ÉCHOS ET RÉCEPTIONS

Il existe une réception critique des Illusions perdues très riche et qui perdure tout au long du XIXe siècle et du XXe siècle mais il y a également une intertextualité interne aux œuvres romanesques qui montre la force de cette intrigue dans l’imaginaire des écrivains. Rubempré devient comme Rastignac un type, voire un mythe, au point d’apparaître explicitement ou implicitement dans tous les romans d’artistes ou romans d’écrivains : L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, Charles Demailly des Goncourt, la trilogie de Vallès, Bel-Ami de Maupassant, Les Déracinés de Maurice Barrès...

Illusions perdues a souvent été lu par les contemporains comme un roman à clés. Journalistes et lecteurs ont cherché les modèles possibles des différents personnages. Dès la parution du premier roman en 1837, une rumeur court : Jules Sandeau, amant éphémère de George Sand, romancier velléitaire qui connaîtra son heure de gloire sous le Second Empire, et accessoirement ancien secrétaire de Balzac, aurait fourni le modèle de Lucien. Ses amours avec madame de Bargeton seraient la transposition de sa liaison avec George Sand.

Lettre de Sandeau à Balzac du 21 janvier 1837

Qu’est ce que les Illusions perdues ? On m’écrit de Paris que c’est mon histoire avec la personne que vous savez. Cette histoire est celle de tout le monde et on a bien pu s’y tromper. Toutefois, on ajoute que chaque page de votre livre est un jour de ma jeunesse. Deux choses m’inquiètent en tout ceci. La première c’est que par amitié pour moi vous ne vous soyez fait trop sévère à l’égard de l’autre personne. La seconde c’est qu’en écrivant moi-même à cette heure cette fatale histoire, je n’arrive qu’après vous. Vous comprenez qu’Ulysse, écrivant ses mémoires après l’Odyssée n’eût été qu’un sot et qu’un drôle. Faite-moi le plaisir de m’écrire ce qu’il en est : j’attends quelques lignes de vous avec impatience...

Lettre de Sandeau de mars 1837

En mars 1837, Sandeau écrivait rassuré : " ... Je viens de lire les Illusions perdues. Il y a bien dans tout ceci quelques lignes à mon intention et je ne suis pas sans quelque ressemblance avec le mauvais côté de Lucien. Mais pour ce qui est de mon histoire avec Mme Dudevant, il n’en est rien dans ces pages, et mon livre différera du vôtre autant par le sujet que par le talent.

La parution du deuxième volume surtout déclenche l’ire de la presse qui affirme avoir " fait " Balzac et qui fustige le manque de reconnaissance de ce dernier. Le prince de la critique, Jules Janin, écrit sur Illusions perdues un article qui, par sa mauvaise foi, ressemble singulièrement aux caricatures critiques que propose le roman. Toute la critique contemporaine fonctionne d’ailleurs en miroir avec le roman et s’anéantit par sa virulence même comme si le roman avait désamorcé sa propre réception.

Jules Janin, " Un grand homme de province à Paris, par M. H. de Balzac ", Revue de Paris, juillet 1839.

[...] Vous voyez que j’hésite encore à me précipiter dans ce nouveau récit. Cela me fait mal de trier ces affreux détails, de découdre, lambeaux par lambeaux, ces haillons de pourpre maladroitement attachés à ces haillons de bure. Mais encore une fois, il le faut ; donc fermons les yeux, retenons notre haleine, mettons à nos jambes les bottes imperméables des égoutiers, et marchons tout à notre aise dans cette fange, puisque cela vous plaît. [...]

Quel style ! La description de l’alouette, par Dubartas, est un chef-d’œuvre, comparée à ce galimatias double. Que je voudrais bien voir un de nos maîtres dans l’art d’écrire assister à cette blancheur veloutée, au cristallin de ces yeux noirs à force d’être bleus, à ces tempes d’un blanc doré, à ce menton court et pourtant relevé ; quant aux lèvres de corail, c’est là une couleur un peu bien vieille pour des lèvres quelconques. Ce qu’il y a de plus merveilleux dans ce portrait, ce sont des hanches conformées comme celles d’une femme : ces hanches doivent gâter, que vous en semble ? la grande beauté de M. Lucien, bien plus, pour peu que la voix du jeune homme ne soit pas encore formée, ces hanches-là doivent être horribles à voir. Quant à la conclusion, que les grosses hanches annoncent les esprits les plus fins, ceci est d’une physiologie si savante qu’il nous est impossible de dire où cela s’arrête, où cela commence. Ceux qui ont eu l’insigne honneur de voir de près M. de Talleyrand, M. de Metternich ou M. de Nesselrode, pourraient seuls vérifier l’assertion de M. de Balzac ; si la chose est vraie, la diplomatie s’enrichira d’un mot nouveau ; on ne dira plus : C’est un homme de génie, c’est un esprit fin, il a peu de talent ; mais on dira : c’est une fameuse paire de hanches. [...]

Mais, me direz-vous, M. de Balzac a bien de l’esprit, il est le maître du roman moderne, il produit sur ses lecteurs une fascination puissante, il magnétise pour ainsi dire, cette âme qui lit, la transportant à son gré dans tous les abîmes de la licence et du doute ; [...] il sait à fond les mœurs du journal, il a été journaliste lui-même, à telle enseigne que son journal est mort sous lui.

Adolphe Dumartin, " Un grand homme de province à Paris ", L’Artiste, 21 juillet 1839.

