Journées d'Agrégation en Ligne 2002-2003

 

Giraudoux et la notion de tragédie

 

Marie-Claude Hubert (Aix-Marseille I)

Comment Giraudoux conçoit-il la tragédie? Il s'en explique dans une conférence donnée en 1932 à Bellac, sa ville natale, intitulée Bellac et la tragédie. Cela fait quatre ans déjà qu'il a rencontré Jouvet et qu'il crée avec lui pour la scène, scène dont la passion l'habite depuis l'enfance, surtout quand elle est peuplée de personnages tragiques, lui qui, tout jeune, fait partie de la claque lors de la première de Pelleas et Mélisande de Maeternick, qui écrit son admiration à Edmond Rostand après la première de Cyrano de Bergerac et qui plus tard, en 1912 ne tarit pas d'éloges, au Théâtre de l'Oeuvre, devant le spectacle de L'Annonce faite à Marie de Claudel, trois pièces dans lesquelles prédomine le pathétique.

Retraçant devant ses compatriotes l'histoire de Bellac, cette paisible bourgade qui lui a donné le jour, il constate que les habitants témoignent, depuis la Renaissance, d'un goût marqué pour la tragédie, terme synonyme pour lui de pièce qui donne à voir un malheur inéluctable. Tout événement d'importance dans la cité y fut toujours rapidement porté à la scène sous la forme d'une tragédie. "Il en est de ma ville entre la fin des Valois et la mort de Louis XIII comme de la plupart des villes françaises dans cette sublime époque de notre littérature: elle exprime tragiquement les moindres accès de sa vie quotidienne", écrit-il dans Bellac et la tragédie (p.290). S'interrogeant sur ce goût apparemment surprenant dans une petite ville assez peu tournée vers la culture, il se rend compte qu'il est typiquement français. "Pourquoi la tragédie était-elle le spectacle préféré de mes limousins incultes dans leur époque heureuse, et le héros tragique leur invité préféré? s'interroge-t-il. C'est un jour où je me posais toutes ces questions, qu'elles s'élargirent, quittèrent Bellac, et de la basse Marche gagnèrent la France." (p.291)

Faisant du héros tragique un homme grandi par un destin surhumain, il définit ainsi la tragédie et le héros: "Qu'est-ce la tragédie? C'est l'affirmation d'un lien horrible entre l'humanité et un destin plus grand que le destin humain; c'est l'homme arraché à sa position horizontale de quadrupède par une laisse qui le retient debout, mais dont il sait toute la tyrannie et dont il ignore la volonté. (..) Qu'est-ce que le héros tragique? C'est un être particulièrement résigné à la cohabitation avec toutes les formes et tous les monstres de la fatalité." (p.292) Giraudoux constate par ailleurs, qu'en dépit de ce goût, la France, qui témoigne beaucoup de méfiance vis-à-vis du surnaturel, n'est pas le pays du tragique. Rationaliste, ses goûts, sa mentalité sont empreints de cartésianisme, sont façonnés par l'esprit des Lumières.

"Qu'est-ce que la France? demande Giraudoux. C'est l'affirmation d'une vérité humaine et qui ne comporte aucune adhérence avec les survérités et les supermensonges. (...) Qu'est-ce que le français, bellachon ou non bellachon? C'est un être peu accueillant déjà pour les étrangers, qui l'est encore moins pour l'étrange et dont la langue et le vocabulaire, par leur netteté et leur clarté, déclinent toute traduction de l'inhumain." (p.292) De là cette formule frappante, apparemment paradoxale sur laquelle il convient de s'interroger: "Le pays de la tragédie n'est pas le pays du tragique." (p.297)

Qu'entend Giraudoux par tragique? C'est pour lui un événement pathétique causé par une fatalité le plus souvent d'ordre surnaturel.

