Voici les premières phrases de l’Introduction de Construire un monde : les phrases initiales de la " Comédie humaine " de Jean-Daniel Gollut et Joël Zufferey (voir Bibliographie) :
L’incipit est en soi une unité indéfinie. Sans délimitation a priori, le segment initial ainsi nommé reçoit, en pratique, une étendue variable. Selon les critères de reconnaissance et les besoins d’analyse, on le fait correspondre aussi bien à quelques mots qu’à plusieurs pages (15).
Il s’agit donc d’un terrain éventuellement riche en variations, sinon en théories. Pour ma part, je préfère me limiter à des considérations d’ordre pratique, tout en recommandant au lecteur qui s’y intéresse les ouvrages spécialisés sur ce sujet.
On peut sans danger supposer qu’un auteur cherchera à se servir de sa première phrase pour accrocher le lecteur. Prenons au hasard le début de trois romans français :
La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec autant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. (Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, 1678)
Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. (Stendhal, La chartreuse de Parme, 1839)
Aujourd’hui, maman est morte. (Albert Camus, L’Etranger, 1942)
Dans chaque cas, notre réaction est la même : nous voulons en savoir plus. Nous remarquerons aussi que ces auteurs, venant de trois siècles différents, font tous allusion au temps – une bonne manière, après tout, de nous promettre une suite intéressante. Balzac ne procède pas autrement.
Evitons, cependant, la tentation de croire que Balzac avait lui-même une théorie rigide de l’incipit. Certes, les premières phrases qui semblent beaucoup promettre existent : " Je cède à ton désir " (Le Lys dans la vallée) ; " "Ce spectacle est effrayant !" s’écria-t-elle en sortant de la ménagerie de M. Martin " (Une Passion dans le désert). Pourtant, ces exemples ne font pas allusion au temps. C’est également le cas d’Ursule Mirouët, dont l’incipit a un caractère plutôt neutre : " En entrant à Nemours du côté de Paris, on passe sur le canal du Loing, dont les berges forment à la fois de champêtres remparts et de pittoresques promenades à cette jolie petite ville. " Dans le même registre, mais sur un ton plus accueillant, La Muse du département débute ainsi : " Sur la lisière du Berry se trouve au bord de la Loire une ville qui par sa situation attire infailliblement l’œil du voyageur ". Le contraste avec cette autre phrase, pourtant du même type général, saute aux yeux : " Il se trouve dans certaines villes de province des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes le plus ternes ou les ruines les plus tristes " (Eugénie Grandet). Qui voudrait y mettre les pieds ?
Une allusion au temps existe dans une bonne trentaine des romans de Balzac. Parfois, il se réfère à une époque ou à un moment peu précis : " Un des quelques salons où se produisait l’archevêque de Besançon sous la Restauration "… (Albert Savarus) ; " En je ne sais quelle année "… (L’Auberge rouge) ; " Par une nuit d’hiver et sur les deux heures du matin, la comtesse Jeanne d’Hérouville éprouva de si vives douleurs "… (L’Enfant maudit). Dans d’autres cas, il indique le point de départ avec une certaine exactitude : " Vers trois heures de l’après-midi, dans le mois d’octobre de l’année 1844 " (Le Cousin Pons) ; " A la fin du mois d’avril 1839, sur les dix heures du matin " (Le Député d’Arcis) ; " A une heure du matin, pendant l’hiver de 1829 à 1830 " (Gobseck) ; " En 1479, le jour de la Toussaint, au moment où cette histoire commença, les vêpres finissaient à la cathédrale de Tours " (Maître Cornélius).
