Nul n’est besoin de gloser longuement afin d’expliquer que dans notre roman Lucien Chardon de Rubempré, jeune provincial idéaliste, perd ses illusions en découvrant " le monde comme il est " (303) à l’issue d’une évolution qui constitue une véritable initiation. De ce point de vue, le titre choisi par Balzac parle haut et ne cultive pas l’ambiguïté. Il ne me semble toutefois pas inutile de m’interroger sur la nature des illusions perdues comme sur les différents personnages qui, dans cette œuvre, sont victimes d’un désillusionnement. Mais le syntagme qui compose le titre ne porte pas seulement sur les illusions ; il mentionne aussi la perte. Que perd-on dans ce roman quand on ne perd pas ses seules illusions ? Inversement, quelles sont les figures du gain dans cette œuvre ? Au bénéfice de qui se manifestent-elles et à propos de quoi ? Telles sont les principales questions que je me propose d’aborder à présent.
Toutes les illusions, remarquons-le d’abord, ne relèvent pas obligatoirement d’un niveau existentiel. Le billet que Mme d'Espard écrit à Mme de Bargeton, née Nègrepelisse, " où la forme est si jolie qu'il faut bien du temps avant d'y reconnaître le manque de fond ", évoque le profond désir de la marquise d’Espard de rencontrer une personne " qu'elle souhaitait connaître ". Faute de quoi, " ce ne serait qu'une illusion à ensevelir avec les autres " (191). Nous nous trouvons là, on le voit, au niveau des relations sociales les plus conventionnelles.
Toute illusion n’est pas fatalement " perdue " dans ce récit. Le narrateur commente les positions de la Laure angoumoisine et de son Pétrarque en recourant à leur capacité respective de s’illusionner l’un sur l’autre :
En un moment, Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sur eux-mêmes, parlaient le langage de l'amitié ; mais Lucien, ivre de vanité satisfaite, ivre de Coralie, qui, disons-le, lui rendait la vie facile, ne sut pas répondre nettement à ce mot que Louise accompagna d'un soupir d'hésitation : Êtes-vous heureux ? Un non mélancolique eût fait sa fortune. Il crut être spirituel en expliquant Coralie ; il se dit aimé pour lui-même, enfin toutes les bêtises de l'homme épris. Mme de Bargeton se mordit les lèvres. Tout fut dit. (397 ; voir aussi 207)
Il évoque, à propos de la conversation entre Rastignac et Ève sur Lucien, les difficultés " de renoncer aux illusions que l'esprit de famille autorise " (480). De la même façon, le narrateur recourt à plusieurs reprises à la notion d’illusion lorsqu’il mentionne l’évolution des sentiments d’Ève à l’égard de son frère :
" Eh bien, dit Ève à David, mon frère saura par cette poursuite que nous n'avons pas pu payer. "
Quel changement cette parole n'annonçait-elle pas chez Ève ? L'amour grandissant que lui inspirait le caractère de David, de mieux en mieux connu, prenait dans son cœur la place de l'affection fraternelle. Mais à combien d'illusions ne disait-elle pas adieu ?... (497 ; voir aussi 538)
On voit se déliter ainsi au fil du récit la confiance de la sœur pour le jeune frère tant aimé pendant une grande partie du roman. Témoin ce passage où Petit-Claud cherche à gagner Ève afin qu’elle décide son mari à s'associer aux Cointet :
" David, madame, m'a dit qu'il ne souhaitait de fortune que pour vous et pour votre frère ; mais il doit vous être prouvé que ce serait une folie que de vouloir enrichir Lucien. Ce garçon-là mangerait trois fortunes. "
L'attitude d'Ève disait assez que la dernière de ses illusions sur son frère s'était envolée, aussi l'avoué fit-il une pause pour convertir le silence de sa cliente en une sorte d'assentiment. (603-604)
Lucien est capable à l’occasion de recourir lui aussi à ce terme comme lorsque, " dans le paroxysme de sa colère ", il écrit à Mme de Bargeton en se peignant lui-même sous les traits de " quelque pauvre enfant timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l'homme appelle des illusions ", innocente victime de la coquetterie d’une femme (215). Lorsque revenu de Paris, assis sur le canapé de l’ancien boudoir de Louise de Nègrepelisse près de celle qui fit battre son cœur, il déclare à cette dernière : " Mon Dieu !... j'ai retrouvé pour un moment mes souvenirs, mes illusions, mes vingt ans, et vous me les... " (573), on sent en lui cette fois le roué qui a bien retenu les leçons prodiguées à Paris par ses aînés dans la carrière.