Grand connaisseur du romantisme allemand dont il est nourri, Giraudoux, qui a été à l'E.N.S. le brillant élève de Charles Andler, rappelle que les français, à l'inverse des allemands, n'ont aucun goût pour l'étrange, que leur univers n'est peuplé ni de monstres ni de loups-garous. Il n'est rien d'équivalent chez nous au mythe de Faust. Quant à celui de Don Juan, il n'est pas d'origine française, même si c'est Molière qui l'a immortalisé. En ce qui concerne les rapports qu'entretient l'homme avec la divinité, Giraudoux souligne le fait qu'il est plus paisible en France que dans l'Allemagne protestante. "Il y a deux sortes de français: le croyant et le libéral. Or, la foi française implique un Dieu à l'esprit large et charitable, humain dans ses mouvements envers l'homme; l'athéisme français, lui, avec ce goût optimiste du durable qui est la caractéristique de notre petit commerce et de notre franc-maçonnerie provinciale, implique un néant de bonne composition et de qualité reconnue, un néant loyal. Aucune des deux solutions ne peut donc contribuer à peupler notre esprit et notre sol de ces figures et de ces menaces qui sont l'essence du tragique, et la vérité est qu'on ne les y rencontre pas, ni dans les paysages ni dans les mots." (p.294).

La tragédie en France comme dans la Grèce antique ne résulte pas d'une intervention surnaturelle, qu'il s'agisse d'un Dieu, d'un personnage étrange ou monstrueux, comme c'est souvent le cas en Allemagne, mais exclusivement de conflits familiaux. C'est au sein de la famille que la fatalité vient s'inscrire. Telle est la caractéristique de la tragédie française, héritière en cela de la tragédie grecque face à laquelle Aristote constatait que seule la "relation d'alliance" est susceptible de susciter les émotions tragiques. "Casanier par nature, (le français) préfère trouver à l'intérieur de sa propre famille les querelles que d'autres individus entretiennent avec les personnes divines ou infernales. (...) Le noeud de vipères, qui est chez les Grecs la tête de la Méduse, chez les Allemands le grouillement des instincts et des velléités individuelles, est, dans ce pays, l'enchaînement indissoluble des cousins, oncles et tantes, et il en est de même pour les sentiments tendres, noeuds d'orvets ou noeuds d'hermines. (...) La plupart des pièces que nous considérons comme les chefs-d'oeuvre tragiques ne sont que des débats et des querelles de famille. Ce que les critiques nous ont tous présenté chez Corneille comme des conflits entre l'amour et l'honneur ne le sont, en vérité, qu'entre l'amour et le devoir familial. Au moment pathétique où Siegfried trouve devant lui les filles du Rhin ou les géants, l'eau ou la terre, où Faust trouve Méphistophélès, le Cid trouve son père, Polyeucte sa femme, et Horace sa soeur; si le conflit nous émeut moins dans Cinna, c'est que Cinna n'a affaire qu'avec son oncle, et la plus émouvante tragédie de Racine, la tragédie personnelle de son silence, est due aussi à des considérations de famille." (p.294)

S'inscrivant dans cette tradition, Giraudoux, quand il fait intervenir les dieux dans son oeuvre dramatique, leur atttribue un rôle bouffon et ne les charge pas d'agir sur les destinées des hommes. L'apparition d'Iris, la messagère des dieux, dans La Guerre de Troie n'aura pas lieu a quelque chose de prosaïque, malgré l'apparente majesté de sa descente dans une "gloire", surtout au moment où elle repart, telle une écervelée, en oubliant son écharpe. Franchement grotesques, ses propos dans lesquels elle rapporte les ordres contradictoires d'Aphrodite et de Pallas et ceux de Zeus qui frisent l'absurdité, ridiculisent les dieux de l'Olympe. L'intervention de la Paix, fille de Zeus et de Thémis qui "écoute en mendiante derrière chaque porte", comme le dit Cassandre (I, 10), qui essaie de cacher sa pâleur de malade sous un maquillage outrancier et qui assiste, impuissante, à la tragédie, donne lieu à une scène burlesque. Dans Electre, Egisthe ne cache pas son mépris pour les dieux qui vivent à l'écart du monde des hommes, dans le discours qu'il adresse au Président où il déclare: "il est de grandes indifférences, qui sont les dieux." (I, 3). Les dieux, dans le théâtre de Giraudoux, n'ont rien à voir avec le destin.

