Le clivage social le plus évident, c’est celui qui sépare le personnage bourgeois (ou de plus basse classe) du personnage noble. Ce n’est pas un hasard si le roman commence par présenter la lignée des Rubempré et celle des Chardon, avant même d’introduire l’individu Lucien. C’est que Lucien, " fils d’un ancien chirurgien-major des armées républicaines " et du " dernier rejeton de la famille de Rubempré " (76) est d’emblée placé sous le signe de la dichotomie (en ce qui concerne son ambiguïté essentielle, on peut se reporter à la fiche sur Lucien). Depuis la rencontre du poète avec Mme de Bargeton, le nom du père mort, encore écrit sur la pharmacie de Houmeau, ce nom irréfutable pèse sur la conscience du fils, qui ne cessera de vouloir, en vain, s’en débarrasser : " Le nom de son père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes les voitures, lui blessait la vue " (111). Surtout, à la première soirée désastreuse à l’Opéra, l’identité du nouveau venu est tournée en ridicule par la découverte de son véritable patronyme :
De Marsay revint à l'entracte en amenant M. de Listomère. L'homme grave et le jeune fat apprirent bientôt à l'altière marquise que le garçon de noces endimanché qu'elle avait le malheur d'admettre dans sa loge ne se nommait pas plus M. de Rubempré qu'un juif n'a de nom de baptême. Lucien était le fils d'un apothicaire nommé Chardon. (208, voir aussi 213)
De plus, ce patronyme possède, dans ses sonorités mêmes, un côté plébéien et républicain. Il est court (deux syllabes), et contient une syllabe en " ar " assez peu harmonieuse. Mais cette onomastique serait hasardeuse, si elle n’était motivée dans le texte : par cette syllabe, Chardon se rapproche de Séchard, comme les deux familles sortent du même milieu et sont appelées à s’unir. Surtout, des Lupeaulx, cet " homme fin et ambitieux qui se coulait partout " (395) se nomme en réalité Chardin, qui contient la même syllabe. Mais à la différence de Lucien, il finira par entrer dans le milieu aristocratique, comme le prédit la marquise d’Espard :
Vous connaissez des Lupeaulx, son nom ressemble au vôtre, il se nomme Chardin ; mais il ne vendrait pas pour un million sa métairie des Lupeaulx, il sera quelque jour comte des Lupeaulx, et son petit-fils deviendra peut-être un grand seigneur. (392)
Il y a toute une onomastique sociale dans Illusions perdues, qui déborde le cas exemplaire du héros. Les personnages bourgeois ou populaires que Lucien rencontre à Paris se nomment par exemple Finot, Lousteau, dont les noms contiennent seulement deux syllabes et se terminent par un " o " assez populaire (comme Doguereau, le libraire), mais encore Dauriat, Barbet, Braulard, le maître claqueur. Ce sont des noms brefs, ramassés, qui sonnent sec ; de plus, ils dérivent parfois de termes peu valorisants et suggestifs : le dogue, le barbet sont autant de chiens de la République des lettres (tandis que le parvenu des Lupeaulx est bien un loup pour l’homme) ; Dauriat est le prince doré sur tranche des éditeurs ; Finot mérite bien son patronyme par son sens redoutable des affaires (" Il ne se nomme pas Finot pour rien, celui-là " fait remarquer Lucien [299]). Dans le même ordre d’idée, on pourrait rapprocher Lousteau de loustic, mot qui signifie bouffon. On n’insistera pas pour Braulard.
En ce qui concerne les actrices Coralie et Florine, aux inflexions si évocatrices, la nature sociale du prénom – ou pseudonyme - est patente : elles ne sont pas nommées autrement que par ce nom de scène, choisi évidemment pour ses consonances galantes (la fleur et la flore pour l’une, le corps, le corail, le lit, le lien amoureux, voire la lie pour l’autre). Socialement, ce type de nom renvoie à une catégorie para-sociale bien définie, celle des courtisanes du dix-huitième siècle, et des actrices du siècle suivant. Les deux femmes se situent dans cette région trouble du monde du spectacle, où une actrice ne cesse de chercher un homme " à faire " ; elles n’ont pas besoin d’autre nom que celui de leur personnage public, car, rentrées dans la vie privée, elles ne sont plus que de pauvres filles " semblables enfin à des papillons rentrés dans leurs larves " (308), qui attendent d’apparaître lors d’un dîner ou d’un tête-à-tête dans une nouvelle tenue splendide. Coralie, sans nom civil ni influence, constitue par son existence même un obstacle majeur à la réussite sociale de Lucien : bien qu’elle soit une " sublime figure hébraïque " (304), elle est bien du côté des parias, des juifs si l’on veut, et le terrible abbé Herrera ne dit pas autre chose au cours de sa démonstration :
Si vous aviez laissé Coralie à ce M. Camusot, si vous aviez caché vos relations avec elle, vous auriez épousé Mme de Bargeton, vous seriez préfet d'Angoulême et marquis de Rubempré. (593)
Ne peut-on pas diviser les personnages d’Illusions perdues selon qu’ils se contentent de leur véritable nom ou qu’ils cherchent à s’en débarrasser ? Ces derniers, les Lucien Chardon, Sixte Châtelet, Petit-Claud ou Chardin représenteraient alors une minorité active, dévorée par l’ambition sociale et désireuse de changer spectaculairement de statut :