On aura remarqué que Maître Cornélius est situé non seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace – et, comme l’allusion à la cathédrale de Tours l’indique, en province. Il s’insère donc dans une autre catégorie de romans : celle qui réunit des histoires qui démarrent en province à un moment spécifique de l’histoire de France. Citons-en quelques-uns : " Louis Lambert naquit, en 1797, à Montoire, petite ville du Vendômois, où son père exploitait une tannerie de médiocre importance " (Louis Lambert) ; " En 1829, par une jolie matinée de printemps, un homme âgé d’environ cinquante ans suivait à cheval un chemin montagneux qui mène à un gros bourg, situé près de la Grande-Chartreuse " (Le Médecin de campagne) ; " Au commencement du mois d’octobre 1829, M. Simon Babylas Latournelle, un notaire, montait du Havre à Ingouville " (Modeste Mignon) ; " En octobre 1827, à l’aube, un jeune homme âgé d’environ seize ans et dont la mise annonçait ce que la phraséologie moderne appelle si insolemment un prolétaire s’arrêta sur une petite place qui se trouve dans le bas Provins " (Pierrette) ; " En 1792, la bourgeoisie d’Issoudun jouissait d’un médecin nommé Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux " (La Rabouilleuse) ; " Par un soir du mois de novembre 1793, les principaux personnages de Carentan se trouvaient dans le salon de Mme de Dey " (Le Réquisitionnaire) ; " Beaucoup de personnes ont dû rencontrer dans certaines provinces de France plus ou moins de chevaliers de Valois, car il en existait un en Normandie, il s’en trouvait un autre à Bourges, un troisième florissait en 1816 dans la ville d’Alençon, et peut-être le Midi possédait-il le sien " (La Vieille Fille).
Bon nombre d’autres romans prennent leur départ en province. Le mystère n’est pas exclu : " Dans une des moins importantes préfectures de la France, au centre de la ville, au coin d’une rue, est une maison ; mais les noms de cette rue et de cette ville doivent être cachées ici " (Le Cabinet des antiques). On est en admiration devant cette phrase qui nous dit tout, sauf ce que nous avons envie de savoir. En général, cependant, Balzac se fait moins cachottier. " Mme Marion, veuve d’un ancien receveur général du département de l’Aube " (Le Député d’Arcis) ; " les médecins de Paris envoyèrent en Basse-Normandie un jeune homme " (La Femme abandonnée) ; " La Grenadière est une petite habitation située sur la rive droite de la Loire, en aval et à un mille environ du pont de Tours " (La Grenadière) ; " Il existe à Douai dans la rue de Paris une maison " (La Recherche de l’absolu). Ces titres s’ajoutent, bien évidemment, à ceux que j’ai déjà cités plus haut.
Certains de ces incipit évoquent l’image que Balzac se fait – ou qu’il veut nous faire accepter – de la province. Je rappelle, par exemple, le docteur Rouget, dans la Rabouilleuse, " qui passait pour un homme profondément malicieux ". La pauvreté, présente dans Illusions perdues, se trouve évoquée d’emblée au début de les Comédiens sans le savoir : " Léon de Lora, notre célèbre peintre de paysage, appartient à l’une des plus nobles familles du Roussillon, espagnole d’origine, et qui, si elle se recommande par l’antiquité de la race, est depuis cent ans vouée à la pauvreté proverbiale des Hidalgos. " Et qui dit pauvreté dit en même temps argent, qui gagne en intérêt si elle n’exige pas du travail : " M. de Manerville le père était un bon gentilhomme normand bien connu du maréchal de Richelieu, qui lui fit épouser une des plus riches héritières de Bordeaux dans le temps où le vieux duc y alla trôner en sa qualité de gouverneur de Guyenne " (Le Contrat de mariage).
Illusions perdues n’en sont pas là exactement, mais l’Angoulême qu’on y évoque n’est pas non plus à la pointe du progrès. C’est ce que nous fait comprendre la première phrase du roman : " A l'époque où commence cette histoire, la presse de Stanhope et les rouleaux à distribuer l'encre ne fonctionnaient pas encore dans les petites imprimeries de province " (61).