La presse est le quatrième pouvoir en France, bien des gens même disent que c’est le premier ; la Chambre des Pairs décidera. Quoi qu’il en soit, elle éprouve le sort de tous les pouvoirs : honneurs, insultes, outrages, caresses, rien ne lui manque, pas même la haine de ceux dont elle a fait la fortune. Chaque jour on l’attaque avec tant d’aigreur, que l’injure commence à devenir de mauvais goût, et la calomnie un lieu commun ; aussi, avons-nous lieu de nous étonner en voyant la presse en butte aux mépris de M. de Balzac lui-même, un de ses fils bien-aimés, j’ai voulu dire un de ses bâtards de prédilection. Ce n’est pas qu’il se montre ingrat comme beaucoup d’autres ; il n’a pas le plus petit remerciement à faire au journalisme ; voilà du moins ce qu’il apprend dans sa préface, et nous sommes presque tenté de le croire sur parole, comme lorsqu’il assure qu’il n’a point écrit sous la dictée de la colère. Cette fois, l’attaque était redoutable : le nom de l’ennemi promettait beaucoup, et nous espérions voir un tableau où le journalisme se reproduirait sous toutes ses faces. Malheureusement ou heureusement, M. de Balzac a sacrifié les types les plus importants de la presse, pour ne s’occuper que de la critique ; la critique absorbe l’indignation du spirituel romancier ; il sera désormais pour elle ce qu’étaient pour Juvénal les vices de Rome corrompue. Et pourquoi donc cette colère ? Faut-il l’avouer ? C’est parce que les ouvrages de M. de Balzac n’ont pas tous eu le succès d’Eugénie Grandet. Selon lui, des admirateurs perfides ont voulu étouffer le mérite de ses autres romans sous les louanges exagérées accordées à ce petit chef-d’œuvre. M. de Balzac n’ose pas encore affirmer que le feuilleton mérite d’être mis en pièces, lapidé, brûlé à petit feu pour ses crimes de lèse-amour-propre. En attendant, si nous comprenons bien sa pensée, il voudrait, à l’instar de La Bruyère, qu’un journal se bornât à donner, avec le titre et le sujet du livre nouveau, l’adresse du libraire. Sans vouloir flatter l’orgueil de l’auteur du Père Goriot, n’est-il pas permis de penser qu’il aurait souvent perdu à ce silence de la critique, lui qui doit tant à ses éloges ? La critique, au contraire, que d’inimitiés, que d’ennuis ne se serait-elle pas épargnés dans sa mission, déjà si triste et si pénible ? De bonne foi, quel est le plus malheureux, du critique forcé de subir le romancier, ou du romancier forcé de subir le critique ? .... On répondra peut-être que c’est le lecteur : prononce qui voudra ! Dans la crainte de nous attirer une mauvaise affaire, nous aimons mieux suivre Un grand homme de province à Paris : il ne s’agit pas ici de M. de Balzac. (résumé de l’intrigue). [...]

Nous remercions l’auteur d’avoir bien voulu adoucir la réalité désespérante du sujet, comme il l’annonce lui-même : sans cela, que nous eût-il fait voir ? Je tremble d’y penser. C’est déjà bien assez de nous montrer Finot, qui à défaut d’esprit personnel, spécule sur l’esprit des autres ; Vernon [sic] toujours hargneux, toujours prêt à mordre ; Nathan si fourbe, Lousteau si méchamment spirituel ; enfin, Blondet, le journaliste courtisan. Pardon ! j’allais oublier Claude Vignon, le misérable buveur. Dieu merci ! ces honnêtes gens ne vivent que dans l’imagination du fécond romancier ; ce ne sont que des créations de pure fantaisie. S’il y a du vrai, l’exagération le tue. Quelque esprit, quelque verve que M. de Balzac prête à ses personnages, il est impossible de reconnaître dans ses infâmes gredins un seul homme de presse, sans en excepter Finot, l’industriel littéraire. M. de Balzac atteindra-t-il le but qu’il s’est proposé, inspirera-t-il le dégoût du journal ? Nous en doutons. Pourquoi n’a-t-il présenté que le vilain côté de la médaille ? Au folliculaire éhonté, pourquoi n’a-t-il pas opposé le journaliste se maintenant à la hauteur de sa mission ? Bien des gens ne verront dans son pamphlet qu’une boutade de mauvaise humeur, et ils n’auront pas tort. [...]

" Un grand homme de province à Paris, par M. de Balzac " Le Corsaire, 23 juillet 1839

Notre intention n’est pas de parler de ce livre. C’est une œuvre abjecte, ignoble, immonde, à laquelle on ne pourrait toucher du bout de la plume sans compromettre désagréablement la digestion du lecteur. Que le livre reste où il est ! Que cette débauche littéraire aille rejoindre, en trébuchant, et si elle peut, les orgies fantastiques présidées par l’Anacréon des vieilles filles ! Nous n’avons point à nous occuper de cet écart alcoolique de M. de Balzac. Il y a des insultes qu’on ne ramasse pas et des colères qui s’éteignent dans le dégoût.

Si nous disons un mot de M. de Balzac et son Grand homme de province, c’est à l’occasion de l’article que M. Janin vient de donner à la Revue de Paris. [...]

Voici ce que dit M. Jules Janin, mais ce qu’il ne dit pas, et ce qu’il nous est permis d’ajouter, c’est que M. de Balzac n’est pas du tout la victime du petit journal. Au contraire, M. Balzac est redevable au petit journal du retentissement de son nom. Si M. de Balzac a une position telle dans la littérature contemporaine, c’est le petit journal qui la lui a faite. Sans les épigrammes du petit journal, sans ses plaisanteries du reste fort inoffensives, sur la canne du plus fécond de nos romanciers, le nom et les livres de M. de Balzac ne seraient jamais sortis des catacombes de la littérature au rabais.

Savez-vous quel est le tort du petit journal et de la presse en général ? C’est d’avoir entretenu le public un peu trop souvent de M. de Balzac et de ses absurdes romans.

