Le
mythe dans la Guerre de Troie n'aura pas lieu et Electre de
Giraudoux
Mireille
Brémond (Aix-Marseille III)
A
- GENERALITES SUR L'EMPLOI DU MYTHE
I
- Le mythe classique (gréco-romain) est présent dans la littérature
française depuis le Moyen-Age (avec Le roman de Troie, Le roman
de Thèbes...) et jusqu'à nos jours puisque depuis quelques
années, de nombreux titres inspirés de la mythologie recommencent
à paraître. Mais il y a eu deux « âges d'or » :
le XVII° siècle et le début du XX° (plus exactement le
deuxième quart). Le choix de Giraudoux s'inscrit donc dans une époque
où la matière mythique était à la mode.
Cette
vogue a été liée à plusieurs facteurs, notamment
la naissance de l'archéologie, de l'ethnologie, de la psychanalyse qui,
au tournant des deux siècles, ont renouvelé non seulement l'intérêt
pour les vieux mythes, mais aussi leur lecture.
Deux mythes surtout ont retenu l'intérêt, celui d'Oedipe
(que Giraudoux n'a pas abordé) et celui des Atrides. Sans oublier la
guerre de Troie surtout à travers Ulysse. Le mythe d'ailleurs, dépasse
toujours très largement les mises en scène modernes. En ce qui
concerne les Atrides par exemple, on pourrait citer plusieurs épisodes,
comme le festin cannibale d'Atrée et de Thyeste, le sacrifice d'Iphigénie,
le meurtre d'Agamemnon, la vengeance d'Electre et Oreste, la folie d'Oreste,
ses amours malheureuses avec Hermione, son acquittement et sa purification à
Athènes. Les pièces du XX° siècle présentent
surtout le sacrifice d'Iphigénie et la vengeance d'Electre et Oreste.
II
- Le mythe est à la fois un écran
commode pour un écrivain, un intermédiaire qui lui donne plus
de liberté de parole, il est aussi un raccourci : si le public connaît
déjà les personnages et l'histoire, l'auteur peut entrer directement
dans le vif du sujet et aller à l'essentiel. Mais dans ce cas-là,
il lui faut être original. On rencontre deux cas de figure : la reprise
d'un épisode célèbre, ou le développement d'un silence
du mythe.
Lorsque les sources sont peu nombreuses (cas de silence du mythe comme dans
La guerre de Troie...) l'écrivain a un espace de liberté
assez grand. Le cadre demeure, mais il est assez souple, et permet un développement
libre. En ce qui concerne l'ambassade à Troie avant la guerre, nous ne
possédons que quelques vers d'Homère qui soient très connus,
les autres textes n'étant accessibles qu'aux spécialistes.
Giraudoux a donc pu imaginer l'ambassade comme il le voulait. Cocteau, en racontant
dans le détail la rencontre d'Oedipe et de la Sphinx ou la nuit
de noces dans La machine infernale, est un autre exemple de cette utilisation
du mythe.
Quand les sources sont plus contraignantes, comme c'est le cas pour Electre,
l'auteur possède une liberté importante tout de même. Plusieurs
possibilités s'offrent à lui :
-
Giraudoux a changé dans sa pièce un élément fondamental :
la jeune fille déteste sa mère et Egisthe sans savoir qu'ils
sont amants et qu'ils ont tué son père. Ce changement d'optique
va permettre de faire évoluer la pièce différemment.
-
De plus, il ajoute des personnages (Cocteau l'avait déjà
fait avec sa matrone dans La machine infernale, Anouilh le fera dans
Eurydice.) : Agathe et son mari, qui représentent sur le mode
bourgeois le couple Clytemnestre/Agamemnon, le mendiant qui joue un rôle
de premier plan dans la pièce. Agathe va permettre à Clytemnestre
de « se déclarer », et à Electre de tout
comprendre : « que tout devient clair à la lampe d'Agathe ! »
(II,7).