Pendant une grande partie du roman, le jeune homme est caractérisé par les " belles illusions de la jeunesse " (82), illusions qu’il conservera encore longtemps malgré les avertissements de ses cicérones dans le monde littéraire (voir 296-297, 331-332, 353-354, 381) au premier rang desquels figure Etienne Lousteau qui, comme Lucien, était venu lui aussi à Paris " le cœur plein d'illusions, poussé par l'amour de l'Art, porté par d'invincibles élans vers la gloire " (263). A ce double diabolique s’oppose le double angélique qui apparaît sous la figure du bien nommé Michel Chrestien :
Homme politique de la force de Saint-Just et de Danton, mais simple et doux comme une jeune fille, plein d'illusions et d'amour, doué d'une voix mélodieuse qui aurait ravi Mozart, Weber ou Rossini, et chantant certaines chansons de Béranger à enivrer le cœur de poésie, d'amour ou d'espérance, Michel Chrestien, pauvre comme Lucien, comme Daniel, comme tous ses amis, gagnait sa vie avec une insouciance diogénique. (240-241)
C’est par rapport à ce contexte que Lucien va perdre ses illusions dans les différents domaines que condense le passage suivant :
Lousteau sortit laissant Lucien abasourdi, perdu dans un abîme de pensées, volant au-dessus du monde comme il est. Après avoir vu aux Galeries de Bois les ficelles de la Librairie et la cuisine de la gloire, après s'être promené dans les coulisses du théâtre, le poète apercevait l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie parisienne, le mécanisme de toute chose. (303)
Paris, de ce point de vue, est le lieu même de la perte des illusions (voir 512-513 et la fiche consacrée à Paris). Toutefois la perte n’affecte pas que les illusions dans ce roman.
Un relevé systématique des formes " perd* " et " pert* " fait apparaître la diversité des domaines concernés. Une fois mises à part des expressions toutes faites, des locutions du type " à perte de vue " (254) ou " en pure perte " (263), que peut-on perdre en-dehors de ses illusions ?
On peut perdre sa tête au sens propre (62) comme au sens figuré (166-167, 246, 324, 430, 570). Or, le narrateur ne le cache pas : " Quand un homme perd la tête au milieu de ce désordre moral, il est perdu " (432). Ce sera le sort de Lucien qui, pour reprendre la terminologie balzacienne, n’est pas un homme réellement fort. À la limite, on peut perdre la vie (172) mais, sans aller jusqu’à cette extrémité, on peut perdre " sans fruit " également " les brillantes qualités d'esprit " que l’on possède (91) faute d’avoir à les employer, ou bien encore – dans une forme de polémologie sociale – " de son empire " (105) ou un terrain (193) qu’il faudra s’efforcer de regagner à la première occasion. On peut également, angoisse des familles du Haut-Angoulême, perdre un enfant en l’envoyant à Paris (87 et fiche Paris) ou bien, comme feu Chardon, le fruit de ses travaux (76). Encore faut-il n’avoir pas perdu, comme David en fait fort lucidement l’analyse à propos de Lucien, le goût du travail (144). La lettre que le jeune homme envoie à sa Louise évoque avec " le génie de son père ", " ses espérances perdues " (109), une sorte de double de son propre destin façonné par la sagesse des nations : tel père tel fils.
Le roman met en scène bien d’autres formes de perte : un pari (151), un procès (380, 513), du temps (290, 472) et, à ce propos, une forme particulière du temps : le bon vieux temps que le narrateur rappelle avec une certaine nostalgie à propos des Galeries de Bois (279).
La perte de soi constitue un des enjeux majeurs du roman. L’aimante et industrieuse Ève rêve que Lucien puisse aller dans le beau monde : " Là est sa fortune. – Là est aussi sa perte " répond David avec lucidité (144). Le même pronostic apparaît dans la réponse que d’Arthez envoie à Ève :
Vous me demandez si Lucien a conservé mon estime et mon amitié. Ici, la réponse est difficile à faire. Votre frère est dans une voie où il se perdra. (480)
Lucien se perd lui-même par sa propre attitude, avec " l'affaire des billets " notamment (538), mais ses bons amis du monde journalistique parisien travaillent également à sa perte pour toutes les raisons que le narrateur détaille (425). Le temps de la séduction (162) est bien passé (voir aussi 215, 351).