Cette préoccupation de la presse n’existant plus aujourd’hui au même degré, voilà ce qui fait que M. de Balzac entre dans une si grande fureur contre la presse. Le livre de M. de Balzac est un calcul. M. de Balzac voudrait que le petit journal se remit à parler de la canne. Eh bien, c’est ce qui le trompe. Le petit journal en a trop parlé, il n’en parlera plus.

Albéric Second " Le dernier livre de M. de Balzac ", Figaro, 28 juillet 1839

C’est dans sa dernière publication que cet esprit usé, cette imagination tarie, ce style qui n’en est plus un se sont révélés hideux et décharnés. M. de Balzac est mort ; son ombre seule subsiste ; l’auréole qui entoure ce nom, jadis tant célèbre, pourra bien le galvaniser encore quelque temps aux yeux des cabinets de lecture de quelque province reculée, mais le charme – en admettant qu’il ne soit pas entièrement détruit –, disparaîtra bientôt, et de fait, ce sera justice...

Où donc trouver, plus que dans ce grand homme de province, des mœurs fausses et un but extravagant ? L’auteur a prétendu saper le journalisme dans sa base, irrité que la critique lui ait signalé ses erreurs et lui ait fait son procès chaque fois qu’il y eût lieu ; M. de Balzac a troqué sa plume contre un poignard, son encre contre du fiel, et il s’est mis à écrire l’histoire des journaux et des journalistes, comme il affirme la connaître ; à son sens, qui dit journal, dit coupe-gorge infâme, sentine dégoûtante, réceptacle impur. Il pousse même la délicatesse jusqu’à définir la presse : le bagne de l’intelligence. Quant aux journalistes, notre plume répugne à reproduire les odieuses calomnies qu’il entasse à leur endroit. [...]

Telle est la publication dernière de M. de Balzac. Dieu veuille, pour nous et pour son libraire, que ce soit en outre sa dernière publication.

Amen ! …

Théodore Muret, " Un grand homme de province à Paris ", par M. de Balzac, La Quotidienne, 10 décembre 1839

Savez-vous qu’il devient fort embarrassant de rendre compte des ouvrages de M. de Balzac ? Cet écrivain a pris depuis quelque temps, vis à vis des journaux, une position telle, que le public croira difficilement peut-être à l’impartialité de leurs jugements sur un auteur qui s’est constitué leur ennemi déclaré. [...]

Hélas ! quel crime impardonnable le journal a-t-il donc commis envers l’auteur d’Un grand homme de province ? S’est-il refusé jamais à lui rendre pleine justice, à lui prodiguer la louange, quand elle était méritée ? A-t-il fermé les yeux et la bouche sur les incontestables belles qualités empreintes dans Eugénie Grandet, dans La Recherche de l’absolu, dans la plupart des Scènes de la vie privée ? Aurait-il fallu élever au ciel Seraphîta, les Contes drôlatiques, Le Lys dans la vallée, la triste exhumation des œuvres du pseudonyme Horace de Saint-Aubin, vanter la moralité du Père Goriot, flatter toutes les erreurs d’un haut talent, toutes les affligeantes périodes de sa décadence ? M. de Balzac nous paraît singulièrement humoriste. Il est mécontent de tout et de tous. Avez-vous oublié cette étrange préface de La Femme supérieure, cette lamentable élégie dont l’auteur accusait si amèrement son siècle de ne pas lui avoir constitué une fortune de millionnaire et des baronies seigneuriales, et par un fâcheux oubli de la dignité des lettres, semblait tendre aux passants le casque de Bélisaire ? Au lieu de se contenter d’être un romancier, inégal sans doute, mais d’un mérite très distingué, M. de Balzac, malheureusement, paraît possédé d’une ambition universelle. Il veut être grand seigneur ; il veut être un personnage politique, et que savons-nous encore ? L’affaire Peytel a été, pour M. de Balzac, l’occasion d’un manifeste qui visait sans doute à l’éclat des factum de Voltaire en faveur de Calas et du chevalier de Labarre. Le manifeste de M. de Balzac n’a pu sauver le malheureux, dont cette démonstration imprudente eût plutôt empiré la position, si la chose avait été possible. Depuis longtemps, l’on assure que la députation est l’objet des vœux de M. de Balzac. Il faut l’avouer : les bancs du Palais-Bourbon n’ont pas exercé jusqu’à présent, une influence très favorable sur les talents littéraires qui sont venus s’y asseoir. Un poète célèbre tombé des hauteurs du ciel dans les réalités vulgaires du gouvernement représentatif, en est arrivé à composer de tristes vers, sans faire par compensation de bons discours ; et nous n’osons espérer que l’atmosphère de la chambre ait le privilège de rendre à M. de Balzac ses inspirations d’un temps meilleur.

La préface du Grand homme de province peut être considérée comme le complément de celle de la Femme supérieure : c’est une suite aux lamentations amères déjà formulées par M. de Balzac que l’on pourrait vraiment appeler le Jérémie de la littérature. M. de Balzac va jusqu’à se plaindre des louanges exagérées données, dit-il, à Eugénie Grandet, dans le seul but d’étouffer ses autres ouvrages. Nous croyons trouver ici d’une part une modestie trop grande, sans doute à l’égard d’Eugénie Grandet, de l’autre un amour-propre un peu trop paternel pour des productions qui ne méritent pas cette tendresse. [...]

