Politiques du nom propre

On le sait, l’intrigue d’Illusions perdues prend pour fil directeur le nom de Lucien : du plébéien Chardon ou de l’aristocratique Rubempré, lequel doit qualifier l’ambitieux poète ? Car son départ à Paris n’est pas séparable d’une quête du nom propre. Quitter le nom commun laissé par un père mort pour conquérir le prestigieux nom maternel, ce serait parvenir à un nouvel état social, ce serait pénétrer dans le monde hermétique de la noblesse, ce serait réussir dans le monde en épousant Mme de Bargeton et, in fine, acquérir une charge auprès du roi. Comme le dit des Lupeaulx, connaisseur en la matière : " Il est beau, il est jeune, il aurait noyé cette haine dans des torrents d'amour, il devenait alors comte de Rubempré, la seiche lui aurait obtenu quelque place dans la maison du roi, des sinécures ! "  (430) Le désir de Lucien (comme celui, parallèle, de Sixte [du] Châtelet ou de Petit-Claud) n’est pas seulement de l’ordre de l’amour-propre ; il est directement politique. L’onomastique, dans l’œuvre de Balzac, n’est pas une rêverie sur la substance ni une tentative pour combler le fossé entre le signifiant et l’être (comme ce l’est, de manière exemplaire, chez Proust). Pour chaque personnage, elle est liée à sa place dans la Société ; pour certains (en premier lieu Lucien), le choix d’un nom répond à une ambition individuelle (mais l’individu balzacien n’est pas séparable de sa définition sociale) ; enfin pour d’autres (les nobles ou le Cénacle), le nom propre est une propriété à faire valoir ou une dénomination sans valeur.

I. Une Societe de noms

Dans le récit romanesque, le nom propre n’a pas une fonction d’identification (il n’est pas référentiel, sauf pour les noms historiques), il ne renvoie pas à un individu existant qu’il permettrait de reconnaître et d’identifier, mais au contraire, c’est lui qui apparaît en premier et qui constitue de ce fait un signifiant " blanc ", que le texte se charge de combler par l’accumulation de signifiés subséquents (le portrait physique ou moral, les actions du personnage, son langage). C’est pourquoi, lorsqu’il est choisi par l’auteur, ce nom propre déborde toujours sa fonction d’identification (laquelle permet au lecteur de reconnaître dans l’intervention d’un personnage le même " être ") : il est l’objet, auprès du lecteur, d’une évaluation même inconsciente qui situe ce nom propre dans une grille d’attente et vérifie sa pertinence dans la suite du récit. Le nom de Petit-Claud laisse moins attendre de noblesse que celui des Grandlieu. Dans Illusions perdues, la principale règle, c’est que le nom propre vaut moins pour sa signifiance (sa longueur, son éclat, et surtout ses connotations) qu’il ne renvoie à une hiérarchie sociale.

A. L’homme de l’Houmeau

Le clivage social le plus évident, c’est celui qui sépare le personnage bourgeois (ou de plus basse classe) du personnage noble. Ce n’est pas un hasard si le roman commence par présenter la lignée des Rubempré et celle des Chardon, avant même d’introduire l’individu Lucien. C’est que Lucien, " fils d’un ancien chirurgien-major des armées républicaines " et du " dernier rejeton de la famille de Rubempré " (76) est d’emblée placé sous le signe de la dichotomie (en ce qui concerne son ambiguïté essentielle, on peut se reporter à la fiche sur Lucien). Depuis la rencontre du poète avec Mme de Bargeton, le nom du père mort, encore écrit sur la pharmacie de Houmeau, ce nom irréfutable pèse sur la conscience du fils, qui ne cessera de vouloir, en vain, s’en débarrasser : " Le nom de son père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes les voitures, lui blessait la vue " (111). Surtout, à la première soirée désastreuse à l’Opéra, l’identité du nouveau venu est tournée en ridicule par la découverte de son véritable patronyme :

De Marsay revint à l'entracte en amenant M. de Listomère. L'homme grave et le jeune fat apprirent bientôt à l'altière marquise que le garçon de noces endimanché qu'elle avait le malheur d'admettre dans sa loge ne se nommait pas plus M. de Rubempré qu'un juif n'a de nom de baptême. Lucien était le fils d'un apothicaire nommé Chardon. (208, voir aussi 213)