Comment se fait-il donc que la France qui n'est pas le pays du tragique, soit celui de la tragédie? Qu'est-ce qui pousse le spectateur français, comme jadis le Grec, au spectacle de la tragédie? Giraudoux constate en effet que dans les années trente, c'est toujours la tragédie qui fait recette, au même titre qu'un autre spectacle cruel, celui de la corrida: "Les seuls appâts qui puissent attirer la foule de nos spectateurs pacifiques aux arènes de Nîmes ou de Saintes, écrit-il, ce sont encore, avec les courses de taureaux, variété animale de la tragédie, non pas les comédies ou les opérettes, mais les pièces qui ont pour titre Philoctète ou Britannicus: c'est le sang. Dans tous nos théâtres à ciel ouvert, Andromaque est jouée à guichets fermés." (p.295) Cette allusion aux courses de taureaux laisse entendre que le trait pertinent de la tragédie pour Giraudoux, c'est le sang, c'est la mise à mort. Selon lui, ni le malheur ni la fatalité ne sont à l'origine de ce goût des Français pour la tragédie , mais au contraire "la plénitude d'esprit et l'aisance de la vie", attitude qui était déjà celle des Grecs anciens. Là réside la divergence fondamentale entre la conception de la tragédie en France et en Allemagne. Tandis que le spectateur allemand s'identifie à Werther ou à Siegfried, le Français ou l'Athénien de l'antiquité, qui établissent une barrière entre le personnage de fiction et le réel, ne s'identifient pas véritablement à OEdipe ou à Britannicus. "L'impression qu'il ressent devant la tragédie, l'angoisse ou l'émotion, lui vient non de ce qu'il voit son sort joué sur la scène par des puissances supérieures, mais du remords et de la gratitude qu'il éprouve à sentir sa tranquillité sur cette terre assurée par les rançons payées au nom de Philoctète, Samson ou Agamemmnon. (...) Ni le grec ni le français ne vont au spectacle tragique pour en tirer un profit moral ou pour y voir le reflet de leur propre existence." (pp.298-299).C'est cette distance prise vis-à-vis du personnage tragique, jamais vraiment considéré comme une être vivant, qui permet aux français d'éprouver un immense plaisir face au spectacle de la tragédie. Purgation des deux émotions tragiques, pitié et crainte, la catharsis, telle qu'Aristote la définit dans La Poétique, semble donc jouer pour eux pleinement sa fonction. "Un altruisme ou un égoïsme étrange le poussent au théâtre à ne souffrir que des peines des autres. Et aussi une sorte de réserve, de modestie, l'empêche de s'identifier aux hautes individualités que poursuit la fatalité."(p.299)

Une telle conception de la tragédie explique la façon dont Giraudoux traite le mythe dans ses propres pièces. S'il choisit de mettre en scène des personnages mythiques, issus de l'épopée et de la tragédie grecque, c'est que ce statut leur confère de la grandeur. Face à leur destin d'exception où se nouent en permanence conflits politiques et conflits familiaux, le spectateur peut garder cette distance qui est la condition même du plaisir face au spectacle du malheur. Si Giraudoux crée dans Electre le personnage d'Agathe, double bourgeois de Clytemnestre, c'est pour souligner la similitude entre les deux adultères, celui de la femme ordinaire et celui de l'héroïne tragique, tout en conservant la distance nécessaire entre le personnage tragique et le public.