Dans cette foudroyante préface, M. de Balzac nous le déclare en termes clairs et nets : " les journaux ne sont pas moins funestes à l’existence des écrivains modernes que le vol permanent commis à leur préjudice par la Belgique. " Le journal n’est rien moins qu’un bâton pestiféré sur lequel M. de Balzac a eu le bonheur de ne point s’appuyer pour faire son chemin. Il se félicite de n’avoir jamais imploré cette hypocrite tyrannie. Il a enfin " le droit chèrement acquis de regarder en face ce cancer qui dévorera peut-être le pays. " M. de Balzac n’y va pas de main morte, il faut en convenir. Le journal est tout à la fois, sous sa plume, un cancer, une hypocrite tyrannie et un bâton pestiféré : c’est un flagrant cumul. Si M. de Balzac n’a jamais imploré ces odieux tyrans appelés journaux, il y a d’autant plus de mérite de leur part dans les éloges qu’ils ont donnés à ses bons ouvrages. Il est vrai, nous en avons été avertis plus haut, que ces éloges même étaient une noire perfidie. Mais tout l’arsenal de charlatanisme déployé en faveur du plus fécond de nos romanciers ? Tout cela était l’œuvre des libraires de M. de Balzac, à la bonne heure : cependant l’écrivain qui professe un si profond mépris pour la presse périodique, n’aurait-il pas dû défendre rigoureusement à ses éditeurs, par une clause en bonne forme, et sous toutes réserves de droit, de compromettre son nom par l’emploi de pareils moyens ? Il paraîtrait donc qu’en librairie, les journaux, parfois, sont bons à quelque chose.

Mais cette préface n’est que le premier coup de canon qui engage l’action. Après l’escarmouche, la bataille : après la préface, le livre.

Nous sommes si loin de payer la haine de M. de Balzac contre la critique, par une réciprocité hostile, que nous reconnaissons dans le sujet du Grand homme de province le fond d’un beau et large tableau de mœurs. Les mœurs littéraires sont, elles aussi, un texte fécond, pour l’observateur, pour l’écrivain. Le public aime à connaître, à voir en déshabillé les hommes dont il lit les ouvrages. Il se plaît à pénétrer dans ce monde qui est tout à fait un monde particulier. M. de Balzac par malheur n’a vu dans ce sujet que des inimitiés à satisfaire, un débouché où il pouvait répandre le trop plein de ses ressentiments ; au lieu d’une peinture de mœurs, comme il en sut faire jadis, il ne nous a donné qu’une satire dont l’amertume fait tort même à ce qu’elle renferme de vrai. [résumé de l’intrigue].

Nous ne conduirons point sur ses pas, nos lecteurs, à travers toutes les infâmies, toutes les noirceurs, toutes les ignobles intrigues, tous les brigandages que nous étale M. de Balzac, sans nous faire grâce du moindre détail. Nous chercherons encore moins quels sont les journalistes actuels qu’il a personnellement désignés et mis en scène, sous le nom et le masque assez transparent de ses journalistes de 1821. Toutes ces plaies mises à nu, tous ces haillons retournés, toute cette sale cuisine exposée sous nos yeux, dégoûtent beaucoup plus qu’ils n’intéressent ou qu’ils n’amusent. Il nous suffira de dire que Lucien, devenu en fort peu de temps une des puissances de la presse périodique, se voit la terreur ou l’espoir des libraires, le favori et le sultan des coulisses. Il trafique de son esprit, de sa plume, de sa conscience, il vend tout, il fait argent de tout jusqu’à ce que les acheteurs lui manquent, pour ce vil commerce qui, dans sa rapide décadence, finit par le conduire à la misère, à travers la honte et le désespoir.

Que de pareilles mœurs, de si dégoûtantes turpitudes puissent exister, nous ne le nierons pas. La presse périodique est un pouvoir exposé à tomber en de mauvaises mains, comme tous les pouvoirs de ce monde, sans qu’il faille en tirer une conclusion générale contre lui-même. Oui, nous le savons : en scrutant les mœurs du journalisme, on peut y trouver de misérables trafics. Nous ne parlons pas seulement du journalisme littéraire, qui a des égouts, des mauvais lieux dans lesquels il faut s’abstenir de jeter même un regard. Nous parlons aussi du journalisme politique, où trop d’exemples fameux de corruption et de bassesse se montrent effrontément au grand jour. [...]

Au lieu de vous en tenir exclusivement, M. de Balzac, dans votre peinture du journalisme, à ces tripots de bas étages, à ces viles boutiques, vous auriez pu, si vous aviez voulu faire un tableau fidèle, et non pas un pamphlet, trouver de nobles oppositions à mettre en regard de ces hideux tableaux. Non, quoi que vous disiez, même en ce temps de corruption, tout n’est pas corrompu. Le journal qui, depuis dix ans, fidèle à ses véritables antécédents d’indépendance et de loyauté, aura soutenu son drapeau sur la brèche, au milieu des persécutions, des emprisonnements, des amendes pour lesquelles il n’a plus même la ressource des souscriptions, prohibées par de rigoureuses lois ; le journal dont plusieurs rédacteurs ont renoncé sans hésiter par honneur, par conviction, à des positions déjà acquises, ce journal ne vous en déplaise n’a rien de commun avec les bouges repoussants où vous conduisez vos lecteurs.

F. de Lagevenais, " Revue littéraire, les derniers romans de M. de Balzac et de M. Frédéric Soulié ", Revue des deux mondes, 1er décembre 1843

L’auteur de David Séchard disperse, à travers les chapitres de son roman, de longs fragments qui seraient mieux à leur place dans la collection des manuels-Roret. Ainsi, il y a tour à tour une théorie complète de l’art du papetier, un exposé étendu des travaux de l’imprimeur, et enfin une histoire très détaillée et très érudite de la saisie et de la contrainte par corps, laquelle ferait honneur à l’huissier le plus expert [...].