Citons des chiffres (que je dois aux travaux d’Etienne Brunet et du professeur Kiriu de l’université de Tokyo : http://lolita.unice.fr). Dans Illusions perdues, nous trouvons 64 occurrences du mot presse (sur les 146 dans l’ensemble des ouvrages de Balzac traités par Brunet et Kiriu) et 27 (sur 32) de presses. Le nom Stanhope apparaît 5 fois (sur 6) ; rouleau(x), 9 (sur 36) ; encre(s), 19 (sur 53) ; encrier(s), 9 (sur 12) ; imprimerie(s), 113 (sur 135) ; imprimeur(s), 69 (sur 86) ; imprimer, 16 (sur 26) ; provinc*, 164 (sur 783).
Ces chiffres indiquent l’intérêt de la première phrase pour l’ensemble du roman. Le nombre d’occurrences concernant la province, par exemple, est plutôt surprenant. Subjectivement, nous pourrions avoir le sentiment que la province n’y occupe pas la place centrale : l’aventure parisienne de Lucien, dans Un grand homme de province à Paris, est la tranche la plus mouvementée du roman, la plus riche en incidents comme en descriptions de la complexité de la vie à Paris. Et pourtant, les allusions à la province représentent 21 % de celles recensées par Brunet et Kiriu dans " la quasi totalité de la Comédie humaine ". Si l’on y regarde de plus près, on découvre un autre fait révélateur : plus de 40 % des allusions à la province d’Illusions perdues se trouve dans Un grand homme de province à Paris. Il s’agit, bien entendu, de la section qui occupe le plus grand nombre de pages ; mais ce n’est pas le facteur le plus important.
Il ne nous est permis à aucun moment d’oublier que Lucien est provincial. Mme de Bargeton aussi, bien entendu. Ainsi, l’opéra est parmi " les amusements qui affriandent le plus les provinciaux " ; Mme de Bargeton accepte d’y aller avec du Châtelet, même si elle " avait singulièrement peur de paraître provinciale " (190 ; voir aussi 280). Pour Lucien, cette soirée à l’opéra " fut remarquable par la répudiation secrète d'une grande quantité de ses idées sur la vie de province " (192). Elle lui fait voir Mme de Bargeton d’un autre œil : " Transportée à Paris, une femme qui passe pour jolie en province, n'obtient pas la moindre attention, car elle n'est belle que par l'application du proverbe : Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois " (193 ; voir aussi 200). De même en ce qui concerne sa propre mise : " son gilet était trop court et la façon si grotesquement provinciale que, pour le cacher, il boutonna brusquement son habit " (195 ; voir aussi 204).
Les gens qui ouvrent de grands yeux en débarquant à Paris ne sont évidemment pas inconnus, qu’ils soient des provinciaux ou des étrangers – voir, par exemple, les Lettres persanes de Montesquieu, qui datent de 1721. Que Balzac maintienne la tradition n’est donc pas surprenant. Il s’en écarte dans la mesure où il ajoute une tonalité ironique à toute la partie parisienne du roman. Le titre lui-même en est un bon exemple. Un grand homme de province à Paris appelle tout de suite deux remarques. En premier lieu, nous n’avons pas de raisons de croire que Lucien soit un grand homme, même à Angoulême. Il est vrai qu’après son retour dans sa ville natale, les Premiers-Angoulême le comparent à Hugo, Nodier, Cuvier, Chateaubriand, Lamennais, Delavigne, et même à Balzac (Guez de…), parmi d’autres, mais il est clair que cette feuille passe à côté de la réalité (545). Deuxièmement, les quelques citations que je viens de donner indiquent qu’être grand en province ne garantit rien en ce qui concerne Paris – plutôt le contraire. Les allusions à Lucien en tant que provincial sont toujours chargées d’ironie : " Quoiqu'à deux pas du nouveau venu, de Marsay prit son lorgnon pour le voir ; son regard allait de Lucien à Mme de Bargeton, et de Mme de Bargeton à Lucien, en les appareillant par une pensée moqueuse qui les mortifia cruellement l'un et l'autre ; il les examinait comme deux bêtes curieuses, et il souriait. Ce sourire fut un coup de poignard pour le grand homme de province " (204 ; voir aussi 238, 261, 284, 288, 394, 405, 425, 430, 449, 454) ; " La conduite sultanesque tenue par Châtelet en province fut tout à coup expliquée à Naïs. Enfin du Châtelet vit Lucien, et lui fit un de ces petits saluts secs et froids par lesquels un homme en déconsidère un autre, en indiquant aux gens du monde la place infime qu'il occupe dans la société " (206).