-
La liberté consiste aussi dans l'utilisation de détails des
sources : l'auteur moderne peut surévaluer et développer
ou au contraire dévaluer, voire purement et simplement supprimer des
détails des textes sources. Ainsi l'image de la louve : le mendiant
raconte l'histoire de cette louve apprivoisée et qui finit par attaquer
les humains qui se sont occupés d'elle (I,3) ; elle annonce la
future déclaration d'Electre, et Electre elle-même reprend l'image
lorsqu'elle dit à Clytemnestre : « tu me jettes dans
les pieds l'amour comme les voituriers poursuivis par les loups leur jettent
un chien » (II,5). Yourcenar reprendra d'ailleurs dans ses textes
critiques cette association d'Electre à une louve. Or dans Les choéphores
d'Eschyle, Electre dit « ma mère elle-même a fait
de mon coeur un loup carnassier que rien jamais n'apaisera ».
Mais dans Agamemnon, apparaissait l'histoire de l'animal sauvage apprivoisé
qui se retourne contre ses nourriciers : il s'agissait alors d'un lion
et d'Hélène qui avait été bien reçue à
Troie et provoquait sa ruine. On
voit donc que par la fusion de deux images et leur développement, Giraudoux
crée quelque chose de tout à fait nouveau et parlant. Ce qui
était simple métaphore chez Eschyle devient symbole de la déclaration
d'Electre et de sa capacité de destruction.
En revanche, la scène de reconnaissance, qui tient tant de place
chez les tragiques grecs, est escamotée par Giraudoux. Il suffit
à Oreste de se nommer pour être reconnu. (I,6) et Yourcenar
la fera disparaître complètement. Enfin, le tombeau d'Agamemnon,
présent sur scène chez Eschyle, lieu autour duquel de nombreuses
actions se passent et qui est au centre de l'intérêt chez les
deux autres tragiques grecs, disparaît purement et simplement chez
Giraudoux. Ce jeu de surévaluation ou dévalorisation et disparition
d'éléments des sources permet une grande liberté aux
auteurs, tout en restant dans les limites du cadre mythique.
-
Enfin, l'anachronisme est un élément important dans ce
type de pièces. Fréquemment utilisé, il a le triple avantage
de faire sourire et de détendre l'atmosphère, d'éviter
de tomber dans le piège des pièces savantes, « archéologiques »,
et de démontrer la permanence du mythe : si nous pouvons aborder
les problèmes antiques dans un cadre plus moderne, c'est qu'ils sont
toujours d'actualité. Ainsi, dans La guerre de Troie.. l'apparition
de juristes internationaux, le discours aux morts, sont autant de rappels
de la situation de la France entre les deux guerres et une façon pour
l'auteur de rappeler au public que cette guerre dont on ne sait pas si elle
aura lieu ou pas, est peut-être la future guerre qui enflammera l'Europe.
Un autre anachronisme est celui des portes de la guerre (élément
emprunté à la Rome antique) : ces portes permettent tout
un jeu qui entretient le suspense sur leur fermeture ou leur ouverture et donc
sur l'issue de la pièce, mais aussi l'apparition d'un mythe personnel
de l'auteur, celui de la minute, de la seconde, de l'instant privilégié,
unique, irremplaçable. « Une minute de paix, c'est bon à
prendre » dit Hécube(II,5). Inutile d'insister sur le côté
irrationnel de cette affirmation. Ce thème est omniprésent dans
l'oeuvre, aussi bien théâtrale que romanesque. Dans Electre il
apparaît plusieurs fois : c'est la dispute entre Clytemnestre et
Electre à propos de l'amour d'Oreste : « qui te dit qu'une
minute d'amour maternel suffise à Oreste ? » demande
Clytemnestre à Electre qui répond : « tout me
dit que toi tu n'as pas droit à plus d'une minute d'amour filial »
(I,11). C'est aussi Egisthe demandant à Electre d'attendre qu'Argos soit
sauvée pour punir les meurtriers de son père : « je
les connais, les jeunes filles qui ont tardé une seconde à dire
non à ce qui était laid, non à ce qui était vil,
et qui n'ont plus su leur répondre ensuite que par oui et par oui »
(II,8). Et l'on sait le parti qu'Anouilh a tiré de ce oui et de ce non
dans son Antigone. C'est enfin le thème de la déclaration :
Quel jour, à quelle heure se déclare-t-elle ? »
demande le mendiant à propos d'Electre (I,3), laissant même entendre
que du moment de sa déclaration (avant ou après Egisthe ?)
dépendrait l'issue de la pièce.
III
- Si le mythe est universel et intemporel,
il est cependant inscrit dans un contexte socio-culturel précis.. Et
ce contexte est l'élément changeant qui va infléchir l'interprétation
des données mythiques.