Ève est la seule figure intéressante du roman, parce qu’elle est la seule honnête. L’auteur, pour peindre ce touchant caractère a retrouvé souvent son pinceau délié d’autrefois. Quant aux personnages secondaires, ils sont tellement faux, qu’on n’en saurait accepter aucun. [...] M. de Balzac, au surplus, ne se met guère maintenant en frais d’invention. Il reprend, on le sait, ses vieux personnages et se contente de leur couper une basque d’habit et de leur mettre un peu de rouge. Ici encore, nous avons l’éternel Lousteau et l’éternel Lucien de Rubempré, le journaliste et le poète. [...]

Voilà comment se termine cette histoire parasite de Lucien, laquelle s’enchevêtre (on ignore comment et pourquoi) à travers des détails techniques qui s’enchevêtrent fort mal eux-mêmes dans une histoire décousue et sans intérêt. M. de Balzac croit avoir montré le Génie et le dévouement, David et Ève, persécutés par la société ; en réalité, il n’a réussi qu’à mettre un niais honnête et une femme naïve au milieu d’une bande de fripons. Conçu sans proportions, composé sans méthode, écrit sans naturel, ce livre est le digne pendant de Rosalie. Pour exprimer cette idée que, dans un salon, une femme promène ses yeux sur ceux qui l’entourent, M. de Balzac dit : " elle jette un regard de circumnavigation. " C’est là le style habituel du livre : un Cyrano, doublé de Scudéry, n’eût pas parlé autrement.

Les écrivains du XIXe siècle notamment ne cessent de revenir à Illusions perdues, généralement pour constater que Balzac a su rendre compte de leur position insupportable devant le Journal et les journalistes.

Jules Vallès, " Les victimes du livre ", Le Figaro, 9 octobre 1862.

Balzac

Ah ! sous les pas de ce géant, que de consciences écrasées, que de boue, que de sang ! Comme il a fait travailler les juges et pleurer les mères ! Je le sais, moi, qui ai pu voir de près le bataillon des Irréguliers parisiens.

Combien se sont perdus, ont coulé, qui agitaient au-dessus du bourbier où ils allaient mourir une page arrachée à quelque volume de La Comédie humaine.

Ceux-ci, avec Rastignac du haut d’une mansarde ou debout sur le pont des Arts, ont montré le poing à la vie et crié au monde : À nous deux ! jurant, sur Le Père Goriot ou le volume d’à côté, de faire leur trou à coups d’épée – ou de couteau – prêts à jouer tout, et, pour forcer la porte, sauter dans l’arène, passant d’avance sur le ventre des hommes et le cœur des femmes.

Les femmes, des drôlesses sentimentales, qui vous jettent des places, des croix par les alcôves, vous font entrer dans leur boudoir devant le mari qui s’en va, et vous promènent à leur bras à travers les salons, au théâtre, au bois, devant le monde qui salue !

On ne parle que par millions et par ambassades, là-dedans ! Les hommes de lettres y font des vies ! les attachés s’en donnent !

La patrie tient entre les mains de quelques farceurs, canailles à faire plaisir, spirituels à faire peur, qui allument des volcans avec le feu de leur cigare et écrasent vertu, justice, honneur sous la semelle de leurs bottes vernies.

Il s’est trouvé des gens – des conscrits – pour prendre le roman à la lettre, qui ont cru qu’il y avait comme cela de par le monde un autre monde où les duchesses vous sautaient au cou, les rubans rouges à la boutonnière, où les millions tombaient tout ficelés et les grandeurs toutes rôties, et qu’il suffisait de ne croire à rien pour arriver à tout...

Monde de filous et d’entretenus.

Dans l’ombre, au second plan, La Vieille fille, Les Deux frères, les chefs-d’œuvre.

Au soleil, le sermon de Vautrin, coupé par le célèbre jet de salive ! Et les pauvres garçons d’en faire un évangile, crachant comme lui, en homme supérieur (voyez la page) au nez de la société, qui les a laissés s’embarrasser dans leurs ficelles et tomber – de ces chutes dont quelquefois on porte la marque sur l’épaule.

Les Grands Hommes de province à Paris ! – J’ai vu s’en aller un à un, fil par fil, leurs cheveux et leurs espérances, et le chagrin venir, quelquefois même le châtiment – en voiture jaune, au galop des gendarmes. Qu’on en a reconduit de brigade en brigade, de ces Illusions perdues !

Les plus heureux, je vous les nommerai un jour, jouent au La Palférine dans les escaliers du ministère, les antichambres de financiers, les cafés de gens de lettres, et font des mots, n’ayant pas pu faire autre chose. Ils attendent l’heure de l’absinthe, après avoir laissé passer celle du succès.

Émile Zola, " Jules Janin et Balzac ", Le Roman expérimental, Paris, Charpentier, 1880, p. 341

Il faut dire que Balzac venait de malmener la presse dans son roman des Illusions perdues. Janin crut devoir prendre la défense du journalisme. En ce temps-là, on s’étonnait déjà qu’un romancier, égorgé par les journaux, traîné chaque matin dans la boue, eût l’audace grande de n’être pas content et d’accuser ses diffamateurs de mauvaise foi et d’ignorance. Balzac ne mâchait pas ses paroles : dans la Revue qui lui appartenait, il avait carrément déclaré que les journaux montraient une attitude " ignoble " à son égard. Jamais, d’ailleurs, il ne leur pardonna. Ce sont des choses qu’on a trop oubliées aujourd’hui, lorsqu’on cherche à écraser les vivants sous le souvenir des grands morts. Ajoutons que Janin, en se faisant le défenseur de la presse, était bassement l’exécuteur des rancunes de la Revue de Paris, qui venait de perdre son fameux procès contre Balzac. [...]

Mais le plus amusant des reproches que lui fait Janin, c’est de se répéter, c’est de n’avoir qu’une note. Cela égaie, quand on se rappelle que ledit Janin a refait pendant quarante ans le même article, au rez-de-chaussée des Débats. Quarante années du même bavardage vide, quarante années de critique inutile et fleurie ! N’est-ce pas énorme de venir ensuite accuser d’uniformité l’auteur de la Comédie humaine, qui a créé tout un monde ? [...]