Ces réactions en disent autant sur les Parisiens que sur les provinciaux, cela va de soi ; en ce sens, elles font partie d’une autre catégorie d’allusions qui rappellent qu’en dépit de ses ambitions, Lucien ne sera jamais autre que ce " poète de province " (210 ; voir aussi 252, 258, 282, 285, 286, 291, 294, 381), ou celui qui est étranger aux usages de Paris : " Le lendemain, le bottier, la lingère et le tailleur revinrent tous munis de leurs factures. Lucien ignorant la manière de les congédier, Lucien encore sous le charme des coutumes de province, les solda " (215 ; voir aussi 219). Sans doute faut-il comprendre le mot " charme " dans son sens premier, plutôt que celui qui s’appliquerait à ceux qu’il a laissé à Angoulême : " Or, pendant les premiers jours de son installation dans le quartier, la conduite de Lucien fut celle d'un pauvre enfant étourdi par sa première expérience de la vie parisienne. […] Toujours sous le joug des religions de la province, ses deux anges gardiens, Ève et David, se dressaient à la moindre pensée mauvaise " (223 ; voir aussi 224, 233).
Cette influence, loin d’être ce à quoi il faut rester fidèle, devient vite un frein ; ce n’est qu’en le desserrant que Lucien réussira à se faire une place dans la société parisienne : " Les lèvres du provincial avaient été touchées d'un charbon ardent, et la parole du travailleur parisien trouva dans le cerveau du poète d'Angoulême une terre préparée. Lucien se mit à refondre son œuvre " (238 ; voir aussi 386).
J’irais jusqu’à dire que tout, dans Illusions perdues, est jugé à l’aune de la province, d’où l’importance de la présence du mot dès la première phrase du roman. Son univers est également le champ occupé par l’imprimerie et tout ce qui s’y rattache. L’allusion au temps qu’on y trouve situe l’action par rapport au moment historique, sans pour autant préciser des dates. L’ " époque où commence cette histoire " (61) n’a cependant rien de mystérieux. David Séchard revient à Angoulême après son stage chez Didot en 1819 (63) ; la discussion entre lui et Lucien qui est à l’origine des recherches sur le papier entreprises par David a lieu en 1821 (80 ; voir aussi 463, 475). " Jusqu'en 1822, les journaux français paraissaient en feuilles d'une si médiocre étendue que les grands journaux dépassaient à peine les dimensions des petits journaux d'aujourd'hui " (361). Théodore Gaillard et Hector Merlin lanceront le Réveil, " dont le premier numéro ne parut qu'en mars 1822 " (402). Cette même année, Coralie meurt, et c’est la fin de l’aventure parisienne de Lucien. Un an plus tard, David, bien qu’encore accaparé par ses recherches, est au bord de la ruine : " Pendant les six premiers mois de l'année 1823, David Séchard vécut dans la papeterie avec Kolb, si ce fut vivre que de négliger sa nourriture, son vêtement et sa personne " (618) Ce n’est qu’en 1829, à la mort de son père, qu’il sera enfin à l’aise au point de vue financier – bien que sans imprimerie (622).
Balzac n’a pas besoin de donner plus de précisions en ce qui concerne le temps : la personne qui aborde Illusions perdues en tant que roman ne s’intéressera vraisemblablement pas au moment exact de l’arrivée de la " presse de Stanhope " en France, encore moins à Angoulême. Même sans les excellentes notes fournies dans notre édition de référence par Philippe Berthier, elle ne se souciera pas non plus de la nature de cette innovation. Et de fait, le mot " presse " a bien plus d’importance dans l’économie du roman que le nom de Stanhope.