- En ce qui concerne les
Atrides, il est évident que les sociétés modernes n'ont
plus les mêmes exigences de vengeance à l'égard des héritiers.
De plus, le lien à la mère est fort et évident tandis
que les anciens en faisaient seulement une nourrice.
C'est précisément ce présuppsoé (l'enfant est
plus l'enfant de son père que de sa mère) qui permet l'acquittement
d'Oreste. Ces changements de contexte social et de sensibilité font
que l'acharnement d'Electre et le désir de vengeance d'Oreste ne peuvent
plus être compris de la même façon. Psychanalyse aidant,
les mobiles inconscients plus ou moins avouables sont privilégiés
par les auteurs.
-
D'autre part, Giraudoux a toujours exprimé de fortes réserves
à l'égard du freudisme, mais on a l'impression qu'il est influencé,
imprégné malgré lui par cette façon de sentir
les mythes qui a été dominante pendant une grande partie du
XX° siècle. Tandis qu'il veut faire de son Electre un visage de
la justice, il brosse d'elle un portrait ambigu : sa haine excessive
de la féminité ; sa haine immotivée pour sa mère
à qui elle reproche même un crime commis par le père,
le sacrifice d'Iphigénie ;
le fait qu'elle se déclare la « veuve » de son
père (I,4), qu'elle prenne Oreste pour « mari »
et qu'elle veuille le récréer : « prends de
moi ta vie, Oreste, et non de ta mère » (I,8), tout ceci
oriente vers une lecture psychanalytique du personnage qui éprouve
pour son père et son frère un désir incestueux inconscient
et refoulé.
-
Par parenthèses, Electre reproche aux femmes leur complaisance et
rejette la « confrérie des femmes » : « si
vous payez le droit d'entrée, qui est lourd, qui est d'admettre que
les femmes sont faibles, menteuses, basses [...] le malheur est que les femmes
sont fortes, loyales, nobles » (II,5). A priori on pourrait voir
là une contradiction avec La guerre de Troie.. lorsque les femmes
s'amusent devant les hommes bellicistes qu'elles ne sont qu' « un
pauvre tas d'incertitudes » (I,6) et tentent de ramener à
des dimensions humaines plus modestes l'image idéale que se font les
hommes afin de justifier la guerre. Il n'en est rien car les femmes qui parlent
dans La guerre de Troie le font pour lutter contre une idéalisation
meurtrière, pour sauver la paix. Et si elles se rabaissent volontairement,
c'est parce qu'elles sont « fortes, loyales, nobles »
comme le dit Electre et comme le comprend Priam, et agissant ainsi, elles
font comme Hector qui accepte la gifle d'Oiax non par lâcheté
mais pour sauver la paix.
B
- TROIS THEMES
Nous retiendrons trois thèmes communs aux deux pièces.
I
- La guerre
- Giraudoux se situe avant
la guerre de Troie, la première guerre mythique de l'Occident, qui
porte en elle toutes les autres. A la fin de la pièce, il laisse la
parole au poète grec, ce qui est normal puisque nous connaissons en
effet cette guerre par la poésie grecque (et non pas troyenne). Or
le discours du poète grec est pour le moins étonnant, en tout
cas plutôt rare : à l'exception de Pâris qui est lâche
(il a enlevé la femme de son hôte et ne brille pas par son courage
sur le champ de bataille), les autres Troyens sont grands, courageux, sympathiques
et souvent attachants. En revanche les Grecs sont impies et ont commis de
tels excès lors du sac de la ville qu'ils ont provoqué la colère
des dieux qui les ont malmenés au retour.
-
Ceci dit, dans la tradition non homérique, les Troyens qui avaient
résisté si vaillamment à l'ennemi pendant dix ans, ont
laissé entrer le fameux cheval de Troie dans leur ville et ont causé
eux-mêmes leur perte faute d'avoir su écouter les bons conseils. C'est
la faiblesse de Troie. Ils sont divisés et ils ont entre eux des discussions
du genre de celles auxquelles nous fait assister Giraudoux dans sa pièce.
Il a déplacé un élément mythique de la fin de
la guerre au début, mais a conservé le vrai motif de la faiblesse
troyenne, l'incapacité à écouter les bons avis (Démokos
se refusera toujours à entendre raison et c'est lui qui provoquera
la guerre). Chez Giraudoux, Hélène est le cheval qui détruira
la ville.
