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Agrégation 2001 -
Journée Hubert de Phalèse |
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Difficulté de Laforgue dans Les Complaintes ? |
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Henri
BÉHAR
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Le titre ce cette communication est un clin dil à une partie du groupe de recherche Hubert de Phalèse, conduite par Michel Bernard, qui, en 1999, avec nos méthodes habituelles, sest interrogée sur les Difficultés de Mallarmé ? À ceci près que, compte tenu du temps imparti, je nenvisagerai ici quun seul obstacle à la lecture des seules Complaintes, la difficulté étant considérée globalement et non terme à terme, ce pourquoi je renverrai au « glossaire-concordance » de La Forgerie des Complaintes de Jules Laforgue. Quant au contenu, il revient sur lune de mes obsessions, le fait que le lecteur ne peut franchir lobstacle présenté à ses yeux par la lecture de tout texte littéraire sil nest muni des outils conceptuels propres à la construction de cette lecture. Les Complaintes de Jules Laforgue sont-elles difficiles à lire ? La réponse des premiers lecteurs est sans équivoque. Sur la quinzaine darticles ou notules recensées par Jean-Louis Debauve1 (doù jécarte les deux premiers, rédigés par le poète lui-même ou quil inspira), la moitié au moins déclare forfait devant la complication, lopacité, lobscurité, linintelligibilité, lincompréhensibilité, linexplicabilité, lhermétisme, les rébus, les logogriphes de ces poésies. Il nest pas seulement question ici des infractions aux règles prosodiques, ni des hardiesses de style. Un partisan aussi déclaré quAmédée Pigeon (son prédécesseur auprès de lImpératrice dAllemagne) consent que « les lecteurs attentifs par nature comprendraient aussi, même avec dautres mots » et regrette des concessions inutiles au goût du jour, cest-à-dire à la décadence. Et limprimeur de cette plaquette, Léon Épinette, qui avait publié un choix de ces poèmes dans sa propre revue, Lutèce, va, sous le pseudonyme de Léo Trézenik, jusquà souhaiter des commentaires, à tout le moins des précisions sur les lieux les ayant suggérés : « Peut-être, pour comprendre, faudrait-il avoir suivi le poète partout où il a puisé linspiration de ses étranges poèmes. Il est à présumer du moins que si lon connaissait les circonstances de lieu, on arriverait, avec quelque application, à lire entre les lignes » dit-il, en donnant lexemple des lumières que lui avait fourni un ami de Tristan Corbière sur Les Amours jaunes. En revanche, cette question ne serait plus pertinente de nos jours. Ainsi, pour Pascal Pia : « Sans doute se rencontre-t-il encore des lecteurs quirritent ou que déconcertent Les Complaintes mais, pour peu que lon soit capable de saisir les finesses dun langage, ce que Laforgue laisse entendre pour navoir pas à le dire ne présente guère de difficultés dinterprétation. [ ] Laforgue est facile à déchiffrer, et je ne crois pas quon puisse le faire sans éprouver pour lui une sympathie de même nature que la sympathie quil inspira à ceux de ses contemporains qui eurent lavantage de le fréquenter2 » Propos fort ambigu puisque, selon ce critique, Les Complaintes seraient faciles à déchiffrer pour peu que le lecteur ait le sens des mots. Mais déchiffrer, est-ce lire ? La fonction de la poésie est-elle de soumettre une suite de rébus, de messages cryptés au lecteur ? Le paradoxe est que ce fervent éditeur sexprime en tête dun ouvrage destiné au plus large public, dans une collection au format de poche, laissant entendre quun lecteur de bonne volonté naura pas de difficulté pour accéder à une uvre que ses contemporains nont pas su apprécier. Lesprit de finesse y suffit, sans plus de géométrie. Serait-ce là un effet de rhétorique, une captatio benevolentiae au seuil de la lecture ? Sans doute, puisque les confidences de certains agrégatifs permettent daffirmer que la difficulté de lecture subsiste malgré tous les efforts des éditeurs. En vérité, je persiste à croire que la difficulté de lecture porte davantage sur une différence de culture entre le lectorat daujourdhui et lauteur que sur le langage, le jeu avec les mots. Non seulement le lecteur actuel ne partage pas les mêmes préoccupations que Laforgue, mais encore il ne se situe pas sur le même terrain idéologique, pour tout dire3. Il convient donc de rétablir larrière plan culturel de ces poésies pour en goûter tout le sel, dautant plus quelles se caractérisent par un usage quasi constant de la parodie. Or, comment percevoir toutes les formes du travestissement carnavalesque si on na pas idée de ce qui est mis en cause ? Pour résoudre cette difficulté de compréhension, les solutions ne sont pas innombrables. Il y a dabord la parole du maître. Je veux dire les explications que procure lenseignant en fonction des résistances quil