Il est d’ailleurs intéressant de constater que, sur les 5 occurrences de ce nom, la dernière concerne, non lord Stanhope, mais Lady Esther, " ce bas-bleu du désert " (93) que Mme de Bargeton enviait, et qui réapparaît dans le Lys dans la vallée (" un cheval arabe que Lady Esther Stanhope avait envoyé à la marquise "). Lamartine lui a effectivement rendu visite – et en a parlé dans son Voyage en Orient. Elle avait la réputation d’être la plus excentrique des Stanhope ; une fois partie en Syrie, où elle s’était adonnée à l’étude de l’astrologie, elle ne voulait plus retourner en Angleterre. Elle est morte " parmi les étrangers et les laquais " en 1839.
Esther (ou Hester) était la fille de l’inventeur de la presse qui utilisait des caractères en fonte. Charles Stanhope, 3e comte (1753-1816), était considéré, lui aussi, comme excentrique – moins peut-être pour ses autres inventions (du stuc ignifugé, des machines à calculer, des lentilles…) que parce qu’il soutenait avec enthousiasme l’idéal républicain français, au point qu’on le surnomma le " citoyen " Stanhope. Il est clair que le père Séchard n’était pas sensible à la francophilie de cet Anglais. Rappelons que David revient à Angoulême en 1819, soit trois ans après la mort de Stanhope ou, plus important encore, quatre ans après la bataille de Waterloo.
Ce fait historique, associé à son désir de faire une bonne affaire en vendant son imprimerie à son fils, suffirait pour expliquer l’attitude d’hostilité du vieux Séchard à l’égard de ce qu’il appelle des " inventions de méchante serrurerie ", créées par dessus le marché par " ce maudit Anglais, un ennemi de la France, qui a voulu faire la fortune des fondeurs " (68). Il prétend se soucier de l’intérêt de David en tant qu’imprimeur : les Stanhope " vous échinent la lettre par leur défaut d'élasticité. Je ne suis pas instruit comme toi, mais retiens bien ceci : la vie des Stanhope est la mort du caractère ". En réalité, comme de bien entendu, l’avenir est aux Stanhope, et le père Séchard est motivé par de plus basses considérations : " merci de vos Stanhope qui coûtent chacune deux mille cinq cents francs, presque deux fois plus que valent mes trois bijoux ensemble " (68). Devant l’interdiction de son père, David continuera donc à fonctionner, tant bien que mal, avec ce qu’il appelle " des sabots qui ne valent pas cent écus " (67).
Je signale, au passage, que Stanhope n’est pas le seul aristocrate anglais à s’intéresser aux avancées dans le domaine de l’imprimé ; David en parle dans une conversation avec Ève : " En Angleterre, vers 1800, le marquis de Salisbury tentait, en même temps que Séguin en 1801, en France, d'employer la paille à la fabrication du papier " (484).
Notons que la Presse (avec majuscule) est présente, ne serait-ce qu’en filigrane, tout au long d’Illusions perdues, et que la première mention précède le début du roman proprement dit. Dans sa dédicace à Victor Hugo, Balzac pose une question : " Pourquoi donc La Comédie Humaine, qui castigat ridendo mores, excepterait-elle une puissance, quand la Presse parisienne n'en excepte aucune ? " (59)
Dans une discussion sur le pouvoir des journaux et du journalisme, l’existence même de la Presse est mise en question : " Aussi, dit Blondet, si la Presse n'existait point, faudrait-il ne pas l'inventer ; mais la voilà, nous en vivons " (319). Léon Giraud, pour sa part, se soucie du bien-être de la Presse, vu le rôle qu’elle jouera inévitablement dans les luttes politiques : " Ce moyen augmentera l'influence pernicieuse de la Presse, en légitimant et consacrant ses plus odieuses entreprises " (421).
Il n’est donc pas surprenant de voir la Presse décrite en termes militaires. Lucien, ayant décidé que le moment était venu de se faire journaliste, " sortit un matin avec la triomphante idée d'aller demander du service à quelque colonel de ces troupes légères de la Presse " (251) ; pris en main par Lousteau, il comprend que " dans l'armée de la Presse, chacun a besoin d'amis, comme les généraux ont besoin de soldats ! " (269) ; Giraud voit plus grand : " Dans la Presse, comme à la guerre, la victoire se trouvera du côté des gros bataillons ! " (421).