-
Comme nous sommes avant la guerre et avant que la parole soit donnée
au poète grec, Ulysse peut donner les vrais motifs de la guerre :
la richesse de Troie, la cupidité des Grecs : « les
autres Grecs pensent que Troie est riche [...] L'or de vos temples, celui
de vos blés et de votre colza, ont fait à chacun de nos navires
[...] un signe qu'il n'oublie pas. Il n'est pas très prudent d'avoir
des dieux et des légumes trop dorés » (II,13). Troie
fait donc signe : apparaît ici un autre mythe personnel
de l'auteur : le signe qui fait basculer, désigne, fait naître
à autre chose. Tout fait signe dans l'univers giralducien. Nous retrouvons
le thème dans Electre. La jeune fille fait signe aux dieux, c'est pourquoi
Egisthe veut la marier à un homme obscur (I,3) ; mais le mendiant fait
remarquer que la beauté aussi fait signe en la personne d'Agathe (I,3).
Agathe est à mettre en parallèle avec Hélène dont
la beauté a fait signe et l'a désignée aux dieux comme
objet à offrir. Enfin, l'oiseau qui plane au-dessus d'Egisthe pendant
tout l'acte II et que le mendiant appelle de façon amusante un accent,
est également un signe. Il y a d'ailleurs tout un jeu sur la nature
de l'oiseau, est-il un aigle ou un vautour ? et sur la place de l'accent :
sur le mot humain ou sur le mot mortel ? La suite de l'histoire nous
apprend qu'il s'agissait d'un vautour et qu'il accentuait le mot « mortel »,
c'est-à-dire qu'il était signe non pas de l'élection
d'Egisthe comme on pourrait le croire, mais de sa mort prochaine.
-
Electre accepte la guerre pour sauver conscience d'Argos, pour que justice
soit faite. L'invasion d'Argos par Corinthe est une innovation de Giraudoux.
On pourrait penser à une évolution de l'auteur entre 1935 et
1937, avec l'augmentation des dangers en Europe. Mais entre la pièce
dont les héros sont les champions du pacifisme et celle où l'héroïne
préfère la mort d'un peuple à la compromission, il n'y
a peut-être pas une si grande différence. N'oublions pas que
déjà Andromaque était prête à accepter la
guerre si Hélène et Pâris s'aimaient vraiment (si le mythe
rejoignait la réalité ?). Ici, il est question de justice.
Il semble que les deux seules justifications possibles d'une guerre soient
l'amour véritable et la justice intégrale. Cependant cet amour
est introuvable et nous verrons l'ambivalence de la justice dans Electre.
- Dans La guerre de
Troie..., et à propos de la guerre précisément, Giraudoux,
par la bouche d'Hécube, critique la poésie qui exalte la guerre
et la transfigure : « dès que la guerre est déclarée,
impossible de tenir les poètes » dit Hécube qui est
très lucide (II,4). Giraudoux semble reprocher à la poésie
épique qui a bercé sa jeunesse de lui avoir caché le
vrai visage de la guerre, visage qu'il a découvert en 14.
Comme le dit Hécube, la guerre n'a pas le visage d'Hélène
comme le prétendent les poètes, mais elle ressemble à
un cul de singe. Une fois la guerre acquise, à la fin de la pièce,
Giraudoux laisse la parole au poète grec, ce qui est comme une forme
de défaite. L'entreprise de démystification n'a pas réussi,
la guerre aura lieu, la littérature n'a pas pu empêcher la guerre,
au contraire, elle semble vouée à récupérer et
à justifier cette guerre ainsi que toutes celles qui suivront. Laisser
la parole au poète grec, c'est exprimer des doutes sur les pouvoirs
de l'écriture. Cela renvoie dans Electre au lamento du jardinier
dans lequel le marié délaissé fait dire à son
chien : « il nous a promis une mariée, pensait le chien,
et il nous amène un mot », et qui conclut : « me
coucher avec un mot, c'était au-dessus de mes forces ».