perçoit parmi son auditoire, et que par expérience il apprend à placer à bon escient. Cette médiation est indispensable, voire irremplaçable. Qui mieux que lui peut faire appel à la culture des élèves pour coopérer à linterprétation de luvre ? Qui mieux que lui en connaît les substrats et les coordonnées ? Qui mieux que lui peut mobiliser et actualiser les connaissances innombrables que demande toute lecture ? Vient ensuite lanalyse culturelle qui met en place les grandes strates de culture sur lesquelles repose le texte, tout ce que lauteur na pas senti la nécessité dexpliciter puisquil supposait que son savoir était partagé par ses contemporains, imaginant navoir affaire quà son semblable, son frère, en quelque sorte, ayant même éducation que lui. Je nen vois pas dautres. Certes, les commentaires, les annotations, les explications de tel ou tel usage linguistique particulier peuvent contribuer à éclairer les mots du texte pour le lecteur daujourdhui, et, dans ce sens, ils sont toujours précieux. Mais ils ne peuvent le faire « entendre » à qui naurait aucune idée de ce qui est en jeu, au niveau culturel, pour tout dire. Croit-on quil suffira dindiquer la date de la séparation de lÉglise et de lÉtat en France pour faire entendre le combat pour la laïcité à larrière-plan du texte des Complaintes ? Et quon ne me dise pas que les leçons dhistoire sont faites pour cela, car elles ne rendront jamais compte de lexpérience unique vécue par lauteur dans sa jeunesse, de lenthousiasme religieux de ladolescent, de sa patiente quête métaphysique puis de ses refus, de ses renoncements, de ses rejets enfin. 0.3 Lanalyse culturelle que jessaie de défendre ici nest pas une version littéraire de lhistoire culturelle, ni lancienne histoire littéraire remise au goût du jour. Elle se veut au carrefour de lhistoire des idées et des pratiques créatrices. Elle part de luvre, dont elle relève les différents niveaux de culture, et surtout les implicites, pour sétendre à lhistoire de la création et, plus largement, aux pratiques culturelles qui sy trouvent impliquées. Extension qui peut aller à linfini, et que je limiterai pour la circonstance à ce qui nous échappe dautant plus que luvre nous paraît très proche. Je me bornerai à envisager les principaux traits culturels qui, faute dêtre connus ou reconnus par le lecteur, suspendent sa lecture, arrêtent sa compréhension et, par conséquent, entravent sa coopération à lélaboration du sens. Cest ce que je voudrais montrer ici, le plus brièvement possible, au sujet des Complaintes, en suivant trois axes culturels principaux, particulièrement sensibles à lépoque de référence : les Humanités, la philosophie religieuse, lexpression populaire4. 1. Culture scolaire, culture savanteLa cause est entendue : le jeune Laforgue eut, au lycée de Tarbes, le comportement typique du mauvais élève intelligent, du fumiste pour tout dire. Au témoignage de son frère Émile, abandonnés par leur père, ils furent tous deux très malheureux dabord, puis ils se mirent à chahuter. Jules « fut de toutes les révoltes, eut une imagination extraordinaire pour inventer des charges contre les maîtres5 ». À un moment où chaque lycée de France était pourvu du « séquestre », cellule où lon enfermait les élèves punis, lindiscipline se manifestait relativement discrètement par la circulation de croquis ou de pièces anonymes mettant en cause les divers acteurs du système éducatif. Cet esprit ludique se retrouve dans lusage que fait Laforgue du savoir acquis sur lAntiquité et la mythologie grecque et latine. 1.1 Antiquité, mythologieDes leçons sur lantiquité gréco-latine qui faisaient lessentiel de la formation scolaire, Laforgue semble ne sêtre intéressé quaux dieux et aux déesses, dont les amours pour le moins contrariées, sinon contre nature, faisaient ses délices et que, bien entendu, on retrouve dans Les Complaintes dérisoirement dépeints, munis dattributs triviaux. « Les pauvres Vénus bocagères / Ont la roupie à leur nez grec ! » (107) « Antigone, écartez mon rideau ; » (87) « ô Galatée aux pommiers de l'éden-Natal ! » (54) « J'ai bâclé notre eucharistie Sous les trépieds où ne répond Qu'une aveugle Pythie ! » (110) « Après nous le Déluge, ô ma Léda ! » (105) « Memnons, ventriloquons ! le cher astre a filtré » (123) « Chantons comme Memnon, le soleil a filtré, » (119). « Dans la tourbillonnante éternelle agonie D'un Nirvâna des Danaïdes du génie ! (56) « Et que mes yeux sont ces vases dÉlection Des Danaïdes où sans fin nous puiserions ! » (98) « Mon Cur, plongé au Styx de nos arts danaïdes, Présente à tout baiser une armure de vide. » (145) Dans limagerie antique, le soleil est toujours assimilé au char dApollon, tiré à quatre chevaux ; Prométhée le voleur de feu est enchaîné au sommet du Caucase où un vautour vient lui dévorer le foie ; le Styx, fleuve des Enfers a des eaux froides qui rendent