Le nom véritable de Lucien est donc une malédiction : il le place du côté du " juif ", du paria, du laissé pour compte, ce que le monde aristocratique de Paris lui fait sentir dans un premier temps d’une manière extrême (" Mme de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le lorgna et ne répondit pas à son salut ", [212]). L’humiliation qui frappait l’ " homme de Houmeau " était déjà vive à Angoulême (87). Dans la société de Mme de Bargeton, il est méprisé, il est un corps étranger, une mauvaise herbe, qu’il convient de rejeter : " il y fut accepté comme une substance vénéneuse que chacun se promit d'expulser en la soumettant aux réactifs de l'impertinence " (105) ; mais à Paris, il devient un homme de rien, un néant sur lequel on glisse. La référence avérée au faubourg de " Houmeau ", par une coïncidence heureuse, connote cette extraction humble – le poète sort bien d’un hameau. Et à chaque fois que le nom de Chardon réapparaît en société, il est suivi de son statut social : fils d’un apothicaire et d’une blanchisseuse, homme du Houmeau, " paria " (87) et honteux de l’être.

B. Chardon

De plus, ce patronyme possède, dans ses sonorités mêmes, un côté plébéien et républicain. Il est court (deux syllabes), et contient une syllabe en " ar " assez peu harmonieuse. Mais cette onomastique serait hasardeuse, si elle n’était motivée dans le texte : par cette syllabe, Chardon se rapproche de Séchard, comme les deux familles sortent du même milieu et sont appelées à s’unir. Surtout, des Lupeaulx, cet " homme fin et ambitieux qui se coulait partout " (395) se nomme en réalité Chardin, qui contient la même syllabe. Mais à la différence de Lucien, il finira par entrer dans le milieu aristocratique, comme le prédit la marquise d’Espard :

Vous connaissez des Lupeaulx, son nom ressemble au vôtre, il se nomme Chardin ; mais il ne vendrait pas pour un million sa métairie des Lupeaulx, il sera quelque jour comte des Lupeaulx, et son petit-fils deviendra peut-être un grand seigneur. (392)

Balzac n’a pas choisi au hasard les connotations de Chardon, puisque dans son sens commun, ce terme signifie une plante de bas étage, une mauvaise pousse sans grâce, à piquants. De piquant, le brillant journaliste n’en manque pas, quoiqu’il ne se reconnaisse aucunement dans son patronyme, mais dans d’autres noms illustres (voir la fiche sur Lucien). L’auteur des Marguerites n’a pas composé de sonnet sur cette plante, et pour cause, mais on s’en charge avec jubilation et fiel, dans un poème paru dans Le miroir : Lucien, réduit à n’être qu’un " vulgaire baladin " (vulgaire est à prendre d’abord dans son sens social), " une plante chétive et de louche apparence ", se voit effectivement brisé par la coalition des Finot, Lousteau d’une part, celle des Lupeaulx, Rhétoré, d’Espard et Bargeton de l’autre. Le nom paternel de Lucien est donc surdéterminé par sa signifiance, mais fonctionne également comme le signe certain, irréfutable et honteux d’une basse extraction ; il est traversé entièrement par sa fonction sociale. Le dernier concetto du sonnet enfonce le clou en nommant son destinataire, comme dans toute bonne épigramme : " Car ce n'était vraiment qu'un ignoble CHARDON ! " (424). Blessure narcissique dont le poète ne se remet pas.

C. Journalistes et bohème

Il y a toute une onomastique sociale dans Illusions perdues, qui déborde le cas exemplaire du héros. Les personnages bourgeois ou populaires que Lucien rencontre à Paris se nomment par exemple Finot, Lousteau, dont les noms contiennent seulement deux syllabes et se terminent par un " o " assez populaire (comme Doguereau, le libraire), mais encore Dauriat, Barbet, Braulard, le maître claqueur. Ce sont des noms brefs, ramassés, qui sonnent sec ; de plus, ils dérivent parfois de termes peu valorisants et suggestifs : le dogue, le barbet sont autant de chiens de la République des lettres (tandis que le parvenu des Lupeaulx est bien un loup pour l’homme) ; Dauriat est le prince doré sur tranche des éditeurs ; Finot mérite bien son patronyme par son sens redoutable des affaires (" Il ne se nomme pas Finot pour rien, celui-là " fait remarquer Lucien [299]). Dans le même ordre d’idée, on pourrait rapprocher Lousteau de loustic, mot qui signifie bouffon. On n’insistera pas pour Braulard.