II
- dieux et destin
-
Les dieux sont souvent silencieux chez Giraudoux, Hector (I,9) et le jardinier
font le même constat (lamento ; Egisthe dit que ce sont de « grandes
distractions ». Mais ils sont aussi durs, « impitoyables »
dit Hector (I,3), et Egisthe peut s'étonner que le mendiant que tous
croient être un dieu n'ait commis aucun dégât en ville
(I,3). Enfin, Electre peut plaindre Egisthe que les dieux l'aient rendu sage
juste avant de le perdre, ce qui montre bien leur « malice »
(II,8). Ils sont également des « boxeurs aveugles, fesseurs
aveugles », selon la définition d'Egisthe. Si l'on accepte
l'idée que le mendiant est un dieu, le fait qu'il approuve mort des
Argiens « dussent mille innocents mourir la mort des innocents »
car Electre est juste, est une confirmation de la définition d'Egisthe.
Ils sont aussi incohérents, voire ridicules. La scène dans laquelle
Iris intervient, dans La guerre de Troie...(II,12), loin de régler
la situation comme doit le faire habituellement l'apparition du deus ex
machina, la complique au contraire en donnant des indications contradictoires
et en laissant le règlement du conflit entre les mains des hommes.
Cette attitude critique à l'égard du divin est assez courante
dans les oeuvres de l'époque ; on la retrouve chez Cocteau, Gide,
Sartre.
- Le
destin était représenté dans la mythologie grecque
par les Moires (Parques en latin), ces trois soeurs qui filaient, dévidaient
et coupaient le fil symbolisant la vie humaine. Même les dieux y étaient
soumis. Dans La guerre de Troie.. dans une formule devenue célèbre,
Giraudoux dit que le destin est « la forme accélérée
du temps » (I,1). Dans Electre nous assistons à la
concrétisation de cette formule avec les petites Euménides qui
ressemblent à des Parques nous dit le jardinier, et qui grandissent
à vue d'oeil (I,1). La transformation du mythe est importante ici :
d'abord parce que si les Parques déterminaient la longueur de la vie
humaine, elles n'avaient aucun pouvoir ensuite sur le temps. L'accélération
du temps est encore un mythe personnel de Giraudoux, nous le
retrouvons dans Ondine et Amphitryon 38 et il est révélateur
d'une angoisse que seule l'écriture peut tenter de calmer. Ensuite
parce qu'il fait une confusion volontaire entre les Parques (divinités
qui présidaient à la destinée humaine) et les Euménides
(ou Erinyes, divinités qui vengeaient les crimes commis contre des
membres de sa famille). Ceci explique d'ailleurs la présence inhabituelle
des Euménides dès le début de la pièce tandis
que normalement elles n'apparaissent qu'après le crime d'Oreste.
Ulysse nous dit qu'Hélène « est une des rares créatures
que le destin met en circulation sur la terre pour son usage personnel »
(II,13). Cette mission lui donne une dimension plus profonde et plus mystérieuse
que d'habitude, mais elle tend également à démontrer
que la guerre n'est pas due seulement à la folie des peuples comme
on pourrait le penser au début de la pièce, mais à
celle des dieux qui s'offrent ainsi un « festival »
comme le dit Ulysse (II,13). Comment ne pas penser à La machine
infernale de Cocteau, conçue par les « dieux infernaux »
pour « l'anéantissement mathématique d'un mortel »,
pièce créée un an avant La guerre de Troie ?
III
- La vision prophétique
-
La vision prophétique est, dans la mythologie (comme dans toutes
les sociétés traditionnelles d'ailleurs) une connaissance globale
du passé, du présent et du futur. Le mendiant possède
cette connaissance quand il peut nous raconter d'un même mouvement le
meurtre d'Agamemnon, survenu quelques années auparavant et auquel il
n'a pas assisté, la mort de Clytemnestre et d'Egisthe qui sont en train
de se dérouler, mais hors de sa vue, et, par une accélération
du temps, il nous révèle la dernière parole d'Egisthe
avant que celui-ci ne la profère (II,9).
-
La vision est d'ailleurs très développée chez Giraudoux
qui accorde ce don à plusieurs personnages qui ne le possèdent
pas habituellement : C'est ainsi qu'Hélène concurrence Cassandre
avec ses visions colorées, ce qui introduit du pathétique puisque
dès le début de la pièce, au moment où Hector
commence à déployer des efforts pour éviter la guerre,
elle voit déjà la chute de Troie (I,8 et I,9). Ulysse aussi
voit : « le sort a tout préparé chez vous à
cette couleur d'orage que m'impose pour la première fois le relief
de l'avenir », dit-il à Hector (II,13). Ironie de la part
de Giraudoux car c'est bien la première fois en effet qu'Ulysse est
voyant dans la littérature. Même Electre va être momentanément
douée de vision, puisqu'elle voit pendant la nuit passée avec
son frère le cadavre de son père : « c'était
lumineux, il suffisait de lire » (II,3).
