer cette lacune à la volonté d’amère dérision du poète pour qui rien n’est à tenir pour vrai :


« – Vrai ! la vie est pour les badauds ;

Quand on a du dieu sous la peau,

On cuve ça sans dire mot. » (125)


L’expression de la vérité est ainsi l’occasion de formuler un certain nombre d’oxymores : le vrai visage demeure caché, la vérité est dans le quotidien. La Complainte du sage de Paris, profession de foi bouddhique, donne le credo du poète. La vérité se trouve dans la perte de conscience :


«  C'est le Tout-Vrai, l'Omniversel Ombelliforme

Mancenillier, sous qui, mes bébés, faut qu'on dorme ! » (152)


La vraie sensibilité de Laforgue est à rechercher dans la fantaisie nostalgique de son ton.

Si, comme le rappellent les « Remarques sur l’énonciation dans Les C. »viii, le recueil est fondé sur la possibilité de l’épanchement lyrique à l’époque moderne, cette recherche témoigne d’un reflux, qui conduit à n’envisager les questions de forme que pour elles-mêmes, de là le recours à l’imagerie enfantine, à la mythologie naïve, aux trouvailles lexicales. Le culte de la beauté aboutit à l’esthétisme, il arrive que l’art n’assure sa sauvegarde qu’en renonçant à soi.


La C. propitiatoire à l’inconscient (57) adopte la forme parodique d’une prière avec un effet de double lecture et de discordance des registres, l’obscurité du vocabulaire (« propitiatoire ») s’oppose au vœu d’être « délivré » de la pensée. Les Complaintes sont une poésie de l’idéal, mais d’un idéal qui « s’est tu » (C. propitiatoire à l’Inconscient, 57). On peut voir en effet dans la C. des cloches une promesse d’idéal :


« Ah ! cœur battant, cogne à tue-tête

Vers ce ciel niais endimanché !

Clame, à jaillir de ton clocher,

Et nous retombe à jamais bête.

Quelle fête ! quelle fête ! » (121)


Mais cette complainte ridiculise le topos poétique du ciel, dénonçant le lyrisme de la forme employée. La C. d’une convalescence en mai témoigne de ce même élan brisé, « mon âme est tout hallucinée / puis s’abat sans avoir fixé sa destinée ». Les « Angoisses métaphysiques » passent à l’état de « chagrins domestiques » (148-149).


La C. du sage de Paris (150-151) marque bien l’impossible retour à l’idéal. C’est dans l’enfantin, le prosaïque, le léger que réside la sagesse :


« Car, crois pas que l'hostie où dort ton paradis

Sera d'une farine aux levains inédits. » (150)


« Vendange chez les arts enfantins ; sois en fête

D'une fugue, d'un mot, d'un ton, d'un air de tête. » (151)


« Sirote chaque jour ta tasse de néant » (153)


Subvertissant des images de la poésie trop évidentes, Laforgue est en rupture avec un courant lyrique, il pratique le contraire de l’épanchement, l’allègement. La C. des complaintes témoigne de cette trop grande lucidité :


« Maintenant ! pourquoi ces complaintes ?

[…]

Sot tabernacle où je m'éreinte

À cultiver des roses peintes ? » (154)


***

La question qui m’occupait était celle de l’authenticité en poésie. On peut y répondre que paradoxalement, c’est le masque qui constitue la vérité de Laforgue. En ce sens, il se prête à ce qu’on nommera bien après lui le « mentir-vrai ». En définitive, le vrai Laforgue n’est pas celui qui « flûte » « les vaines fables » (154) mais celui qui, jouant de sa posture énonciative double, par le moyen de l’ironie et de la polyphonie, rend compte du dualisme entre l’art et les moyens qu’il met en œuvre, ce qui est la marque d’un créateur trop conscient.




iHubert de Phalèse, La Forgerie des Complaintes, Nizet, 2000, p. 25-27.

iiToutes les références aux Complaintes de Jules Laforgue renvoient à l’édition de Pierre Reboul, Imprimerie Nationale, 2000, 255 p.

iiiVoir l’article de Mireille Dottin-Orsini sur le site web : http://perso.wanadoo.fr/pierre.orsini/laforgue/complaintes/articles/compmir.htm

ivLes Filles du feu, Les Chimères, édition de Jacques Bony, GF-Flammarion, 1994, p. 209.

v« Le Merveilleux contre le mystère », La Clé des champs (Œuvres complètes, t. III, Gallimard, p. 656).

viJulien Gracq, Lettrines II, cité par La Forgerie des Complaintes, op. cit., p. 39.

viiCité par La Forgerie des Complaintes, op. cit., p. 38.

viiiLa Forgerie des Complaintes, op. cit., p. 73.