Comme à la guerre, la vraie, il s’agit du pouvoir, même s’il n’est question que d’obtenir des places au théâtre : " Lucien fut stupéfait par l'exercice du pouvoir de la Presse " (290 ; voir aussi 352). Lorsqu’il est question d’affaires plus graves, comme se venger des humiliations subies, Lucien éprouve une " enivrante jouissance " : " Vous me faites adorer ma plume, adorer mes amis, adorer le journal et la fatale puissance de la Presse ", dit-il à Blondet (367). Son plaisir augmente encore en voyant s’ouvrir les portes de salons qu’il croyait définitivement fermées : " Il admira le pouvoir de la pensée. La Presse, l’Intelligence étaient donc le moyen de la société présente " (375-376 ; voir aussi 421, 431).
L’avenir de la Presse dépend en partie du prix du papier, fait avec des ingrédients chers ; c’est la préoccupation de David : " sa cherté retarde le grand mouvement que la Presse française acquerra nécessairement " (148 ; voir aussi 463). Mais on sent planer une sorte de menace législative. Finot y fait allusion, bien qu’avec une minuscule : " Blondet m'a dit qu'il se prépare des lois restrictives contre la presse, les journaux existants seront seuls conservés " (297). Lucien est en partie responsable de la discussion de ce sujet, à la suite de l’article dans lequel il compare M. du Châtelet à un héron : " Cette plaisanterie, qui se divisa en plusieurs articles eut, comme on sait, un retentissement énorme dans le faubourg Saint-Germain, et fut une des mille et une causes des rigueurs apportées à la législation de la Presse " (315).
Vignon se lance dans une tirade qui pourrait s’appliquer directement aux media d’aujourd’hui, et envisage même des mesures radicales qu’il faudrait prendre : " Napoléon avait bien raison de museler la Presse " (321). C’est un point de vue qu’il partage avec le duc de Rhétoré : " Voyez-vous, la Restauration finira par avoir raison de la Presse, la seule puissance à craindre. On a déjà trop attendu, elle devrait être muselée " (375). Naturellement, nous sommes ici dans le domaine de la politique, comme l’explique Léon Giraud : " Le Gouvernement, la Cour, les Bourbons, le parti absolutiste, ou, si vous voulez tout comprendre dans une expression générale, le système opposé au système constitutionnel, et qui se divise en plusieurs fractions toutes divergentes dès qu'il s'agit des moyens à prendre pour étouffer la Révolution, est au moins d'accord sur la nécessité de supprimer la Presse " (420).
Les presses en tant que telles, qu’elles soient en bois ou en fonte, occupent peu de place dans le roman, même si elles ont une importance capitale dans la vie de David et de sa famille. Cette situation est logique, compte tenu de la charge négative de la première mention des " presses de Stanhope [qui] ne fonctionnaient pas encore " chez David, comme chez d’autres. Pour l’instant, nous sommes loin des " magnifiques presses en fer, au nombre de douze, qui fonctionnaient dans l'immense atelier des Cointet " (470 ; voir aussi 61, 472, 474, 567), à cette époque où Ève n’avait, pour imprimer l’Almanach des Bergers, que les vieilles presses en bois du père Séchard (473 ; voir aussi 61, 66, 67, 68, 70, 73, 75, 79, 80, 155, 157, 467, 468, 470, 474, 477, 511).