invulnérable. Laforgue use de ces images sur un mode complexe, tantôt en y mêlant des représentations du Christ en croix (59), tantôt en se les appliquant à lui-même : « Prométhée et Vautour, châtiment et blasphème, Mon Cur, cancer sans cur, se grignote lui-même. » (144). « Un air divin, et qui veut que tout s'aime, S'in-Pan-filtre, et sème » (142) Tel est le parcours dun enfant qui se voulait poète et se rêvait « pansant Philoctète » (80) lami dUlysse abandonné dans lîle de Lemnos dont la carrière est longuement développée dans Les Aventures de Télémaque de Fénelon, et reprise dans le récit de jeunesse Stéphane Vassiliew. Est-ce leffet de la suppression de la pratique des vers latins par le ministre Jules Simon en 1872 (mais pas de la composition latine au baccalauréat, qui ninterviendra quen 1880) ? je nai pu relever que deux allusions à lantiquité romaine : « Mon Cur est un Néron, enfant gâté d'Asie, Qui d'empires de rêve en vain se rassasie. » (144) « Mais, tel Brennus avec son épée, et d'avance, Suis-je pas dans l'un des plateaux de la balance ? » (151) Rome, son histoire, lorganisation de son empire étaient pourtant bien présentes dans lenseignement secondaire de la IIIe République, fort tentée de fournir des modèles héroïques à ses jeunes pupilles ! 1.2 Période classiqueConvenons-en, la culture gréco-latine où puise Laforgue pour ses railleries ne dépasse guère limagerie conventionnelle. Les éléments de la culture classique (celle qui senseigne dans les classes) subissent les mêmes transformations. De Ronsard, il retient le Sonnet à Hélène « Quand vous serez bien vieille », quil pousse au macabre dans la Complainte des blackboulés, envoyant sa détractrice à lasile de fous, où elle sera nourrie par sonde ! Et si un terme de la langue pré-classique tel que « pourchas » (poursuite) lui plaît, il linsère dans un vers noble : « Va, Globe aux studieux pourchas » (120), mêlant létude et le loisir, la noblesse du ton et la médiocrité de loccupation, à la manière de Théophile Gautier dans Le Capitaine Fracasse. À la façon de Rabelais, il use de procédés dépréciatifs pour qualifier le soleil ou la nature « Tes soleils de Panurge ! » (58) déclare-t-il à sa « maman Nature ». En revanche, Laforgue est fondamentalement trop proche du discours pascalien pour le pervertir, doù ces échos probables lorsquil qualifie lhomme et la femme de « tourbillonnants cloaques » (114) ou bien entonne la Complainte de lange incurable (89). Suivant les nouveaux programmes, les lycées se devaient dinformer lélève des grandes uvres de la littérature étrangère. Laforgue apprécia suffisamment Shakespeare pour mettre le titre dune de ses pièces en exergue aux Complaintes et procéder par deux fois à la transformation dun second : « Songe d'une nuit d'août ? » (55), « songe d'un siècle d'été » (138). De même fit-il allusivement avec luvre du portugais Camoens, les Lusiades étant prises vraisemblablement pur des îles (124). Ironique en elle-même, celle de Cervantès revient souvent à larrière-plan. Don Quichotte et sa jument Rossinante paraissent dans la Complainte de lorgue de Barbarie et celle de lange incurable (90), puis très explicitement dans la Complainte du pauvre Chevalier-Errant (95) quil est inutile dassocier à la légende du Juif errant, puisque le Chevalier à la triste figure est bien parti sur les routes pour redresser les torts, et pour finir en enseigne dhôtel-restaurant (96). Quant à La Jérusalem délivrée du Tasse, il en retient la magicienne Armide, dont il fait une métaphysicienne errant « Par les blancs parcs ésotériques » (51). À nouveau, lanalyse de cette strate culturelle montre que Laforgue na pas poussé très loin sa formation. 1.3. Littérature modernePour ce qui est de la littérature moderne, Laforgue lui témoigne un plus grand respect, tout en la manipulant. Il sintéresse à Corinne ou lItalie de Mme de Staël, qui lui fournit lexergue de la Complainte des débats mélancoliques et littéraires (146), dont je ne suis pas certain quelle ait une valeur ironique, même dans ce contexte6. Il en est de même pour une autre épigraphe dans le registre de lamour :« Elle ne concevait pas qu'aimer fût l'ennemi d'aimer » (74), extraite de Volupté, de Sainte-Beuve. Rajoutée sur épreuves, elle semble conforme à sa manière de raisonner. Il faut un peu plus de perspicacité (ou saider dune édition critique convenable) pour percevoir les échos, diffus et souvent travestis, des grands auteurs du XIXe siècle : le Baudelaire des Fleurs du mal, le Flaubert de Madame Bovary, le Nerval traducteur de Goethe, le Sully-Prudhomme des Vaines tendresses, etc. Limportant, ici, nest pas tant de partir à la chasse aux intertextes que de voir combien Laforgue est allé vers les plus grands pour se les approprier, en faire son miel, toujours dans le même sens, celui de la dérision, y compris pour Paul Bourget quil sest choisi pour mentor. Ce qui en