Les descriptions de personnages occupent une place considérable dans l’oeuvre de Balzac. Avant même d’agir, le héros balzacien existe, rendu avec une telle force de détails que l’on peut et le visualiser et se rendre compte de son caractère. Dans ses Fragments physiognomoniques (1774), Lavater (1741-1081) avait déterminé quatre catégories de caractères. L’étude d’une partie du visage telle que le front, pourtant supposé moins expressif que les yeux ou la bouche, permet de déterminer chez le personnage balzacien des critères esthétiques, expressifs et physiognomoniques. J’étudierai d’abord l’aspect esthétique sous l’angle de la beauté, de la laideur, et de la singularité. J’examinerai ensuite l’expressivité du visage en considérant diverses émotions. Puis je terminerai par quelques considérations physiognomoniques.
Les fronts relevés dans Illusions perdues contribuent à rendre les visages beaux, laids, ou quelque peu étranges.
Le héros d’Illusions perdues, Lucien, jouit d’une beauté " antique " : son front et son nez sont " grecs " (81), et dotés de la " blancheur veloutée des femmes " (81). A côté de celle de Lucien, la beauté de Mme de Bargeton apparaît quelque peu fanée : si son front couronne bien ses yeux " par sa masse blanche hardiment taillée " (100), il n’en est pas moins " déjà ridé " (100). La beauté du front de Lucien est encore évoquée par l’évêque p. 138. Les femmes de l’Angoulême noble n’auront de cesse que de revoir le poète lors de la mémorable soirée qui célèbre son retour : " Sa blonde et abondante chevelure frisée faisait valoir son front blanc, autour duquel les boucles se relevaient avec une grâce cherchée. " (570).
Les personnages laids sont également représentés dans l’oeuvre Quand il ne s’agit pas d’un personnage de théâtre comme l’alcade Bouffé, dont le front laisse songeur : " Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve " (313), la laideur est généralement associée au vice : Fendant au " petit front bas " (407) est un " fripon consommé " ; le " front jaune " (415) de l’avare Samanon lui donne une " attitude menaçante ". Quant au front de Petit-Claud, l’ancien camarade de collège de Lucien devenu avoué, il est aussi fuyant que son attitude envers Lucien : " le front et le crâne se confondaient déjà " (487).
Ce front ressemblant à un crâne, d’autant plus étrange qu’il s’agit d’un jeune homme de l’âge de Lucien, n’est qu’un parmi d’autres présentant des caractéristiques pour le moins inhabituelles, tel le front de Camusot, " couleur beurre frais " (303), ou celui de Samanon, de couleur " jaune " (415). Les fronts féminins peuvent également être déparés, tel celui de Mme Postel, par une implantation capillaire désavantageuse : " Sa chevelure rousse, plantée très bas sur le front " (462), ou celui d’Ève, strié de " teintes de plomb " (483) par la douleur. Outre leurs particularités physiques, ces fronts offrent également des caractéristiques morales, et contribuent largement à rendre expressifs les visages balzaciens.
Dans le registre d’expressions du visage humain, on peut relever trois formes d’éloquence propres aux fronts des héros d’Illusions perdues : une très grande agitation, un découragement tournant à la lassitude, et enfin un accomplissement un tant soit peu suspect.
L’exaltation causée par la lecture de son poème A Elle à Mme de Bargeton [poème qui vante d’ailleurs les charmes du front de la maîtresse de Lucien " Voilant l’éclat de Dieu sur son front arrêté " (134), " Ce n’est point de son front l’éclatante blancheur " (135)] a fait apparaître de la sueur au front du poète, sueur que Louise s’est empressée d’essuyer et qui mettait " des perles sur le front où elle posait une couronne " (158). Un peu plus tard, lorsque Lucien décide d’exiger de Naïs des preuves un peu plus tangibles de son amour, l’état d’exaltation dont il fait preuve lorsqu’il se rend chez elle ne passe pas inaperçu : " Mme de Bargeton remarqua sur le front de Lucien, dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses manières, cet air agité qui trahit une résolution arrêtée " (167).
J’ai déjà signalé plus haut le " front déjà ridé " (100) de Mme de Bargeton. Les hommes également sont marqués par le temps ou les soucis : Lousteau présente un " beau visage déjà flétri " (222), " des espérances envolées avaient fatigué son front " (222). A la fin du roman, le chagrin que Lucien cause à sa soeur met au front d’Ève " des teintes de plomb " (483). Lucien lui-même n’est pas exempt des marques causées par l’affliction : " une profonde mélancolie, empreinte dans ses traits, jetait ses ombres sur son front de poète. " (541).
D’Arthez, qui est pourtant le parangon du poète et romancier probe et " travailleur " (232), cache son " beau front sous une épaisse chevelure noire assez mal tenue " (232). Malgré sa couleur, l’épanouissement du front de Camusot ne semble pas tout à fait sain : " Ce front couleur beurre frais, ces joues monastiques et fleuries semblaient n’être pas assez larges pour contenir l'épanouissement d'une jubilation superlative " (303). Le front de Coralie est également trompeur, sa beauté laisse croire à une apparence de génie : " Sur un front brun, couronné de deux bandeaux d'ébène où brillaient alors les lumières comme sur du vernis, siégeait une magnificence de pensée qui aurait pu faire croire à du génie. " (304). Les fronts ne trahissent pas seulement des émotions, ils révèlent chez les personnages balzaciens des traits de caractère.
Les caractères dominants des personnages tels que décrits dans Illusions perdues sont la soumission au destin, le génie et la noblesse, et l’ampleur poétique.
D’Arthez, malgré toutes ses qualités, n’en est pas moins esclave de son génie : " Ce mystérieux inconnu, marqué du sceau que le génie imprime au front de ses esclaves " (232). Au début du roman la " fatalité " (138) marque de son sceau le front de Lucien ; à la fin, son front est empreint de mélancolie (541).
Bien que caché sous sa chevelure, le front de d’Arthez est " noblement coupé " (232) et habité par la méditation (232). Ce même d’Arthez reconnaît sur le front de Lucien " le sceau du génie " (234-235) ; d’Arthez et ses compagnons du Cénacle portent tous au front " le sceau d'un génie spécial " (238). Lorsqu’il rencontre Lousteau, Lucien reprend confiance en l’avenir et en son génie, son front se pare d’ " audace " (269). Blondet, en regardant le front de Lucien, le doue " d'une omnipotence semblable à celle des grands esprits, tous assez puissamment constitués pour pouvoir considérer toute chose dans sa double forme " (369).
La mère et la soeur de Lucien, ainsi que David, mettent tous leurs espoirs dans le " beau front de poète " (78) de Lucien. Cette " ampleur poétique " (242) se retrouve sur les fronts des membres du Cénacle. La " poésie au front " (586) de Lucien sera également remarquée par l’abbé Carlos Herrera lorsqu’il sauvera le poète du suicide. On le voit, Illusions perdues offre une galerie de fronts qui va du plus beau au plus laid, du plus faible au plus fort, du plus roué au plus doué. Rien n’est à proprement parler un détail dans une oeuvre littéraire. Je me suis attaché à un élément du visage caractéristique du traitement balzacien de la description d’un personnage. Une lecture active se devra d’examiner de la même façon d’autres éléments apparemment insignifiants, pourtant chargés de sens.