" Y a-t-il une seule presse anglaise capable d'aller ce train-là ? " (68) demande Séchard à son fils. David connaît bien la réponse, mais n’a pas le courage de le contredire : " il n’y avait pas moyen de discuter avec son père " (69). Il est vrai qu’il " se demandait en lui-même si l’affaire était ou non faisable " (69) ; vrai aussi qu’ayant étudié l’inventaire il proteste : " vos presses sont des sabots qui ne valent pas cent écus, et dont il faut faire du feu " (67). La réalité, c’est qu’il accepte le marché imposé par son père et n’arrivera jamais à vivre convenablement de l’entreprise, surtout face aux frères Cointet, qui ont bien l’intention de l’en empêcher : " Ève reconnut les calculs cachés sous l'apparente générosité des frères Cointet qui laissaient à l'imprimerie Séchard assez d'ouvrage pour subsister, et pas assez pour qu'elle leur fît concurrence " (467 ; voir aussi 64, 73, 74, 75, 79, 470, 471, 472, 473, 474, 476, 477, 510, 515, 516, 518, 520). Ils vont plus loin : ayant suborné Cérizet, ils finissent par avoir une taupe dans l’imprimerie même des Séchard : " Si le ménage de David eut une somme suffisante pour passer l’hiver, il se trouva sous la surveillance de Cérizet et, sans le savoir, dans la dépendance du grand Cointet " (478 ; voir aussi 485, 486, 487, 490, 491, 496, 497, 501).
Les " rouleaux à distribuer l’encre " qui " ne fonctionnaient pas encore dans les petites imprimeries de province " (61), placés à côté de la presse de Stanhope dans la première phrase d’Illusions perdues, ne doivent pas leur éventuelle importance au nombre de mentions auxquelles ils ont droit. On ne trouve que sept occurrences du mot " rouleaux " au cours du roman ; quant à l’encre, ses 16 occurrences ne concernent pas toujours l’imprimerie : voir, par exemple, " un encrier où l'encre séchée ressemblait à de la laque " (253).
Le procédé destiné à faire en sorte que l’encre finisse sur le papier n’avait rien de technologiquement avancé : " L'imprimerie arriérée y employait encore les balles en cuir frottées d'encre, avec lesquelles l'un des pressiers tamponnait les caractères " (61). Ces tampons, il fallait s’en occuper, d’où l’une des fonctions dévolues à la fidèle Marion : " Marion était une grosse fille de campagne indispensable à l'exploitation de l'imprimerie : elle trempait le papier et le rognait, faisait les commissions et la cuisine, blanchissait le linge, déchargeait les voitures de papier, allait toucher l'argent et nettoyait les tampons " (72 ; mais voir aussi 73).
Les caractères une fois tamponnés, la page imprimée, les formes devaient, elle aussi, se faire nettoyer, activité qui se passait, chez Séchard, dans l’appentis au fond de la cour : " il s'en échappait une décoction d'encre mêlée aux eaux ménagères de la maison, qui faisait croire aux paysans venus les jours de marché que le diable se débarbouillait dans cette maison " (66). On ne nous dit pas si la perte d’encre à la suite de cette opération était en elle-même un souci dans la maison. Mais Ève était consciente du coût de l’encre dans le budget, si mal géré, de l’entreprise : " Or, comme le prix des fournitures exigées par les ouvrages fabriqués et livrés se montait à cent et quelques francs, il fut clair pour Ève que pendant les trois premiers mois de son mariage David avait perdu ses loyers, l'intérêt des capitaux représentés par la valeur de son matériel et de son brevet, les gages de Marion, l'encre, et enfin les bénéfices que doit faire un imprimeur " (467). Lorsqu’elle prend sur elle de se lancer dans l’impression de l’Almanach des Bergers, les frais d’encre augmentent en fonction de la relative complexité de son impression : " Quatre encres différentes veulent donc quatre coups de presse. Imprimé quatre fois pour une, l'Almanach des Bergers coûte alors tant à établir, qu'il se fabrique exclusivement dans les ateliers de province où la main d'œuvre et les intérêts du capital engagé dans l'imprimerie sont presque nuls " (473).
Ne passons pas sous silence, cependant, l’innovation dans ce domaine introduite par David presque aussitôt après sa prise de responsabilité dans l’imprimerie : " Trois mois après son arrivée à Angoulême, il avait substitué, aux pelotes à tamponner les caractères, l'encrier à table et à cylindre où l'encre se façonne et se distribue au moyen de rouleaux composés de colle forte et de mélasse. Ce premier perfectionnement de la typographie fut tellement incontestable, qu'aussitôt après en avoir vu l'effet, les frères Cointet l'adoptèrent " (465 ; voir aussi 469, 471). Voilà donc au moins une amélioration pratique, et reconnue comme telle par les Cointet, à porter à l’actif de David.