ressort, cest une personnalité affirmée, à qui on ne la fait pas. Point dautorité qui tienne, nul nest à labri décrire des sottises au regard dun pessimiste absolu, pour qui rien ne résiste au spleen. Mais noublions pas que Laforgue a fréquenté, en 1879-80, le Club des Hydropathes, ces disciples dÉmile Goudeau (goût deau !), poètes pour la plupart, qui se réunissaient Place Saint-Michel au Café de lAvenir, et qui se plaisaient à faire des vers faciles sur les sujets les plus triviaux ou, inversement, les vers les plus élaborés sur les thèmes les plus compliqués. Strictement contemporaines des Complaintes, Les Déliquescences dAdoré Floupette illustrent assez leur manière, à laquelle ils ne tenaient pas plus que cela, dont Laforgue a su tirer le plus grand parti, pour lui-même. Toutefois, on pourrait objecter à ce repérage culturel quun littérateur, quel quil soit, se sert toujours des uvres de ses prédécesseurs pour nourrir ses propres compositions. Aussi, changeant de registre, mentionnerai-je les éléments dun savoir scientifique contemporain, vraisemblablement renforcé au contact de son ami Charles Henry, irradiant Les Complaintes pour en contaminer le discours littéraire (ce qui, au passage, enfreint une des règles traditionnelles, non écrite, de la poésie). Ce sont les mécanismes comparés de la sève et de la lymphe (59), le plasma germinatif (54), la harpe ou la lyre des nerfs (54, 114), lalbumine et le mucus nécessaires au développement du ftus de poète (77), laimant polaire (82), les milieux aptères (87), le « système » solaire (85), la cellule Matrice de lEspace (138), et, pour finir cette trop rapide recension, une expérience de physique amusante, « les métaux qui font loucher nos spectroscopes ! » (152). Mais, là encore, retenons la formule « l'Irrespirable Noir » caractérisant la science incapable de rien savoir (151), par quoi Laforgue se montre aussi sceptique quen littérature. 2. Culture philosophico-religieuseÀ côté de la culture savante, lécole, du temps de Laforgue, propage encore des idées religieuses, catholiques pour tout dire, la laïcisation des établissements nintervenant quà partir de 1880, et la séparation de lÉglise et de lÉtat bien après sa mort. Toutefois, la culture ne se résume pas à ce qui est enseigné. Elle comprend tout ce qui est acquis par transmission de la tradition, et aussi ce que lindividu recherche par lui-même, singulièrement du côté de lOrient, et par ses lectures philosophiques. 2.1. LHistoire Sainte, pratiques catholiquesComme tous les élèves de sa génération, Laforgue a subi des cours dinstruction religieuse, quon disait Histoire Sainte. Pour lAncien Testament : « Suis-je à jamais un solitaire Hermaphrodite, Comme le Ver Solitaire, ô ma Sulamite ? » (138). Peut-être faut-il faire un détour par le Talmud qui mentionne ce lombric qui aurait aidé Salomon à bâtir le Temple de Jérusalem (dans ce cas, Laforgue aurait été influencé par une lecture contemporaine, à un moment où la théosophie battait son plein). « Mais où sont, maintenant, les nerfs de ce Psalmiste ? » (55) « Vanité, vanité, vous dis-je ! Oh ! moi, j'existe » (55). Dans la même pièce sont évoquées Ninive, la cité inique à laquelle le prophète Jonas devait annoncer la destruction, et que Dieu sauva par miséricorde, et la tour de Babel télescopant la cérémonie du veau dor (54). Le fleuve Jourdain sest bien affadi à Paris (53, il est blasé p. 147). La Complainte des complaintes (noter le génitif hébraïque) lance un appel sceptique « Vers les mirages des Sions ! » (154), terres promises au poète. Sur le plan rhétorique encore, il réutilise la formule biblique « du cèdre à l'hysope » (55), signifiant du plus grand au plus petit. De tous les thèmes bibliques, cest celui du paradis terrestre, le jardin dÉden, qui revient le plus fréquemment, dans des expressions neuves, mêlant joyeusement les idées : « L'Inconscient, c'est lÉden-Levant que tout saigne (152) ; « ô Galatée aux pommiers de l'éden-Natal ! » (54). À lopposé, la terre où lon vit est une « géhenne » (54), lenfer des Hébreux, invités dans la pièce suivante à « Bénir la Pâque universelle, sans salaires ! » (57), synonyme dun âge dor païen. Si, au temps de Laforgue, le Christ est dabord un ornement obligé des dortoirs et des hôpitaux (68 et 148), il est diablement retourné dans la Complainte de lépoux outragé (133) comme dans lexclamation « Que le Christ lemporte ! » (105). Cest que le Témoin sabsente, nous laisse entendre la Complainte des cloches (120) ! « Est-il Quelquun, vers qui, à travers linfini, Clamer l'universel lammasabaktani » (54). La formation nominale à partir dune phrase prononcée en hébreu est dautant plus remarquable quelle est unique dans le recueil. En vérité, Laforgue na plus la foi dun petit enfant. Il est devenu plus que sceptique, athée, et se demande pourquoi il joue sans cesse sur sa flûte « des christs les vaines