En somme, comme je l’ai dit, Jules Janin feint de croire que Balzac s’attaque aux grandes personnalités du journalisme à tous ces grands noms : Chateaubriand, Royer-Collard, Guizot, Armand Carrel, Villemain, Lamenais. La vérité était que Balzac parlait des honteuses cuisines dont il était le témoin, des coulisses de la presse, de tous les abus que le brusque succès des journaux faisait naître. [...]

Eh bien ! prince, je crois que c’est vous qui avez disparu le lendemain dans un immense oubli. Personne ne lit plus vos romans, et vos quarante années de critique n’ont même pas laissé une trace dans notre histoire littéraire. Quant à Balzac, il est debout, il grandit chaque jour davantage. Ce sont là des fouilles dans le passé, des lectures saines et rafraîchissantes, qui font du bien. On respire, en constatant l’imbécillité de la critique, même lorsqu’elle est couronnée. Songez donc qu’aujourd’hui il n’y en a même un qu’on ait jugé digne d’asseoir sur le trône. Si l’on patauge à ce point lorsqu’on est prince, que penser des jugements portés par le troupeau des critiques ordinaires.

Marcel Proust, grand pratiquant du pastiche balzacien éclaire ici sur quelques particularités du style d’Illusions perdues.

Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, éditions Gallimard, 1954 (écrit entre 1908 et 1910)

Tandis que souvent chez les écrivains le titre est plus ou moins un symbole, une image qu’il faut prendre dans un sens plus général, plus poétique que la lecture du livre qui donnera [sic], avec Balzac c’est plutôt le contraire. La lecture de cet admirable livre qui s’appelle Les Illusions perdues restreint et matérialise plutôt ce beau titre : Illusions perdues. Il signifie que Lucien de Rubempré venant à Paris s’est rendu compte que Mme de Bargeton était ridicule et provinciale, que les journalistes étaient fourbes, que la vie était difficile. Illusions toutes particulières, toutes contingentes, dont la perte peut l’acculer au désespoir et qui donnent une puissante marque de réalité au livre, mais qui font rabattre un peu de la poésie philosophique du titre. Chaque titre doit ainsi être pris au pied de la lettre : Un grand homme de province à Paris, Splendeur et Misère [sic] des Courtisanes, A combien l’Amour revient aux Vieillards, etc.

Le style est tellement la marque de la transformation que la pensée de l’écrivain fait subir à la réalité, que, dans Balzac, il n’y a pas à proprement parler de style. Sainte-Beuve s’est trompé là du tout au tout : " Ce style si souvent chatouilleux et dissolvant, énervé, rosé et veiné de toutes les teintes, ce style d’une corruption délicieuse, tout asiatique comme disaient nos maîtres, plus brisé par places et plus amolli que le corps d’un mime antique ". Rien n’est plus faux. [...] Dans Balzac coexistent [...], non digérés, non encore transformés, tous les éléments d’un style à venir qui n’existe pas. Le style ne suggère pas, ne reflète pas : il explique. Il explique d’ailleurs à l’aide des images les plus saisissantes, mais non fondues avec le reste qui font comprendre ce qu’il veut dire comme on le fait comprendre dans la conversation si on a une conversation géniale, mais sans se préoccuper de l’harmonie du tout et de ne pas intervenir. Si, dans sa correspondance, il dira : " Les bons mariages sont comme la crème : un rien les fait manquer ", c’est par des images de ce genre, c’est-à-dire frappantes, justes, mais qui détonnent, qui expliquent au lieu de suggérer, qui ne se subordonnent à aucun but de beauté et d’harmonie qu’il emploiera : " Le rire de M. de Bargeton, qui était comme des boulets endormis qui se réveillent, etc. ".

S’il se contente de trouver le trait qui pourra nous faire comprendre comment est la personne sans chercher à le fondre dans un ensemble beau, de même il donne des exemples précis au lieu d’en dégager ce qu’ils peuvent contenir. Il décrit ainsi l’état d’esprit de Mme de Bargeton : " Elle concevait le pacha de Janina ; elle aurait voulu lutter avec lui dans le sérail et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l’eau. Elle enviait Lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du désert. " Ainsi, au lieu de se contenter d’inspirer le sentiment qu’il veut que nous éprouvions d’une chose, il la qualifie immédiatement : " Il eut une affreuse expression. Il eut alors un regard sublime. " Il nous parlera des qualités de Mme de Bargeton qui deviennent de l’exagération en s’en prenant aux riens de la province. Et il ajoute comme la comtesse d’Escarbagnas : " Certes, un coucher de soleil est un grand poème, etc. " [...]

Balzac se sert de toutes les idées qui lui viennent à l’esprit, et ne cherche pas à les faire entrer, dissoutes, dans un style où elles s’harmoniseraient et suggéreraient ce qu’il veut dire. Non, il le dit tout simplement, et si hétéroclite et disparate que soit l’image, toujours juste d’ailleurs, il la juxtapose. " M. du Châtelet était comme ces melons qui de verts deviennent jaunes en une nuit. " [...]

