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Agrégation 2001 -
Journée Hubert de Phalèse |
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Laforgue à voix haute |
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Michel
Bernard |
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Quand on parle de lire Laforgue, on se réfère souvent à la compréhension du texte, à la construction dun sens ou dune analyse. Je voudrais, pour ma part, minterroger sur une autre des « difficultés de Laforgue », celle dune lecture à voix haute de sa poésie. Il sagit bien, dans la perspective du concours, de la première difficulté rencontrée par le candidat, mais aussi de la première interprétation quil en donne devant le jury. Cette lecture, dont les rapports signalent rituellement limportance, devient décisive dès lors quil sagit de poésie, consubstantielle à sa profération. Sagissant des Complaintes, dont le titre évoque la chanson populaire, la diction devient une pierre de touche de lexplication, une occasion de faire entendre la « riche voix »1 du poète. Une lecture de ce genre ne simprovise pas, et je voudrais fournir ici quelques pistes de travail pour se préparer à un exercice difficile mais riche denseignements sur la poétique de Laforgue. Je prendrai comme exemple la « Complainte dun autre dimanche » (p. 76), mais sans mattarder à ce qui fait la spécificité de ce poème, dans le but de fournir des outils réutilisables avec dautres textes. Complainte d'un autre dimanche
C'était
un très au vent d'octobre paysage, Un
couchant mal bâti suppurant du livide ; Puis
les squelettes des glycines aux ficelles, Ah !
qu'est-ce que je fais, ici, dans cette chambre ! Ce fut un bien au vent d'octobre paysage La poésie de Laforgue est celle dun piano savamment désaccordé, et il convient, pour la lire correctement, dy retrouver à la fois la prosodie française traditionnelle et les dérèglements introduits par le poète. Une première tâche consistera donc à envisager la complainte comme un poème régulier. Les mètres tout dabord. On ne dira jamais assez que le mètre des Complaintes est régulier, malgré les apparences. La pratique du « vers libre » est encore absente de ce recueil. Les 21 alexandrins de notre texte alignent tous leurs douze syllabes, sans exception. Ce sont les césures qui sont malmenées (jy reviendrai). La scansion doit, bien entendu, tenir compte des « e muets ». Cest à cette condition que lon fera par exemple de « Ah ! quest-ce que je fais » un hémistiche complet. Noublions pas non plus de les élider devant les voyelles, et de tenir compte des liaisons. La seule difficulté est de faire entendre ces syllabes sans trop insister, pour ne pas choquer une oreille contemporaine, qui na plus lhabitude dune telle prononciation
C'était
un très au vent d'octobre
paysage, Un
couchant mal bâti suppurant du livide ; Puis
les squelettes des glycines
aux ficelles, Ah !
qu'est-ce que
je fais, ici, dans cette
chambre ! Ce fut un bien au vent d'octobre paysage Remarquons au passage que toutes les rimes sont ici féminines, et que tous les « e muets » finaux portent donc bien leur nom. Une première lecture, exploratoire, devra sefforcer de retrouver le rythme traditionnel de lalexandrin, avec sa césure après la sixième syllabe. Il faut bien se rendre compte que les dissonances dun poème comme celui-ci ne sont sensibles que par comparaison avec une scansion attendue (et encore plus attendue en 1885, à une date où le rythme de lalexandrin nest quà peine entamé par les recherches des romantiques). Marquons ces césures « théoriques » : C'était
un très au vent | d'octobre
paysage, Un
couchant mal bâti |
suppurant du livide ; Puis
les squelettes des | glycines
aux ficelles, Ah !
qu'est-ce que je fais, | ici,
dans cette chambre ! Ce fut un bien au vent | d'octobre paysage Certaines de ces césures sont régulières mais on constate vite des irrégularités flagrantes :
Comment lire ces vers ? La difficulté tient à ce quil faut, bien entendu, éviter ces césures irrégulières, mais en faisant sentir leur place. Leffet de ces déplacements est toujours de mettre en évidence certains mots. Prenons le premier vers (partiellement répété à la fin) C'était un très au vent d'octobre paysage, Où placer les accents, dès lors que la sixième syllabe ne peut le porter ? Lexpression « au vent doctobre », parce quelle est précédée de « très », peut être considérée dans son ensemble comme une adjectivisation, que lon pourrait écrire avec des tirets : « un très au-vent-doctobre paysage ». Il convient donc de faire sentir cette agglutination en faisant porter lintensité sur « très » et sur « octobre », ce qui donne les accents suivants : C'était un très au vent d'octobre paysage, Toute la difficulté de ce vers est située entre les mots « vent » et « doctobre », là où aurait dû se situer la césure. Mais ce point de résistance fait aussi lintérêt du vers, en insistant sur le mot « vent », qui donne la thématique de tout le poème : celui de la vacuité. Le mot « buanderie », coupé par la césure implique lui aussi quon le mette en relief à la lecture. Leffet est dautant plus spectaculaire que le mot est rare en poésie et quil comporte un hiatus. Toutes les césures, même quand elles sont placées à lendroit où on les attend, ne doivent pas être marquées aussi fortement que lon fait entendre, par exemple, les césures du théâtre classique. Voyez le vers 2 : Que découpe, aujourd'hui dimanche, la fenêtre, La césure entre « aujourdhui » et « dimanche » ne doit être marquée que dun bref arrêt. Laccent sur « hui » nest destiné quà mettre en relief le mot « dimanche », sans aller jusquà rapprocher trop fortement les deux membres du second hémistiche, par ailleurs séparés graphiquement par une virgule. La même remarque est valable pour « sa jalousie en travers » au vers suivant ou « la corde » au vers 14. Les mêmes précautions doivent être adoptées pour enchaîner les vers les uns aux autres. Nous navons pas ici denjambements, mais certains vers se suivent plus rapidement que dautres. La ponctuation est une bonne indication de ces variations : les points dexclamation sont à interpréter comme des points dorgue, les points virgules impliquent une coupure plus importante que les virgules. La difficulté tient ici aussi à la nécessité de respecter deux impératifs contradictoires : faire entendre les rimes et conserver à la phrase sa cohérence densemble. La première strophe, par exemple, est une seule et même phrase, dont il faut faire entendre la continuité. Un dernier point de méthode tient à lexpressivité du passage, éminemment lyrique. Les points dexclamation nous fournissent des indications quant au ton réclamé par le passage. Il faudra donc adopter lintonation exclamative sans oublier les contraintes prosodiques établies précédemment. *** Je men tiendrai là, pour ne pas donner limpression quil sagit dune tâche écrasante et dun objectif irréalisable. Cest surtout la méthode générale quil faut retenir : un repérage de ce qui reste régulier dans la prosodie du poème permet détablir le cadre rythmique général et, sur ce canevas, on peut noter puis interpréter les dissonances. Cest à ce prix que lon pourra faire entendre la musique laforguienne, si particulière et si subtile, évanescente même dans certains de ses excès créatifs. Le poème pris comme exemple est un des plus simples à dire du recueil, puisquil ne comporte ni enjambements ni mètres impairs. Mais les principes restent les mêmes pour les vers plus acrobatiques.
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1. « Complainte des Complaintes ».