Journées d'Agrégation en Ligne 2002-2003

Le mythe dans la Guerre de Troie n'aura pas lieu et Electre de Giraudoux

Mireille Brémond (Aix-Marseille III)


A - GENERALITES SUR L'EMPLOI DU MYTHE

I - Le mythe classique (gréco-romain) est présent dans la littérature française depuis le Moyen-Age (avec Le roman de Troie, Le roman de Thèbes...) et jusqu'à nos jours puisque depuis quelques années, de nombreux titres inspirés de la mythologie recommencent à paraître. Mais il y a eu deux « âges d'or » : le XVII° siècle et le début du XX° (plus exactement le deuxième quart). Le choix de Giraudoux s'inscrit donc dans une époque où la matière mythique était à la mode.

Cette vogue a été liée à plusieurs facteurs, notamment la naissance de l'archéologie, de l'ethnologie, de la psychanalyse qui, au tournant des deux siècles, ont renouvelé non seulement l'intérêt pour les vieux mythes, mais aussi leur lecture1.

Deux mythes surtout ont retenu l'intérêt, celui d'Oedipe (que Giraudoux n'a pas abordé) et celui des Atrides. Sans oublier la guerre de Troie surtout à travers Ulysse. Le mythe d'ailleurs, dépasse toujours très largement les mises en scène modernes. En ce qui concerne les Atrides par exemple, on pourrait citer plusieurs épisodes, comme le festin cannibale d'Atrée et de Thyeste, le sacrifice d'Iphigénie, le meurtre d'Agamemnon, la vengeance d'Electre et Oreste, la folie d'Oreste, ses amours malheureuses avec Hermione, son acquittement et sa purification à Athènes. Les pièces du XX° siècle présentent surtout le sacrifice d'Iphigénie et la vengeance d'Electre et Oreste.

 

II - Le mythe est à la fois un écran commode pour un écrivain, un intermédiaire qui lui donne plus de liberté de parole, il est aussi un raccourci : si le public connaît déjà les personnages et l'histoire, l'auteur peut entrer directement dans le vif du sujet et aller à l'essentiel. Mais dans ce cas-là, il lui faut être original. On rencontre deux cas de figure : la reprise d'un épisode célèbre, ou le développement d'un silence du mythe.

Lorsque les sources sont peu nombreuses (cas de silence du mythe comme dans La guerre de Troie...) l'écrivain a un espace de liberté assez grand. Le cadre demeure, mais il est assez souple, et permet un développement libre. En ce qui concerne l'ambassade à Troie avant la guerre, nous ne possédons que quelques vers d'Homère qui soient très connus, les autres textes n'étant accessibles qu'aux spécialistes2. Giraudoux a donc pu imaginer l'ambassade comme il le voulait. Cocteau, en racontant dans le détail la rencontre d'Oedipe et de la Sphinx ou la nuit de noces dans La machine infernale, est un autre exemple de cette utilisation du mythe.

Quand les sources sont plus contraignantes, comme c'est le cas pour Electre, l'auteur possède une liberté importante tout de même. Plusieurs possibilités s'offrent à lui :

Un autre anachronisme est celui des portes de la guerre (élément emprunté à la Rome antique) : ces portes permettent tout un jeu qui entretient le suspense sur leur fermeture ou leur ouverture et donc sur l'issue de la pièce, mais aussi l'apparition d'un mythe personnel de l'auteur, celui de la minute, de la seconde, de l'instant privilégié, unique, irremplaçable. « Une minute de paix, c'est bon à prendre » dit Hécube(II,5). Inutile d'insister sur le côté irrationnel de cette affirmation. Ce thème est omniprésent dans l'oeuvre, aussi bien théâtrale que romanesque. Dans Electre il apparaît plusieurs fois : c'est la dispute entre Clytemnestre et Electre à propos de l'amour d'Oreste : « qui te dit qu'une minute d'amour maternel suffise à Oreste ? » demande Clytemnestre à Electre qui répond : « tout me dit que toi tu n'as pas droit à plus d'une minute d'amour filial » (I,11). C'est aussi Egisthe demandant à Electre d'attendre qu'Argos soit sauvée pour punir les meurtriers de son père : « je les connais, les jeunes filles qui ont tardé une seconde à dire non à ce qui était laid, non à ce qui était vil, et qui n'ont plus su leur répondre ensuite que par oui et par oui » (II,8). Et l'on sait le parti qu'Anouilh a tiré de ce oui et de ce non dans son Antigone. C'est enfin le thème de la déclaration : Quel jour, à quelle heure se déclare-t-elle ? » demande le mendiant à propos d'Electre (I,3), laissant même entendre que du moment de sa déclaration (avant ou après Egisthe ?) dépendrait l'issue de la pièce.