fables » (154). Au lieu du Sacré-Cur, dévotion à Jésus, cest le sien quil élève à Montmartre (144), alors que se bâtit la basilique, en expiation des crimes de la Commune de Paris. La représentation de la Vierge est à peine plus douce. Si, tel Villon, il prend un ton naïf pour évoquer une Vierge au vitrail, cest pour lui donner « un air ébaubi » (82) et lui demander : « Ai-je assisté, Moi, votre puberté ? » (93). Et celle des anges ne vaut guère mieux : « L'Ange fileur d'eucharisties S'afflige tout le long du vent. » (112), et son personnel Ange Gardien (56) ne lui répond pas plus que le Christ aux humains. La dévotion à la croix étant évacuée, on peut penser, et cest lobjet même de lanalyse culturelle, quil subsiste dans Les Complaintes des pratiques, des rituels, des prières chrétiennes. Or, chaque fois que revient une formule latine de la messe, elle est pervertie en elle-même ou dans son contexte : « Puis tes surs. Et nunc et semper, Amen. Se taire » (55) « Vermis sum, pulvis es ! où sont mes nerfs d'hier ? » (58) Pour les prières en français, on frise le contresens : « Ciels trop poignants à qui l'Angélus fait : assez ! » (53) « A genoux ! voici l'heure où se plaint lAngélus. » (86) « Une cloche angéluse en paix » (146) ou même le blasphème : « Que votre inconsciente Volonté Soit faite dans l'éternité ! » (57). Le Dies irae, jour de colère, est parodiquement transformé en nuit : « Saint Sacrement ! et Labarum des Nox irae ! (123) ou encore il donne lieu à une forgerie verbale sans concession : « cloches exilescentes des dies iræmissibles » (140) Dans la même veine, est-il nécessaire de décomposer des formations telles que « Hymniclames » (120) ou le très osé « Aux allégresses hosannahlles » (120) ? Par le même système dinversion, chez Laforgue, tous les Misérérés sont noirs (122, 123) et leucharistie toujours négative : « Mourir d'un attouchement de l'Eucharistie, S'entrer un crucifix maigre et nu dans le cur ? » (57) « J'ai bâclé notre eucharistie » (110) ; « Sur tes pétales décevants, L'Ange fileur d'eucharisties S'afflige tout le long du vent. » (112) Blasphème encore dans lutilisation érotique du vocabulaire de la foi. Les hosties désignent les tétons (95), « lhostie ultime » (111, 150) la jouissance. Quant au sens que Pierrot voudrait donner à lintroïbo (111), il procède des étymologies de potache ! « Ton tabernacle est dévasté ? » (110) interroge-t-il (mais par la suite, le même terme désigne le recueil des Complaintes : « Sot tabernacle où je m'éreinte / À cultiver des roses peintes ? (154). Malgré ces propos plus voltairiens que chrétiens, il est clair que le langage est imprégné de christianisme et que lensemble des Complaintes se constitue sur une représentation de la France chrétienne, avec ses reposoirs (60), ses ostensoirs (73), ses sépultures chrétiennes : « Un trou, qu'asperge un prêtre âgé qui se morfond, » (89), linterdiction par lÉglise du suicide, le pauvre jeune homme en demande pardon à Dieu (131), la promesse des limbes (77). Il me semble que la fréquence du mot « âme » (28 occurrences) ne peut, dans ce contexte, passer inaperçue. 2.2 LOrientMais, dira-t-on, la croyance en lâme comme principe spirituel de l'homme nest pas propre au christianisme. En effet ! cest pourquoi je me tournerai à présent vers les religions de lOrient qui ont piqué la curiosité de Laforgue. Tout dabord vers lÉgypte ancienne. « Isis, levez le store ! » (110) « ibis sacrés » (95) « L'obélisque quadrangulaire De mon spleen monte ; j'y digère, En stylite, ce gros Mystère. » (125) « Et je communierai, le front vers l'Orient, Sous les espèces des baisers inconscients ! » (77) Il est sûr que Laforgue sest documenté (peut-être dans des ouvrages de seconde main, vraisemblablement à travers Schopenhauer) sur les religions de lInde. Ainsi la Complainte propitiatoire à lInconscient est placée sous le signe dAditi (57), une des plus anciennes divinités de lInde aryenne, dont le nom signifie « absence de lien », et désigne lInfini. « ô Robe de Maïa, ô Jupe de Maman, » (57) « Dame d'atour / De Maïa ! » (100). On sait que son époux, Brahma, est le formateur du monde. Le syncrétisme de Laforgue le conduit à lidentifier au Tout de Hartmann. « L'être est forme, Brahma seul est Tout-Un en soi » (56) « Dans les Indes du Rêve aux pacifiques Ganges, Que j'en ai des comptoirs, des hamacs de rechange ! (149) « Ah ! démaillote-toi, mon enfant, de ces langes D'Occident ! va faire une pleine eau dans le Gange. » (151) Mais la dérision nest jamais loin. Ainsi le roi de Thulé « Pleurait sur la métempsycose / Des lis en roses, » (116). Cest alors quil se tourne vers le sage entre les sages, Bouddha, dont Paul Bourget, dans ses Essais de psychologie contemporaine (1883), citait le principe de véritable sagesse, consistant « dans la perception du néant de toutes choses et dans le désir de devenir néant, d'être anéanti d'un