En ce qui concerne les actrices Coralie et Florine, aux inflexions si évocatrices, la nature sociale du prénom – ou pseudonyme - est patente : elles ne sont pas nommées autrement que par ce nom de scène, choisi évidemment pour ses consonances galantes (la fleur et la flore pour l’une, le corps, le corail, le lit, le lien amoureux, voire la lie pour l’autre). Socialement, ce type de nom renvoie à une catégorie para-sociale bien définie, celle des courtisanes du dix-huitième siècle, et des actrices du siècle suivant. Les deux femmes se situent dans cette région trouble du monde du spectacle, où une actrice ne cesse de chercher un homme " à faire " ; elles n’ont pas besoin d’autre nom que celui de leur personnage public, car, rentrées dans la vie privée, elles ne sont plus que de pauvres filles " semblables enfin à des papillons rentrés dans leurs larves " (308), qui attendent d’apparaître lors d’un dîner ou d’un tête-à-tête dans une nouvelle tenue splendide. Coralie, sans nom civil ni influence, constitue par son existence même un obstacle majeur à la réussite sociale de Lucien : bien qu’elle soit une " sublime figure hébraïque " (304), elle est bien du côté des parias, des juifs si l’on veut, et le terrible abbé Herrera ne dit pas autre chose au cours de sa démonstration :

Si vous aviez laissé Coralie à ce M. Camusot, si vous aviez caché vos relations avec elle, vous auriez épousé Mme de Bargeton, vous seriez préfet d'Angoulême et marquis de Rubempré. (593)

II. changer son nom

Ne peut-on pas diviser les personnages d’Illusions perdues selon qu’ils se contentent de leur véritable nom ou qu’ils cherchent à s’en débarrasser ? Ces derniers, les Lucien Chardon, Sixte Châtelet, Petit-Claud ou Chardin représenteraient alors une minorité active, dévorée par l’ambition sociale et désireuse de changer spectaculairement de statut :

Ce poète, ravi des splendeurs aristocratiques, ressentait des mortifications indicibles à s'entendre appeler Chardon, quand il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant des noms sonores enchâssés dans des titres. (398)

Changer son nom revient alors à changer d’identité sociale, c’est-à-dire au fond, d’être. Jacques Collin, dit Vautrin, dit Carlos Herrera, serait un cas extrême de hors-la-loi ; c’est un Fregoli sans pitié, maître en déguisements. Au contraire, on le verra, la noblesse parisienne ou celle d’Angoulême n’a que faire de ce désir de mobilité : par définition, le noble a un nom, et n’aspire qu’à faire fructifier cet héritage plus ou moins ancien.

A. De Chardon à Rubempré

On a déjà dit que Lucien avait honte de son nom paternel, mais c’est à la suite de sa rencontre avec Mme de Bargeton. Celle-ci pique la vanité du jeune poète dans les termes les moins équivoques :

Elle lui conseilla de répudier audacieusement son père en prenant le noble nom de Rubempré, sans se soucier des criailleries soulevées par un échange que d'ailleurs le Roi légitimerait. Apparentée à la marquise d'Espard, une demoiselle de Blamont-Chauvry, fort en crédit à la cour, elle se chargeait d'obtenir cette faveur. A ces mots, le Roi, la marquise d'Espard, la cour, Lucien vit comme un feu d'artifice, et la nécessité de ce baptême lui fut prouvée. (107)

