Agrégation 2001 - Journée Hubert de Phalèse
5 décembre 2000

 

Laforgue à voix haute

 

Michel Bernard
Université de la Sorbonne-Nouvelle (Paris III)



Quand on parle de lire Laforgue, on se réfère souvent à la compréhension du texte, à la construction d’un sens ou d’une analyse. Je voudrais, pour ma part, m’interroger sur une autre des « difficultés de Laforgue », celle d’une lecture à voix haute de sa poésie. Il s’agit bien, dans la perspective du concours, de la première difficulté rencontrée par le candidat, mais aussi de la première interprétation qu’il en donne devant le jury. Cette lecture, dont les rapports signalent rituellement l’importance, devient décisive dès lors qu’il s’agit de poésie, consubstantielle à sa profération. S’agissant des Complaintes, dont le titre évoque la chanson populaire, la diction devient une pierre de touche de l’explication, une occasion de faire entendre la « riche voix »1 du poète.

Une lecture de ce genre ne s’improvise pas, et je voudrais fournir ici quelques pistes de travail pour se préparer à un exercice difficile mais riche d’enseignements sur la poétique de Laforgue. Je prendrai comme exemple la « Complainte d’un autre dimanche » (p. 76), mais sans m’attarder à ce qui fait la spécificité de ce poème, dans le but de fournir des outils réutilisables avec d’autres textes.

Complainte d'un autre dimanche


C'était un très au vent d'octobre paysage,
Que découpe, aujourd'hui dimanche, la fenêtre,
Avec sa jalousie en travers, hors d'usage,
Où sèche, depuis quand ! une paire de guêtres
Tachant de deux mals blancs ce glabre paysage.

Un couchant mal bâti suppurant du livide ;
Le coin d'une buanderie aux tulles sales ;
En plein, le Val-de-Grâce, comme un qui préside ;
Cinq arbres en proie à de mesquines rafales
Qui marbrent ce ciel cru de bandages livides.

Puis les squelettes des glycines aux ficelles,
En proie à des rafales encor plus mesquines !
Ô lendemains de noce ! ô bribes de dentelles !
Montrent-elles assez la corde, ces glycines
Recroquevillant leur agonie aux ficelles !

Ah ! qu'est-ce que je fais, ici, dans cette chambre !
Des vers. Et puis, après ? ô sordide limace !
Quoi ! la vie est unique, et toi, sous ce scaphandre,
Tu te racontes sans fin, et tu te ressasses !
Seras-tu donc toujours un qui garde la chambre ?

Ce fut un bien au vent d'octobre paysage…

La poésie de Laforgue est celle d’un piano savamment désaccordé, et il convient, pour la lire correctement, d’y retrouver à la fois la prosodie française traditionnelle et les dérèglements introduits par le poète. Une première tâche consistera donc à envisager la complainte comme un poème régulier. Les mètres tout d’abord. On ne dira jamais assez que le mètre des Complaintes est régulier, malgré les apparences. La pratique du « vers libre » est encore absente de ce recueil. Les 21 alexandrins de notre texte alignent tous leurs douze syllabes, sans exception. Ce sont les césures qui sont malmenées (j’y reviendrai).

La scansion doit, bien entendu, tenir compte des « e muets ». C’est à cette condition que l’on fera par exemple de « Ah ! qu’est-ce que je fais » un hémistiche complet. N’oublions pas non plus de les élider devant les voyelles, et de tenir compte des liaisons. La seule difficulté est de faire entendre ces syllabes sans trop insister, pour ne pas choquer une oreille contemporaine, qui n’a plus l’habitude d’une telle prononciation


C'était un très au vent d'octobre paysage,
Que découp(e), aujourd'hui dimanche, la fenêtre,
Avec sa jalousie en travers, hors d'usage,
Où sèche, depuis quand ! une paire de guêtres
Tachant de deux mals blancs ce glabre paysage.

Un couchant mal bâti suppurant du livide ;
Le coin d'une buanderie aux tulles sales ;
En plein, le Val-de-Grâce, comm(e) un qui préside ;
Cinq arbres en proie à de mesquines rafales
Qui marbrent ce ciel cru de bandages livides.

Puis les squelettes des glycines aux ficelles,
En proie à des rafales encor plus mesquines !
Ô lendemains de noc(e) ! ô bribes de dentelles !
Montrent-elles assez la corde, ces glycines
Recroquevillant leur agonie aux ficelles !

Ah ! qu'est-ce que je fais, ici, dans cette chambre !
Des vers. Et puis, après ? ô sordide limace !
Quoi ! la vie est uniqu(e), et toi, sous ce scaphandre,
Tu te racontes sans fin, et tu te ressasses !
Seras-tu donc toujours un qui garde la chambre ?

Ce fut un bien au vent d'octobre paysage…

Remarquons au passage que toutes les rimes sont ici féminines, et que tous les « e muets » finaux portent donc bien leur nom. Une première lecture, exploratoire, devra s’efforcer de retrouver le rythme traditionnel de l’alexandrin, avec sa césure après la sixième syllabe. Il faut bien se rendre compte que les dissonances d’un poème comme celui-ci ne sont sensibles que par comparaison avec une scansion attendue (et encore plus attendue en 1885, à une date où le rythme de l’alexandrin n’est qu’à peine entamé par les recherches des romantiques). Marquons ces césures « théoriques » :

C'était un très au vent | d'octobre paysage,
Que découpe, aujourd'hui | dimanche, la fenêtre,
Avec sa jalousie | en travers, hors d'usage,
Où sèche, depuis quand ! | une paire de guêtres
Tachant de deux mals blancs | ce glabre paysage.