Convaincu par ailleurs que la tragédie doit naître d'un conflit de famille et non d'une intervention surnaturelle, Giraudoux fait pénétrer le spectateur dans l'intimité des familles, rapprochant ainsi les personnages du public, ce qui l'amène à les démythifier par le biais de la parodie et des anachronismes. Il retrouve ainsi spontanément la conception aristotélicienne du héros tragique qui doit être à la fois "de qualité", c'est-à-dire hors du commun, et "ressemblant", c'est-à-dire semblable au spectateur. La Guerre de Troie commence par une conversation entre les deux belles-soeurs, Cassandre et Andromaque, qui s'entretiennent du retour d'Hector et par des retrouvailles heureuses entre époux. Tout au long de la pièce, le spectateur est frappé par la familiarité de certains des propos échangés. L'introduction d'un personnage comme la petite Polyxène, particulièrement touchante dans sa candeur, accentue notamment la privauté des propos. Hector et Pâris, face à elle, quittent leur rôle, l'un de chef politique, l'autre de bellâtre infatué de lui-même, pour manifester leur tendresse devant la petite dernière. Pâris, quand elle se coince les doigts, se penche sur elle pour les lui baiser. Quant à Hector, il l'appelle affectueusement "mon chat" (II, 5).Même les décisions concernant la guerre contre les Grecs sont traitées par Hector, sur l'acropole de Troie, comme une affaire de famille. Les grandes scènes d'agon, qui seront définies par Hector lui-même à la fin de l'acte I, l'opposent au membres du clan de Priam. "Tous m'ont cédé, Pâris m'a cédé, Priam m'a cédé, Hélène me cède, dit-il." (I;9)Des éléments prosaïques destinés à rapprocher le personnage du spectateur jalonnent également Electre, pièce fondée, bien plus encore que La Guerre de Troie, sur un conflit de famille, la haine mère-fille. Quand Oreste, gagné par l'émotion, retrouve la cité de son père, après vingt ans d'absence, des souvenirs familiers remontent en lui: il revoit les mosaïques du palais sur lesquelles, bébé, on le posait, les pieds nus qui passaient sur ces mosaïques, particulièrement les petits pieds d'Electre. Lors de la première scène d'affrontement entre Electre et Clytemnestre, c'est entre autre choses à propos d'un événement empreint de prosaïsme qu'elles se disputent: qui des deux a jadis fait tomber le bébé? le bébé a-t-il glissé, a-t-il été retenu et comment? Tous ces détails, issus du quotidien, rendent les héros, malgré la distance qui les sépare du spectateur, quelque peu familier.

Si la France, comme le déclare Giraudoux, n'est pas le pays du tragique, elle qui répugne aux explications irrationnelles et ne pense la fatalité qu'en termes de conflit familiaux, mais celui de la tragédie, c'est que la tragédie française introduit une distance entre les héros et le public, distance nécessaire pour que s'opère la catharsis. C'est dans cette tradition, héritée du monde grec, que s'inscrit Giraudoux qui, comme le déclarait Jacqueline de Romilly à l'ouverture du Colloque de 1999 en Sorbonne, Giraudoux et les mythes, "était avec Racine un des quatre ou cinq Français les plus pénétrés par cette culture". Il ne donne aux dieux , on l'a vu, qu'un rôle bouffon et situe le fatum au coeur de la famille. Accentuant la dimension familiale du drame, il rapproche - et là réside son originalité, même s'il a eu des précurseurs en la matière, tel Cocteau - les héros du spectateur par un certain nombre de traits réalistes ou d'anachronismes, qui les rendent quelque peu familiers, les faisant descendre de leur piédestal par un traitement parodique. Il se montre ainsi plus proche d'Euripide qui représente Electre mariée à un paysan mycénien, voire d'Aristophane, que de Racine à qui il n'emprunte rien ni d'Andromaque ni d'Iphigénie malgré l'admiration qu'il lui porte, et il rejoint, tant dans son oeuvre théorique que dans ses réalisations scéniques, la conception aristotélicienne du personnage tragique à la fois loin de nous et semblable à nous.


Note - Toutes les citations de Giraudoux sont empruntées à l'article "Bellac et la tragédie", in Littératures, Grasset, 1941.