Ne concevant pas la phrase comme faite d’une substance spéciale où doit s’éliminer et ne plus être reconnaissable tout ce qui fit l’objet de la conversation, du savoir, etc, il ajoute à chaque mot la notion qu’il en a, la réflexion qu’elle lui inspire. S’il parle d’un artiste, immédiatement il dit ce qu’il en sait, par simple apposition. Parlant de l’imprimerie Séchard, il dit qu’il était nécessaire d’adapter le papier aux besoins de la civilisation française qui menaçaient d’étendre la discussion à tout et de reposer sur une perpétuelle manifestation de la pensée individuelle – un vrai malheur, car les peuples qui délibèrent agissent très peu, etc. Et il met ainsi toutes les réflexions qui, à cause de cette vulgarité de nature, sont souvent médiocres et qui prennent de cette espèce de naïveté avec laquelle elles sont au milieu d’une phrase quelque chose d’assez comique. D’autant plus que les expressions " propres à... ", etc. dont l’usage vient précisément du besoin de définir au milieu d’une phrase et de donner un renseignement, leur donne quelque chose de plus solennel. [...] Et quand il y a une explication à donner, Balzac n’y met pas de façons, il écrit voici pourquoi : suit un chapitre. De même, il a des résumés où il affirme tout ce que nous devons savoir, sans donner d’air, de place : " Dès le second mois de son mariage, David passait la plus grande partie de son temps, etc. ; trois mois après son arrivée à Angoulême, etc. " [...]

Mais précisément tout cela plaît à ceux qui aiment Balzac ; ils se redisent en souriant : " le prénom ignoble d’Amélie ", " biblique, répéta Fifine étonnée ", " la princesse de Cadignan était une des femmes les plus fortes sur la toilette ". Aimer Balzac ! Sainte-Beuve qui aimait tant définir ce que c’était que d’aimer quelqu’un aurait eu là un joli morceau à faire. Car les autres romanciers, on les aime en se soumettant à eux, on reçoit d’un Tolstoï la vérité comme de quelqu’un de plus grand et de plus fort que soi. Balzac, on sait toutes ses vulgarités, elles nous ont souvent rebuté au début ; puis on a commencé à l’aimer, alors on sourit à toutes ces naïvetés, qui sont si bien lui-même ; on l’aime, avec un tout petit peu d’ironie qui se mêle à de la tendresse ; on connaît ses travers, ses petitesses, et on les aime parce qu’elles le caractérisent fortement.

Balzac, ayant gardé par certains côtés un style inorganisé, on pourrait croire qu’il n’a pas cherché à objectiver le langage de ses personnages, ou, quand il l’a fait objectif, qu’il n’a pu se tenir de faire à toute minute remarquer ce qu’il avait de particulier. Or, c’est tout le contraire. Ce même homme qui étale naïvement ses vues historiques, artistiques, etc., cache les plus profonds desseins, et laisse parler d’elle-même la vérité de la peinture du langage de ses personnages, si finement qu’elle peut passer inaperçue, et il ne cherche en rien à la signaler. [...] Lucien de Rubempré, même dans ses apartés, a juste la gaîté vulgaire, le relent de jeunesse inculte qui doit plaire à Vautrin : " Alors, pensa Lucien, il connaît la bouillotte ". " Le voilà pris ". " Quelle nature d’Arabe ! " Lucien se dit à lui-même : " Je vais le faire poser ". " C’est un lascar qui n’est pas plus prêtre que moi ". Et de fait, Vautrin n’a pas été le seul à aimer Lucien de Rubempré. [...]

Mais tout, depuis la manière dont Vautrin arrête sur la route Lucien qu’il ne connaît pas et dont le physique seul a donc pu l’intéresser, jusqu’à ces gestes involontaires par lesquels il lui prend le bras, ne trahit-il pas le sens très différent et très précis des théories de domination, d’alliance à deux dans la vie, etc. dont le faux chanoine colore aux yeux de Lucien, et peut-être aux siens mêmes, une pensée inavouée. La parenthèse à propos de l’homme qui a la passion de manger du papier n’est-elle pas aussi un trait de caractère admirable de Vautrin et de tous ses pareils, une de leurs théories favorites, le peu qu’ils laissent échapper de leur secret ? Mais le plus beau sans conteste est le merveilleux passage où les deux voyageurs passent devant les ruines du château de Rastignac. J’appelle cela la Tristesse d’Olympio de l’Homosexualité : Il voulut tout revoir, l’étang près de la source. On sait que Vautrin, à la pension Vauquer, dans Le Père Goriot, a formé sur Rastignac et inutilement, le même dessin de domination qu’il a maintenant sur Lucien de Rubempré. Il a échoué, mais Rastignac n’en a pas moins été fort mêlé à sa vie ; Vautrin a fait assassiner le fils Taillefer pour lui faire épouser Victorine. Plus tard, quand Rastignac sera hostile à Lucien de Rubempré, Vautrin, masqué, lui rappellera certaines choses de la pension Vauquer et le contraindra à protéger Lucien, et même après la mort de Lucien, Rastignac souvent fera appeler Vautrin dans une rue obscure.

De tels effets ne sont guère possibles que grâce à cette admirable invention de Balzac d’avoir gardé les mêmes personnages dans tous ses romans. Ainsi un rayon détaché du fond de l’œuvre, passant sur toute une vie peut venir toucher, de sa lueur mélancolique et trouble, cette gentilhommière de Dordogne et cet arrêt des deux voyageurs.

On terminera cet éventail de textes de réception par des extraits du fameux article de Georg Lukács, Balzac et le réalisme français qui présente une lecture orientée mais très riche d’Illusions perdues.