Pour des raisons autres, Mme de Bargeton est elle aussi perdue (163), c’est-à-dire perdues d'honneur, de réputation. L’usage des italiques laisse transparaître les conversations des personnes bien pensantes d’Angoulême et le jugement réprobateur qu’elles portent sur l’attitude de Naïs. Quitte à être perdue aux yeux du monde lorsqu’elle a été surprise par M. de Chandour (168), Mme de Bargeton envisage (feint d’envisager ?) un avenir stéréotypé avec son poète :
Un élément lié à la perte est excessivement représenté dans le roman : l’argent. Dans ce cas la plupart des personnages mis en scène se trouvent concernés. Lucien bien entendu qui découvre le coût de la vie à Paris (224), tire des plans sur la comète en rêvant de " gagner six cents francs par mois, en travaillant comme un cheval " (351 ; voir aussi 231), qui, partageant l’existence d’une actrice, est condamné à se trouver " perdu de dettes " (392) et dont les effets sont grevés de la fameuse commission pour change de place (492) sur laquelle Balzac fournit tant de détails techniques ; Lousteau régulièrement démuni qui trafique avec Barbet (273) ; les libraires qui se livrent sans cesse à des calculs où la valeur d’un ouvrage ne se jauge qu’en termes d’investissements, d’immobilisation de capitaux et de pertes possibles (231, 287, 353, 362-363, 379, 405, 423, 446, 451) ; Ève dans ses rapports avec les frères Cointet (474) ; David qui se promet de réparer à l’aide de sa découverte les pertes faites avec les Cointet (476) ; ces derniers dont les propos tournent sans arrêt autour de " faire des pertes ", de dépenser " beaucoup d’argent " (612) ce qui nous vaut ce commentaire du narrateur :
David était atterré. La Pratique parlait son langage positif à la Théorie, dont la parole est toujours au Futur. (612)
Une façon particulière de perdre de l’argent consiste à perdre au jeu. M. de Bargeton que caractérise un immense " vide intérieur " et dont la conversation brille par sa platitude ne sait " aucun jeu " (120) alors que les tables de jeu constituent l’un des plaisirs prodigués par le salon de sa femme (139). Le jeu, à n’en pas douter, représente une des illusions mises en scène par le roman. Au début, Lucien ne sait pas jouer au whist que Rastignac se charge de lui apprendre (395) et qui va devenir " une passion chez lui " (399). Le jeu constitue pour lui un excellent moyen de perdre tout son argent – ou plutôt le Jeu, avec une majuscule, qui fournit au narrateur l’occasion d’une anticipation :
Il fut emmené par Coralie, et les délices de l'amour lui firent oublier les terribles émotions du Jeu qui, plus tard, devait trouver en lui l'une de ses victimes. (332)
et à Coralie le prétexte à un geste délicat (" il trouva dans sa bourse l'argent qu'il avait perdu ").
Le milieu des " amis de Lucien " pratique en effet le jeu (382, 388). " Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun jeu " note le narrateur (382) au mépris de ce qui avait été écrit 50 pages plus haut. Bien vite le jeu va faire partie d’un emploi du temps plus centré sur les plaisirs que sur le travail : " les déjeuners, les dîners, les parties de plaisir, les soirées du monde, le jeu prenaient tout son temps, et Coralie dévorait le reste " (400). Lousteau a beau lui conseiller de se défier du jeu (408), Lucien fréquente volontiers Frascati où il finit toujours par perdre (417-418, 439, 449). Ce funeste penchant est exploité par ses ennemis au moment de la cabale qu’ils montent contre lui (424). Seule la sollicitude de Bérénice empêchera le pauvre poète d’aller se pendre après une nouvelle perte au jeu (455).
Voir aussi : 78, 79, 88, 90, 117, 150, 164, 182, 185, 191, 202, 203, 209, 211, 218, 230, 235, 238, 250, 266, 267, 274, 280, 281, 284, 286, 287, 291, 334, 344, 388, 391, 392, 399, 401, 402, 403, 405, 408, 411, 417, 427, 430, 435, 438, 443, 450, 457, 467, 468, 470, 488, 494, 529, 539, 551, 573, 583-584, 589, 600, 609, 612, 617, 623.
On perd donc beaucoup dans Illusions perdues mais, inversement, on gagne également dans un certain nombre de domaines. On gagne sa vie (63, 240-241) ou son pain (263-264, 435) de façon plus ou moins difficile. On cherche à gagner un procès (556, 621) ce qui nécessite notamment de gagner du temps (498, 501, 513, 518). Voir aussi 76, 497, 521. On peut également tout d’abord gagner au jeu avant de perdre et sa mise et ses illusions (417-418). Il reste que – s’en étonnera-t-on ? – la principale figure du gain concerne l’argent. La fiche consacrée à l’argent détaille le rapport des personnages avec le numéraire. Je ne ferai ici que rappeler les principaux passages où il est question d’en gagner.