Comme tout agriculteur (ou même tout jardinier) le sait, la nature est cyclique : on sème la graine et, au moment de la récolte, on met de côté une certaine quantité de la nouvelle graine pour relancer le processus l’année suivante. Dans Illusions perdues, Balzac ne procède pas autrement. L’incipit du roman porte en lui le germe de tout ce qui suivra dans les trois parties qui composent l’ensemble.
Il est vrai que la dernière phrase des Souffrances de l’inventeur ne fait allusion ni aux presses, ni à l’encre : " Quant à Lucien, son retour à Paris est du domaine des Scènes de la vie parisienne " (623). Le périple de Lucien est intimement lié à tout ce qui dans le roman concerne l’imprimé ; cependant, il est transformé par ses expériences. Rappelons que Dauriat lui avait dit : " Ce n'est pas moi qui ai changé, mais vous : la semaine dernière, vos sonnets étaient pour moi comme des feuilles de choux, aujourd'hui votre position en a fait des Messéniennes " (364). Sans prétendre que Balzac était en avance sur son temps au point de prévoir la manipulation génétique, nous pouvons tout de même reconnaître que Lucien a subi une mutation. Le petit provincial du début, ayant fleuri dans la serre parisienne entouré par d’autres fleurs qui ne demandaient qu’à le polliniser, il donnera une graine qui, par la suite, cultivée par l’abbé Herrera, refleurira avec d’autres couleurs. A la place des illusions, perdues au cours de notre roman, on verra les résultats de sa mutation dans Splendeurs et misères des courtisanes.
Le déclin de l’imprimerie Séchard correspond à la montée de l’entreprise des frères Cointet, déclin et montée qui sont en effet manipulés par eux, avec comme but évident de créer une situation de monopole à Angoulême : " Les Cointet étaient arrivés à leurs fins. Après avoir torturé l'inventeur et sa famille, ils saisissaient le moment de cette torture où la lassitude fait désirer quelque repos. Tous les chercheurs de secrets ne tiennent pas du bouledogue, qui meurt sa proie entre les dents, et les Cointet avaient savamment étudié le caractère de leurs victimes " (603).
Dans cette opération, la collaboration de Petit-Claud, hypocrite de choix, est indispensable ; faisant croire à David qu’il agit en camarade de longue date, donc d’ami à toute épreuve (500), il se préoccupe surtout de son propre intérêt : il veut faire un mariage intéressant, et Cointet a trouvé ce qu’il lui faut. La personne visée est Françoise de La Haye. Elle n’a pas que des qualités, entre autres parce qu’elle est illégitime, suivant le passage par Angoulême de M. du Hautoy : " Oui, reprit [Cointet] en voyant faire un haut-le-corps à Petit-Claud, le mariage de Mlle Zéphirine avec M. de Sénonches a suivi promptement cet accouchement clandestin " (489). Il faut ajouter qu’elle n’était que moyennement belle, une " espèce de pie-grièche à figure rechignée, de taille peu gracieuse, maigre, à cheveux d'un blond fade " (535), qui provoque chez son futur une réaction d’une franchise inhabituelle :
" Ah ! qu'elle est laide ! s'écria Petit-Claud. Je suis pris !...
– Elle a l'air distingué, répondit Cointet ; mais, si elle était belle, vous la donnerait-on ?... (536)
Elle n’apportera même pas une dot importante (534), mais Cointet a compris que, devant la perspective d’un tel mariage, Petit-Claud ne fera pas le difficile : " En épousant Françoise de La Haye, vous augmenterez votre clientèle de celle d'une grande partie de l'aristocratie d'Angoulême. Cette alliance, par la main gauche, vous ouvre un avenir magnifique... " (489-490 ; voir aussi 515, 564, 569, 574).