Georg Lukács, Balzac et le réalisme français, 1935

Avec cette œuvre, achevée à l’apogée de sa maturité d’écrivain (1843), Balzac crée un nouveau type de roman qui devient d’une importance capitale pour toute l’évolution du XIXe siècle : le type du roman de la désillusion, le type d’un roman dans lequel on montre comment les idées fausses, mais apparues par nécessité, des personnages sur le monde, se brisent nécessairement au contact de la force brutale de la vie capitaliste. Naturellement, la destruction des illusions n’apparaît pas avec Balzac pour la première fois dans le roman moderne. Le premier grand roman, Don Quichotte, est bien lui aussi une histoire des " illusions perdues ". Mais chez Cervantès, c’est la bourgeoisie naissante qui détruit des illusions féodales attardées, tandis que chez Balzac les idées nécessairement engendrées par la société bourgeoise sur l’homme, la société, l’art, etc., les produits idéologiques les plus élevés du développement révolutionnaire bourgeois apparaissent comme de simples illusions quand on les confronte à la réalité de l’économie capitaliste. Même le roman du XVIIIe siècle détruit maintes illusions. Toutefois cette destruction touche pour une part des restes encore existants de pensée et de sentiments féodaux chez certaines personnes, alors que, pour une autre part, ce sont des idées peu fondées, de faible valeur, insuffisamment ancrées dans la réalité, au sein d’une conception plus large, plus réelle de cette même réalité, qui sont surmontées à partir du même point de vue. Le tragique rire moqueur sur les plus hauts produits idéologiques du développement bourgeois eux-mêmes, la tragique décomposition des idéaux bourgeois sous la poussée de leur propre base économique, capitaliste, sont rapportés pour la première fois de façon ample, en totalité, dans ce roman de Balzac. Seul le chef-d’œuvre immortel de Diderot, Le Neveu de Rameau, peut être considéré comme précurseur idéologique des Illusions perdues.

Balzac n’est nullement le seul qui s’occupe de ce thème à cette époque. Le Rouge et le Noir de Stendhal et les Confessions d’un enfant du siècle de Musset, etc., l’ont précédé. Le thème était dans l’air ; non pas à la suite de quelque mode littéraire, mais à la suite de l’évolution sociale de la France, le pays modèle pour la croissance politique de la bourgeoisie. La grande, l’héroïque période de la Révolution française et de Napoléon avait éveillé, ranimé et mobilisé toutes les énergies en sommeil de la classe bourgeoise. La période héroïque donnait à la meilleure partie de la classe bourgeoise la possibilité de faire passer directement dans la vie les idéaux héroïques et de mourir héroïquement en conformité avec ces idéaux. Avec la chute de Napoléon, avec la Restauration et aussi avec la Révolution de juillet, s’achève la période héroïque, les idéaux deviennent des ornements et des décorations superflus de la vie réelle : le chemin ouvert au développement du capitalisme par la Révolution et Napoléon s’élargit pour devenir la grand-route confortable et accessible à tous du développement. Les pionniers héroïques doivent se retirer et céder la place à ceux qui profitent du développement, aux spéculateurs. [...]

Les Illusions perdues s’élèvent cependant à une hauteur solitaire au sein de la production littéraire de la France d’alors, car Balzac ne s’en tient pas à la compréhension et à la représentation des situations sociales tragiques ou tragi-comiques esquissées ici. Il voit et porte plus loin. Il voit que la fin de la période héroïque de l’évolution bourgeoise en France signifie en même temps le début du grand essor du capitalisme français. Dans presque tous ses romans, Balzac décrit cet essor capitaliste, la transformation de l’artisanat primitif en capitalisme moderne, la conquête de la ville et de la campagne par le capital dans sa croissance impétueuse, le recul de toutes les formes de société et les idéologies traditionnelles devant la marche en avant triomphante du capitalisme. Dans ce processus, les Illusions perdues sont l’épopée tragi-comique de la capitalisation de l’esprit. La transformation en marchandise de la littérature (et avec elle de toute idéologie) est le thème de ce roman, et la mise en pratique très large de cette capitalisation de l’esprit intègre la tragédie générale de la génération directement postérieure à Napoléon à un cadre social plus profondément compris que ne pouvait le faire le plus grand contemporain de Balzac, à savoir Stendhal.

Balzac représente ce processus de la transformation en marchandise de la littérature dans toute son ampleur, dans sa totalité : depuis la production du papier jusqu’aux convictions, pensées et sentiments des écrivains, tout devient marchandise. Et Balzac ne se contente pas d’une constatation générale des conséquences idéologiques de cette domination du capitalisme, mais révèle dans tous les domaines (journaux, théâtres, maisons d’édition) le processus concret de la capitalisation dans toutes ses étapes et ses déterminations. " La gloire, c’est douze mille francs d’articles et mille écus de dîners " déclare le libraire Dauriat [...].

Dans cette situation, les journalistes et les écrivains sont les exploités : leurs capacités deviennent des marchandises, des objets de spéculation pour le capitalisme de la littérature. Mais à cause du capitalisme ils deviennent des exploités prostitués : ils veulent se hisser eux-mêmes au niveau d’exploiteurs ou pour le moins d’intermédiaires de l’exploitation [...].

Ce large contenu du thème, la capitalisation de la littérature depuis la production du papier jusqu’à la sensation lyrique, détermine comme toujours chez Balzac la forme artistique de la composition. L’amitié de David Séchard et de Lucien de Rubempré, les illusions détruites de leur jeunesse commune peuplée de rêves, l’interaction de leurs différences de caractère déterminent les grandes lignes de l’action. Le génie de Balzac s’exprime directement dans ce schéma de base de la composition. Il crée des personnages dans lesquels d’une part, les tensions intérieures du sujet s’expriment sous forme de passion humaine, d’effort individuel : David Séchard invente une nouvelle façon de produire du papier à bon marché et est dupé par des capitalistes, tandis que Lucien porte sur le marché du capitalisme parisien la poésie la plus subtile. D’autre part apparaît de manière humaine et plastique dans l’opposition des deux caractères le contraste extrême dans les réactions possibles face à la capitalisation et à toutes ses horreurs. David Séchard est un stoïcien puritain, tandis que Lucien incarne parfaitement la démarche hypersensible de la jouissance, l’épicurisme raffiné, sans consistance, de la génération d’après la Révolution. [...]