Ce poète, ravi des splendeurs aristocratiques, ressentait des mortifications indicibles à s'entendre appeler Chardon, quand il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant des noms sonores enchâssés dans des titres. (398)
On a déjà dit que Lucien avait honte de son nom paternel, mais c’est à la suite de sa rencontre avec Mme de Bargeton. Celle-ci pique la vanité du jeune poète dans les termes les moins équivoques :
Elle lui conseilla de répudier audacieusement son père en prenant le noble nom de Rubempré, sans se soucier des criailleries soulevées par un échange que d'ailleurs le Roi légitimerait. Apparentée à la marquise d'Espard, une demoiselle de Blamont-Chauvry, fort en crédit à la cour, elle se chargeait d'obtenir cette faveur. A ces mots, le Roi, la marquise d'Espard, la cour, Lucien vit comme un feu d'artifice, et la nécessité de ce baptême lui fut prouvée. (107)
Certes, les trois syllabes de Rubempré, précédées de la particule nobiliaire, promettent de séduisantes valeurs (le rubis précieux ou encore, le pré, qui contient maintes fleurs, et sur lequel pourrait gambader l’esprit : " Il se mit à galoper dans les champs de la pensée pendant sa promenade au Bois (…) ", [372]). Mais le " noble nom de Rubempré " n’est pas seulement un assemblage de syllabes plus harmonieuses que celles qui composent " Chardon " : il contient pour le jeune ambitieux un programme de vie. Lucien ne rêve jamais sur la couleur, l’éclat sonore ou la forme de son nom maternel, comme pourrait faire le Narrateur de La Recherche devant le nom de Guermantes ; son imagination est entièrement positive et prend feu à partir de la promesse de Mme de Bargeton et des mots " le roi, la marquise d’Espard, la cour ". Ces mots sont eux-mêmes les indices tangibles d’un réseau social prestigieux, ils pointent vers le haut de la Société. L’acquisition d’un titre de noblesse n’est pas séparable de la jouissance d’avantages matériels (une charge de Préfet, une situation mondaine enviable). Il n’y a pas lieu de différencier une rêverie intérieure, sensible, intime, d’une ambition tournée vers l’extérieur et la société : chez Balzac, elles s’équivalent. C’est pourquoi, dès lors que Lucien fréquente le haut monde d’Angoulême, son nom change comme son être :
Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n'était plus prote, il était M. de Rubempré, logé magnifiquement en comparaison de la misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à l'Houmeau ; il n'était plus un homme de l'Houmeau, il habitait le haut Angoulême, et dînait près de quatre fois par semaine chez Mme de Bargeton. (162)
La société d’Angoulême réservait déjà des surnoms dépréciateurs à Lucien. Du Châtelet introduit le " bon mot " de " Chateaubriand de l'Houmeau " (104), tandis que Alexandre de Brebian trouve " le chardonneret du sacré bocage " (105-106), dérivé bien évidemment du patronyme maudit. Dès lors que Lucien aborde à Paris avec l’espérance de changer de nom, ses vicissitudes coïncident avec les fluctuations de celui-ci. Il redécouvre alors qu’il n’en est pas : la blessure que lui cause sa première soirée à l’Opéra ne fait qu’annoncer sa chute finale.
Signer trois articles contraires par C., L., et pour finir de Rubempré ne fait pas vraiment avancer l’affaire (371). Le roman paru à son insu est bien attribué à " M. Lucien Chardon de Rubempré " (444). Enfin, le parti royaliste ne fait qu’agiter un leurre pour mieux le perdre, en le piquant (" par malice, le duc de Rhétoré l'appela Chardon "), puis en le raisonnant (375). L’ordonnance du Roi, que le parti de Mme de Bargeton fait miroiter devant Lucien pour mieux le perdre, n’est que fumée ; pourtant, l’impétrant aurait pu se douter de quelque chose, lorsque la marquise d’Espard lui fait ce conte où réapparaît le surnom fatal : " Favorisons les chardonnerets du Pinde, a-t-il dit après avoir lu votre sonnet sur le lys " (441). Qui veut se frotter au beau monde prend le risque d’en passer par des déformations étranges.
Après sa fuite hors de Paris, c’est un Lucien défait, dévalué à ses propres yeux qui avoue aux paysans qui l’accueillent :
Je suis un pauvre jeune homme fatigué, venu à pied de Paris ici. Je me nomme Lucien de Rubempré, et suis le fils de M. Chardon, le prédécesseur de Postel, le pharmacien de l'Houmeau. (458)
La boucle est bouclée, et l’enfant prodigue est revenu au bercail, rejeté par le milieu aristocratique qui l’a joué. Le héros vaincu ne déguise plus son état de fils de pharmacien, mais il garde secrètement des réserves d’amour-propre (" Je me nomme Lucien de Rubempré ") qui n'attendront que l’intervention de Herrera pour se renouveler :
[…] je vous garantis qu'en moins de trois ans vous serez marquis de Rubempré, vous épouserez une des plus nobles filles du faubourg Saint-Germain, et vous vous assiérez un jour sur les bancs de la pairie. (595-596)