souffle, d'entrer dans le nirvâna ». La Complainte des voix sous le figuier boudhique pourrait passer pour le dialogue que Bouddha entendit à trente-cinq ans, un soir quil méditait sous un figuier. Cest là quil eut la révélation des Quatre Nobles Vérités. De la même façon, la Complainte des Mounis de Mont-Martre (le mont du martyre, selon une étymologie courante) semble la méditation métaphysique des sages parisiens sur le Temps, trivialement rapporté au tic-tac des montres. Dès que la pensée paraît sélever, elle est tournée en dérision : « Je rêvais de prêcher la fin, nom d'un Bouddha ! » (55) Deux concepts dominent la pensée « indienne » de Laforgue : le nihil, théorie de lanéantissement attribuée à Bouddha, qui lui fait dire dans ses Préludes autobiographiques : « Je vivotais, altéré de Nihil » (53) ; et le nirvâna mentionné ci-dessus par Bourget, état danéantissement qui constitue la perfection suprême. Mais, là encore, le démon du syncrétisme lui fait souhaiter datteindre « Au Saint-Sépulcre maternel du Nirvâna ! » (55), et de conclure sa complainte bouddhique quaprès une vie de crapule on revient toujours se consoler sur les genoux « Des Saintes boudhiques Nounous » (65). Au terme du parcours les religions orientales ne sont pas mieux traitées que le christianisme, offrant matière à une plaisante salade ou à des mots denfant. 2.3 LInconscient de HartmannLaforgue a suivi les cours de Taine à lÉcole des Beaux-arts. Cest de là quil faut partir pour évaluer sa culture philosophique, toujours tournée, me semble-t-il, vers lesthétique, même et justement sil en est venu à contester son premier maître. Les érudits et les savants austères ont recensé ses lectures dans ce domaine, indiqué les traductions et ouvrages de vulgarisation où il a puisé ses connaissances faute de maîtriser suffisamment lallemand pour lire Hegel, Schopenhauer, Hartmann dans le texte7. On sait, par les notes philosophiques publiées dans le tome III des uvre complètes, que Laforgue a pris ces auteurs très au sérieux, quil a tenté den formuler, à sa manière, les principes. Sil recopie souvent ses sources, il les commente aussi, nhésitant pas à traduire lui-même, tout en marquant ses réserves. Toutefois, mon propos se limitant aux Complaintes, je voudrais voir comment il y traite les idées et les concepts de ces penseurs, sans pour autant me livrer dans le détail à une étude dintertextualité. De fait, Schopenhauer et Hartmann sy retrouvent, mis en « vers philo. » comme il lannonçait à ses correspondants en 1884. Bien des observations faites ci-dessus à propos de lOrient vaudraient aussi pour Le Monde comme volonté et comme représentation (dont la traduction ne parut quen 1888, mais dont il tira la substance par la présentation quen fit Ribot) et pour les Pensées et fragments du même philosophe, parues en français en 1880. Ainsi les « soleils de Panurge » (58), le Génie maniéré de la Complainte des bons ménages (104), et la Substance de la Complainte du corps humain (115) sont-ils, selon J.-P. Bertrand (1997), à mettre en relation avec la vision pessimiste de Schopenhauer. Mais la différence est difficile à établir avec la grande synthèse que voulait être la Philosophie de lInconscient de Hartmann (1877). Cet ouvrage, qui connut un énorme succès en traduction française, a totalement disparu de notre horizon philosophique. Raison de plus pour le connaître en détail. Faute de place, je renvoie à la notice qui lui est consacrée dans le dictionnaire de Laffont-Bompiani. Laforgue reprend tous les éléments de cette philosophie pessismiste dans ses poésies, non sans la travestir à sa manière, faisant dire à Lord Pierrot : « Inconscient, descendez en nous par réflexes ; Brouillez les cartes, les dictionnaires, les sexes. » (105) Beau programme, bien confusionnel, qui représente toute sa poétique, où se retrouvent tous les mots clefs de la Philosophie de lInconscient, réinterprétés par Laforgue. Ainsi, dans la Complainte propitiatoire à lInconscient, parodiant le Notre-Père, demande-t-il à la Loi universelle : « Que votre inconsciente Volonté Soit faite dans l'éternité ! » (57) « Et moi, d'un il qui vers l'Inconscient s'emballe : « Merci, pas mal ; et vous ? » (108) « Déguster, en menant les rites réciproques, Les trucs Inconscients dans leur uf, à la coque. » (150) Pièce essentielle du dispositif de Hartmann, lUn-Tout, manifestation de lInconscient, se retrouve en permanence dans lensemble des Complaintes, avec une plus grande fréquence dans les trois premières et les deux (avant) dernières. Mais un relevé systématique atteste que chaque occurrence réduit ce principe universel révolutionnaire à une donnée connue dévalorisante : « et ne pouvant me faire Aux monstruosités sans but et sans témoin Du cher Tout, » (53) « Que Tout se sache seul au moins, pour qu'il se tue ! » (54) ; « Tout est relatif. » (108) « Pintez, dansez, gens