Le vieux Séchard ne perd évidemment aucune occasion dans ce domaine (468, 526). Il vante à son fils la qualité de l’antique matériel qu’il lui vend à des conditions léonines (68 ; voir aussi 71-72, 155). David, de son côté, s’est promis de " gagner une belle fortune " sans importuner son père (528). Marion l’incite au réalisme, à payer ses dettes pour pouvoir chercher à son aise " tous [ses] trésors " (516-517) si bien qu’il finit par se demander si elle n’a pas raison (606).
Les gains féminins autour des deux poètes sont précisés par Balzac : les dix sous quotidiens de Marion (512), les quinze sous d’Ève, les vingt sous de Mme Chardon (77). Dans le cas d’Ève, il s’agit avant tout de permettre à Lucien d’ " aller dans le beau monde " (144 ; voir aussi à son sujet 469, 473). Bérénice, la servante de Coralie, n’hésite pas à se prostituer pour compenser les pertes au jeu de Lucien (455).
Le jeune poète quant à lui vit essentiellement du travail des autres (162, 181). Ce n’est qu’à Paris qu’un libraire perspicace pense que trop d’argent " dissiperait " ce " joli garçon " (230) qui aspire ingénument à devenir " rédacteur travaillant bien, et partant bien payé " (256 ; sur les possibilités de gain de Lucien voir aussi 344, 346, 351). En fait, il gagnera de l’argent en attaquant un livre qu’il admire pourtant (372), mènera la vie précaire de la bohème journalistique (388-389) et oubliera promptement les nécessités du travail (401). Lousteau représente pour lui une sorte de double noir qui a déjà perdu ses illusions, qui a pris son parti de n’exercer qu’un " métier de spadassin des idées et des réputations industrielles, littéraires et dramatiques " (264-265) et qui lui dévoile avec cynisme ses stratégies comme ses petits arrangements avec l’Art (300, 303).
Balzac se plaît à dévoiler à ses lecteurs – qui eux aussi doivent perdre leurs illusions… – les pratiques financières en cours dans les mondes de la librairie, de la presse, du théâtre, de la justice et de la banque. Partout l’unique mot d’ordre est : gagner de l’argent (226-227, 231, 272, 296, 298, 301-302, 353). Le tout est de ne pas être trop regardant sur les moyens à adopter, de regarder les choses en face, et non pas comme un idéaliste auteur de sonnets invendables, et de savoir faire " un peu de statistique " comme l’explique Etienne Lousteau à Lucien à propos de M. Braulard, le chef des claqueurs, qui entretient avec le théâtre des rapports avant tout marchands (378-379). Le maître-mot en ce domaine revient à Dauriat qui explique à Lucien :
Moi, je ne m'amuse pas à publier un livre, à risquer deux mille francs pour en gagner deux mille ; je fais des spéculations en littérature […] Je ne suis pas ici pour être le marchepied des gloires à venir, mais pour gagner de l'argent et pour en donner aux hommes célèbres. (286)
C’est, on le voit, expliquée dans le roman même, la notion de double réseau exposée dans les travaux de Pierre Bourdieu, avec la distinction entre réseau restreint et réseau élargi.
Les mêmes " spéculations " ont lieu avec les protêts (492), avec les effets à escompte (494) : il faut toujours gagner " quelque chose ". De ce point de vue, le bonimenteur de la Galerie Vitrée qui promettait au chaland que " Ici l'homme voit ce que Dieu que saurait voir. Prix : deux sous " (278) "et qui a gagné sept ou huit cent mille francs à parcourir les foires " pourrait bien être tenu pour une métaphore du système du gain dans sa totalité tout comme la conduite du joueur de bouillotte résumée par Carlos Herrera : " Vous mentez pour gagner cinq louis !... " (595).
On perdrait ses illusions à moins, convenons-en, et David dresse bien le bilan de la trajectoire de Lucien qui situe sur un pied d’égalité illusions perdues et expérience gagnée :
Voir aussi : 92, 96, 108, 143, 148, 162, 193, 223, 252, 314, 321, 350, 360, 380, 382, 388, 395, 411, 423, 425, 433, 451, 457, 461, 470, 471, 472, 484, 489, 523, 560, 603.