Un couchant mal bâti | suppurant du livide ;
Le coin d'une buan | derie aux tulles sales ;
En plein, le Val-de-Grâ | ce, comme un qui préside ;
Cinq arbres en proie à | de mesquines rafales
Qui marbrent ce ciel cru | de bandages livides.

Puis les squelettes des | glycines aux ficelles,
En proie à des rafa | les encor plus mesquines !
Ô lendemains de noce ! | ô bribes de dentelles !
Montrent-elles assez | la corde, ces glycines
Recroquevillant leur | agonie aux ficelles !

Ah ! qu'est-ce que je fais, | ici, dans cette chambre !
Des vers. Et puis, après ? | ô sordide limace !
Quoi ! la vie est unique, | et toi, sous ce scaphandre,
Tu te racontes sans | fin, et tu te ressasses !
Seras-tu donc toujours | un qui garde la chambre ?

Ce fut un bien au vent | d'octobre paysage

Certaines de ces césures sont régulières mais on constate vite des irrégularités flagrantes :

  • Mot coupé par la césure (buan | derie)

  • Césures enjambantes (Val-de-Grâ | ce, rafa | les)

  • Césures entre un nom et son déterminant (des | glycines, leur | agonie), entre un nom et son complément de détermination (au vent | d'octobre), entre deux prépositions (en proie à | de mesquines rafales), entre une préposition et un nom (sans | fin)


Comment lire ces vers ? La difficulté tient à ce qu’il faut, bien entendu, éviter ces césures irrégulières, mais en faisant sentir leur place. L’effet de ces déplacements est toujours de mettre en évidence certains mots. Prenons le premier vers (partiellement répété à la fin) 

C'était un très au vent d'octobre paysage,

Où placer les accents, dès lors que la sixième syllabe ne peut le porter ? L’expression « au vent d’octobre », parce qu’elle est précédée de « très », peut être considérée dans son ensemble comme une adjectivisation, que l’on pourrait écrire avec des tirets : « un très au-vent-d’octobre paysage ». Il convient donc de faire sentir cette agglutination en faisant porter l’intensité sur « très » et sur « octobre », ce qui donne les accents suivants :

C'était un très au vent d'octobre paysage,

Toute la difficulté de ce vers est située entre les mots « vent » et « d’octobre », là où aurait dû se situer la césure. Mais ce point de résistance fait aussi l’intérêt du vers, en insistant sur le mot « vent », qui donne la thématique de tout le poème : celui de la vacuité. Le mot « buanderie », coupé par la césure implique lui aussi qu’on le mette en relief à la lecture. L’effet est d’autant plus spectaculaire que le mot est rare en poésie et qu’il comporte un hiatus.

Toutes les césures, même quand elles sont placées à l’endroit où on les attend, ne doivent pas être marquées aussi fortement que l’on fait entendre, par exemple, les césures du théâtre classique. Voyez le vers 2 :

Que découpe, aujourd'hui dimanche, la fenêtre,

La césure entre « aujourd’hui » et « dimanche » ne doit être marquée que d’un bref arrêt. L’accent sur « hui » n’est destiné qu’à mettre en relief le mot « dimanche », sans aller jusqu’à rapprocher trop fortement les deux membres du second hémistiche, par ailleurs séparés graphiquement par une virgule. La même remarque est valable pour « sa jalousie en travers » au vers suivant ou « la corde » au vers 14.

Les mêmes précautions doivent être adoptées pour enchaîner les vers les uns aux autres. Nous n’avons pas ici d’enjambements, mais certains vers se suivent plus rapidement que d’autres. La ponctuation est une bonne indication de ces variations : les points d’exclamation sont à interpréter comme des points d’orgue, les points virgules impliquent une coupure plus importante que les virgules. La difficulté tient ici aussi à la nécessité de respecter deux impératifs contradictoires : faire entendre les rimes et conserver à la phrase sa cohérence d’ensemble. La première strophe, par exemple, est une seule et même phrase, dont il faut faire entendre la continuité.

Un dernier point de méthode tient à l’expressivité du passage, éminemment lyrique. Les points d’exclamation nous fournissent des indications quant au ton réclamé par le passage. Il faudra donc adopter l’intonation exclamative sans oublier les contraintes prosodiques établies précédemment.

***

Je m’en tiendrai là, pour ne pas donner l’impression qu’il s’agit d’une tâche écrasante et d’un objectif irréalisable. C’est surtout la méthode générale qu’il faut retenir : un repérage de ce qui reste régulier dans la prosodie du poème permet d’établir le cadre rythmique général et, sur ce canevas, on peut noter puis interpréter les dissonances. C’est à ce prix que l’on pourra faire entendre la musique laforguienne, si particulière et si subtile, évanescente même dans certains de ses excès créatifs. Le poème pris comme exemple est un des plus simples à dire du recueil, puisqu’il ne comporte ni enjambements ni mètres impairs. Mais les principes restent les mêmes pour les vers plus acrobatiques.


1. « Complainte des Complaintes ».