de la Terre, Tout est un triste et vieux Mystère. » (119) « Dire que Tout est un Très Sourd Mystère ; » (142) Cest dire que Laforgue ne sest pas dépris de sa culture chrétienne, ou quil na pas vraiment compris le parti quil pouvait tirer de la sexualisation de lunivers que proposait le philosophe allemand. Tant il est évident que la culture acquise par lautodidacte ne résiste pas devant la culture transmise par la famille et léducation. Jen veux pour preuve langoisse métaphysique, dordre pascalien, dont témoignent certains de ses vers, lorsquils veulent bien se départir de la pose humoristique, et à la fin, cette certitude : « Quant à ta mort, l'éclair aveugle en est en route Qui saura te choser, va, sans que tu t'en doutes. » (153). Il est évident que Laforgue est revenu de son enthousiasme pour la pensée allemande, et que dans Les Complaintes son propre scepticisme triomphe. Là encore, le concept renvoie à une idéologie, celle de la France tentant de se forger une image après la défaite de 1870. 3. Culture populaireDans la mesure où culture classique et culture philosophique sont chez Laforgue lobjet dopérations dépréciatives, ces procédures carnavalesques nous invitent à nous tourner vers la culture populaire traditionnelle, à laquelle il déclare se rattacher lorsquil aborde le genre de la « complainte », ne serait-ce que parce que cette forme poétique est, par définition, une chanson populaire de caractère tragique. Aussi mintéresserai-je à trois aspects spécifiques de la culture populaire : les chansons traditionnelles, la flânerie, le langage enfin, au moment où, par le biais de lécole laïque, publique et obligatoire, commence à simposer une langue commune, uniforme.
Dans la Complainte de lautomne monotone, Laforgue se dépeint à luvre : « Allons, fumons une pipette de tabac, En feuilletant un de ces si vieux almanachs, » (88). Cest bien dans ces publications populaires de colportage, que lon trouvait encore sur les marchés à la fin du siècle, ainsi que dans les vieilles complaintes proprement dites (Complainte de Fualdès, du Juif errant ) quil lui est même arrivé de rechercher pour des amateurs, quil puise une partie de son inspiration. Toute la Complainte de lépoux outragé (133) est une variation, non seulement sur lair populaire « Quallais-tu faire à la fontaine », comme il lindique, mais encore sur le thème et le texte de cette chanson quil transpose en milieu urbain et spiritualise ironiquement. En voici le premier couplet : « Quallais-tu faire à la fontaine Corbleu, Marion Quallais-tu faire à la fontaine Jétais allée chercher de leau mon Dieu, mon ami » Il a si bien su se couler dans lesprit de la pièce quon pourrait la croire venue des temps anciens. Avec la Complainte du pauvre jeune homme, inspirée de lair populaire « Quand le bonhomme revint du bois » (130), la forgerie savante est plus évidente, puisquon y perçoit un écho du conte de Perrault, « La Barbe bleue », et de plusieurs chansons au refrain « la digue dondaine », et une thématique plus proche du Club des Hydropathes que de celle des chanteurs de rues. La Complainte de cette bonne Lune (66) est de composition encore plus savante, puisque sur lair, ô combien connu, du Pont dAvignon, il transforme la ronde des métiers en une mise en scène des étoiles puis de la lune, et leur échange est rien moins que délicat ! Ailleurs, cest un simple écho de la ritournelle « Nous n'irons plus aux bois » (86) venant ponctuer dune note nostalgique la Complainte du printemps, comme « Il pleut bergères » (107) qui na plus rien de révolutionnaire depuis belle lurette, et le fameux « Au clair de la lune » (105) qui suscite une strophe, en guise dincipit, ou encore un écho « du bon roi Dagobert » (124). Paradoxalement, cest la Complainte de loubli des morts (128) qui, par les paroles, le trait et le rythme, me semble la plus proche dune authentique chanson populaire, bien quelle nen porte aucune trace (si ce ne sont ces vers « Hein, ma mie, / Ô gué ? » (129) qui ne constituent même pas un refrain). La chanson populaire, dont la présence est incontestable, constitue davantage un arrière plan, un air de départ, quune inspiratrice absolue, sans lequel, toutefois, on ne pourrait saisir le projet poétique de Laforgue. Il en reprend le rythme, le dialogisme et les thèmes, quil pervertit comme tout ce quil fait. Il est bien révolu le débat sur les origines savantes ou populaires de la chanson populaire ! Nous savons que, bien avant Villon, des lettrés ont toujours prêté la main à la composition des chefs duvre transmis par la tradition orale. Il est remarquable que Laforgue, se mêlant dailleurs à un mouvement contemporain de collecte de ce genre de poésie, quil ne considérait pas comme mineure, ait prêté une oreille très fine à la complainte, quil a transformée et portée au niveau de la grande poésie (si de telles oppositions ont quelque valeur).