-
Par une inversion fréquente dans les écritures modernes du mythe
(prendre le contre-pied d'une tradition est un moyen de renouveler le mythe),
Cassandre, la voyante mythique, est la seule à ne rien voir. Elle dit
même à Hélène qu'elle est aveugle.
De plus, elle insiste sur l'aspect rationnel de son savoir : « je
tiens compte de deux bêtises, celle des hommes et celle des éléments »
(I,1). Le mendiant justifie de la même façon sa compréhension
de l'histoire de la chute d'Oreste, le fameux « poussé pas
poussé ». Certes, il dit qu' « on voit l'histoire
comme si on y était » (I,13), mais c'est l'observation de
la psychologie de Clytemnestre qui lui donne la véritable version de
l'affaire : étant une femme, elle a privilégié la
fille et a laissé tomber Oreste. Pour le meurtre d'Agamemnon, c'est
l'observation des lieux qui lui dit fait comprendre la vérité
: « c'est à cette entaille que moi, j'ai deviné le
crime » dit-il comme le ferait un détective (II,9).
Conclusion
Pour conclure, on peut faire deux remarques : l'une sur les intentions
de l'auteur dans ces deux pièces, l'autre sur la présence du mythe.
-
Giraudoux n'écrit pas des pièces à thèse et la
fin des deux pièces est ouverte, voire ambiguë. Guy Teissier a
pu dire dans sa présentation d'Electre : « aucune
pièce de Giraudoux n'a soulevé jusqu'à aujourd'hui autant
d'interrogations plus passionnées, plus contradictoires ».
En fait, on pourrait dire la même chose pour La guerre de Troie...
habituellement comprise comme une pièce pacifiste, en tout cas en faveur
de la paix, qui nous montre Hector tuant pour avoir la paix. Si la question
du pacifiste Hector qui provoque la guerre n'est pas réglée,
elle ne doit pas empêcher d'en soulever une autre qui est celle de la
fascination que semble exercer le pouvoir de tuer sur le soldat. Hector se
sent dieu avant de tuer (I,3) et dans Electre, celui qui s'apprête
à tuer est beau soudain, de la beauté du tueur, investi de la
transcendance du tueur-dieu (II,9). De même, Electre se
termine sur la célèbre image de l'aurore, mais il s'agit d'une
aurore sanglante. Mais surtout, la quête de justice d'Electre est une
chasse (I,8 ; I,9 ; I,10 ; II,5) comme le dit Electre
elle-même, et Clytemnestre peut demander : « quelle sorte
de gibier suis-je pour mes enfants ? » (II,4). Cette assimilation
à la chasse, à une chasse à l'homme est troublante et
dévalorise un peu la cause d'Electre. Enfin, le dernier dialogue entre
les petites Euménides et Electre dans la dernière scène
de la pièce est troublant : aux Euménides qui lui disent
« tu n'as plus rien », Electre répond avec assurance :
« j'ai ma conscience, j'ai Oreste, j'ai la justice, j'ai tout. »
Puis, « j'ai Oreste, j'ai la justice, j'ai tout pour finir
par « j'ai la justice, j'ai tout », c'est-à-dire
plus rien ou en tout cas beaucoup moins que ce qu'elle annonçait au
début. Et on se demande alors si avoir la justice est si important
que cela, si le prix n'était pas trop élevé.
-
La deuxième remarque concerne la liberté de l'auteur qui utilise
un mythe : elle est très grande, puisqu'il peut non seulement
interpréter à sa façon une matière connue voire
faire des inversions d'interprétation, mais aussi modeler la pâte
mythique par des ajouts, suppressions, surévaluations ou dévaluations,
et donc créer une oeuvre originale sur une matière ancienne,
enfin il peut y insérer ses propres mythes et sa vision du monde. Finalement,
ces deux pièces sont un bel exemple de la vivacité et de l'actualité
de la matière mythique qui a et aura toujours à nous dire aussi
longtemps qu'elle sera connue et qu'il y aura des gens de talent.
Mireille
Brémond
Université d'Aix-Marseille III
Institut
d'Etudes Françaises pour Etudiants Etrangers
NOTES