III - Si le mythe est universel et intemporel, il est cependant inscrit dans un contexte socio-culturel précis.. Et ce contexte est l'élément changeant qui va infléchir l'interprétation des données mythiques.

 

B - TROIS THEMES

Nous retiendrons trois thèmes communs aux deux pièces.

 

I - La guerre

II - dieux et destin

III - La vision prophétique

Conclusion

Pour conclure, on peut faire deux remarques : l'une sur les intentions de l'auteur dans ces deux pièces, l'autre sur la présence du mythe.

Mireille Brémond

Université d'Aix-Marseille III

Institut d'Etudes Françaises pour Etudiants Etrangers


NOTES

1 M.C.Hubert, pendant la table ronde, a eu raison de préciser que les troubles de l'époque ont contribué à l'utilisation du mythe pour exprimer certaines choses difficiles à dire autrement.

2 Je cite seulement comme preuve les textes anciens : Proclus, Chrestomathie I, Tzétzèz, Antehomerica, 154 ; scholie Homère Iliade, III,206 ; Dictys Cretensis, I,4 ;Apollodore, Epitome, III,28-29 ; Homère, Iliade, III,205-224. Le texte d'Homère ne raconte pas les péripéties de l'ambassade, elle est mentionnée pour décrire Ulysse.

3 V.421-422, traduction Paul Mazon, Belles Lettres.

4 V.717-731 : « c'est ainsi qu'un homme a, dans sa maison, nourri un lionceau tout jeune privé du lait de sa mère et dans ses premiers jours, l'a vu, plein de douceur, caresser les enfants, amuser les vieillards [...] Mais avec le temps il révèle l'âme qu'il doit à sa naissance. Pour payer les soins de ceux qui l'ont nourri, il s'invite lui-même à un festin de brebis massacrées. » Traduction Paul Mazon, Belles Lettres.

5 M.Yourcenar dit à propos de la Clytemnestre d'Eschyle que « tyran d'un âge révolu », elle est le « dernier vestige de l'antique pouvoir des Reines » (« Mythologie 3 », dans Les lettres françaises, Buenos Aires, n°15, janvier 1945, p.39.Cette idée est reprise dans la préface à Electre ou la chute des masques (Théâtre II, Gallimard, 1971) p.11.

6 On trouve ce reproche en I,4 lorsqu'Electre dit de Clytemnestre qui doit la conduire à son époux : « Elle a l'habitude. Elle a déjà conduit une fille au supplice », comme si Clytemnestre avait été consentante. La Clytemnestre de Giraudoux est à la merci de la volonté masculine puisqu'elle n'approuve pas le mariage projeté par Egisthe.

7 Notons que la division intérieure des Troyens occupe tout l'acte I et une partie de l'acte II ; tandis que les Grecs ne sont présents que cinq scènes sur vingt-quatre.

8 II,7 : le mendiant dit qu'Egisthe est « l'homme le mieux accentué de Grèce ».

9 D'ailleurs, dès avant de connaître le vrai visage de la guerre, en 1910, Giraudoux faisait dire au héros de L'école des indifférents (Oeuvres romanesques complètes I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade), p.221 qu'ils rêvait d'empêcher la guerre de Troie. Il reprendra cette idée dans Elpénor (ORC I), p.420 (1° édition de 1919).

10 Elle dit à deux reprises dans la pièce qu'elle ne voit pas : I,1 et I,10 : « mois, je ne vois rien [...] mais chaque être pèse sur moi par son approche même. A l'angoisse de mes veines, je sens son destin ».

11 Théâtre complet, La Pochothèque, 1991, p.1186.