Là où Laforgue se montre le plus populaire, et peut-être le plus parisien de nos poètes, anticipant Léon-Paul Fargue, cest par la notation, ici et là, dun détail vu au cours dune errance dans les bas quartiers ou même au cur de lîle de la Cité. Sil invoque dimprobables lecteurs chez les bouquinistes : « Puissent mes feuilleteurs du quai, » (51), et le quartier des tanneurs, du côté de la halle aux cuirs (53), il sait peindre avec charme ces « Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie, / Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés. » (68). Il serait sans doute fastidieux dénumérer toutes les choses vues et entendues au cours de ces déambulations sans but, de la ritournelle « quon entend dans les quartiers aisés » (68) aux romans pour les quais, photos (72), moineaux des toits (74), paire de guêtres séchant à la fenêtre (76), le Val-de-Grâce vu de sa fenêtre (76), lhomme sandwich (96), les Vanités de Paris (79), le Pierrot du Boulevard du crime, etc. Certes, ce nest pas là le fruit dune longue transmission, mais le fait dune attention dautant plus remarquable quelle est le fait dun exilé. En somme, il aura fallu que Laforgue séloigne momentanément de Paris, ville où il avait connu la misère et la solitude, pour quil en donne une image nostalgique, de couleur sépia. En quoi, demandera-t-on, lanalyse culturelle nous aidera-t-elle à percevoir ce Paris disparu ? Justement, en ce que, ayant disparu, il nest pas immédiatement perceptible pour le lecteur actuel qui ny voit quune aire abstraite ou lécho dune vaine littérature. 3.3 ParluresCette observation vaut aussi pour les faits de langage, la « parlure » du Parisien des rues, pour le dire comme Damourette et Pichon. Au seuil des Complaintes, cest la déclaration « Au petit bonheur de la fatalité. » (50), retournant le conventionnel « au petit bonheur la chance », puis la réplique « cest à vous bien honnête » (66), ou encore « Ous'qu'il y a de la gêne » (85), avec la prononciation restituée, lapocope, la syntaxe approximative. la ribotte (136), « Qu'on s'en donne une fière bosse ! » (118) « Je suis-t-il malhûreux ! » (93) « Sûr d'aller, ma vie entière, / Malheureux comme les pierres. (Bis.) (107), « Après nous le Déluge » (105), « à qui perd gagne ! » (108), « Et les vents s'engueulent, / Tout le long des nuits ! (73). « quon lui avait fait cadeau » (131) ; « Bonne gens qui m'écoutes, c'est Paris, Charenton compris. » (139) toute la Complainte de la ville de Paris avec ses annonces, et ses affiches Je ne métendrai pas davantage sur ce point. On laura compris, cest celui où Laforgue, sans cesser de jouer avec le prêt à porter linguistique, se montre le plus original, le plus personnel aussi, parce quil a su prêter loreille au petit peuple qui lentourait, et aux complaintes qui se chantaient dans les bas quartiers. Cest aussi par là que la culture populaire est entrée de plain pied dans la poésie, bien plus que dans les uvres qui voulaient « faire peuple » de Raoul Ponchon ou de François Coppée. ConclusionSaturées de cette culture bourgeoise tant prisée au début de la IIIe République, les Complaintes fleurent particulièrement les Humanités et la quête de la connaissance. Mais chaque vers est contaminé, ne serait-ce que dans sa forme, ce rythme savamment désarticulé, ce jeu sur le compte des syllabes, par un trait de la culture populaire, de telle sorte que lensemble nous apparaît comme une uvre carnavalesque, où lesprit et la matière, le haut et le bas sentremêlent, indissolublement, en une puissante étreinte. Pire même, lorgue de Barbarie (qui ne vient pas dun pays barbare, mais, par altération phonétique du nom de son facteur italien) se mêle à cette polyphonie, serine sa note grinçante et fait en sorte que les voix se perdent dans les rues et sur la place publique. |
1. Jean-Louis Debauve, Laforgue en son temps, La Baconnière, 1972, pp. 193-216.
2. Pascal Pia, Préface à lédition des Complaintes, Gallimard, coll. Poésie, 1970, p. 9.
3. Que penser aussi de lélève de seconde à qui est supposé sadresser le candidat à lagrégation ?
4. Lanalyse porte sur Les Complaintes (1885) de Jules Laforgue, dans lédition de lImprimerie nationale, procurée par Pierre Reboul, 2000, 254 p., à la pagination de laquelle renvoient mes références entre parenthèses. Pour les autres textes de Laforgue, je renvoie par le sigle O. C. aux uvres complètes publiées aux éditions lAge dHomme, 1986-2000.
5. Émile Laforgue à Auguste Vierset, O. C. III, 98.
6. Laforgue lit ou relit ce roman en 1882, Lettre à Charles Henry du 22 mai 1882, (O. C. I, 782).
7. Se reporter à la présentation des notes philosophiques par Michèle Hannoosh dans les O. C. III, p. 1123 sq.