Certes, les trois syllabes de Rubempré, précédées de la particule nobiliaire, promettent de séduisantes valeurs (le rubis précieux ou encore, le pré, qui contient maintes fleurs, et sur lequel pourrait gambader l’esprit : " Il se mit à galoper dans les champs de la pensée pendant sa promenade au Bois (…) ", [372]). Mais le " noble nom de Rubempré " n’est pas seulement un assemblage de syllabes plus harmonieuses que celles qui composent " Chardon " : il contient pour le jeune ambitieux un programme de vie. Lucien ne rêve jamais sur la couleur, l’éclat sonore ou la forme de son nom maternel, comme pourrait faire le Narrateur de La Recherche devant le nom de Guermantes ; son imagination est entièrement positive et prend feu à partir de la promesse de Mme de Bargeton et des mots " le roi, la marquise d’Espard, la cour ". Ces mots sont eux-mêmes les indices tangibles d’un réseau social prestigieux, ils pointent vers le haut de la Société. L’acquisition d’un titre de noblesse n’est pas séparable de la jouissance d’avantages matériels (une charge de Préfet, une situation mondaine enviable). Il n’y a pas lieu de différencier une rêverie intérieure, sensible, intime, d’une ambition tournée vers l’extérieur et la société : chez Balzac, elles s’équivalent. C’est pourquoi, dès lors que Lucien fréquente le haut monde d’Angoulême, son nom change comme son être :

Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n'était plus prote, il était M. de Rubempré, logé magnifiquement en comparaison de la misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à l'Houmeau ; il n'était plus un homme de l'Houmeau, il habitait le haut Angoulême, et dînait près de quatre fois par semaine chez Mme de Bargeton. (162)

B. Le cas de Châtelet

Chez Sixte Châtelet, il n’en va pas autrement, lui qui est " venu au monde Sixte Châtelet tout court, mais qui dès 1806 avait eu le bon esprit de se qualifier " (95). Or, Châtelet, ce " vieux beau ", n’est pas la nullité que l’on a pu établir. Usurpateur de son titre, comme bien d’autres avant lui, il tremble devant la simple omission de la particule, car celle-ci est l’indice certain de la défaveur (" [Mme de Bargeton] appela le directeur des contributions M. Châtelet, et le pétrifia en lui faisant comprendre qu'elle connaissait l'illégale superfétation de sa particule " [105]), avant que le vent ne tourne à force de démarches persuasives. C’est bien Anaïs " qui par vanité rendit à Paris le titre qu’elle contestait à son adorateur " (202). Par certains côtés, le rusé diplomate figure le destin qu’aurait pu conquérir Lucien, si celui-ci s’était montré plus conséquent, plus roué. Même si le poète se trouve supplanté par le futur mari de Mme de Bargeton, devenu comte et préfet de la Charente (429), les conseils de celui-ci (214, 400) viennent de quelqu’un d’avisé, qui connaît le monde et sa langue (187) : Châtelet, c’est l’homme parvenu qu’aurait pu être Lucien, moins la beauté extrême et le talent, qui ne servent à rien sans l’esprit d’intrigue. De même, son projet de mariage avec Naïs est l’exact pendant des ambitions de Rubempré ou encore de Petit-Claud, qui réussira par son union avec Mme de Sénonches à accéder à la charge de procureur du Roi. A la différence de Lucien, qui se perd auprès de Louise par naïveté, puis s’enferre dans sa relation avec Coralie, pour Châtelet, il n’a jamais été question d’amour, mais bien de contracter " une alliance avec la famille des Nègrepelisse, qui lui permettrait d'aborder à Paris la marquise d'Espard, dont le crédit pouvait lui rouvrir la carrière politique " (97).

C. Les aléas d’un nom

La société d’Angoulême réservait déjà des surnoms dépréciateurs à Lucien. Du Châtelet introduit le " bon mot " de " Chateaubriand de l'Houmeau " (104), tandis que Alexandre de Brebian trouve " le chardonneret du sacré bocage " (105-106), dérivé bien évidemment du patronyme maudit. Dès lors que Lucien aborde à Paris avec l’espérance de changer de nom, ses vicissitudes coïncident avec les fluctuations de celui-ci. Il redécouvre alors qu’il n’en est pas : la blessure que lui cause sa première soirée à l’Opéra ne fait qu’annoncer sa chute finale.

Signer trois articles contraires par C., L., et pour finir de Rubempré ne fait pas vraiment avancer l’affaire (371). Le roman paru à son insu est bien attribué à " M. Lucien Chardon de Rubempré " (444). Enfin, le parti royaliste ne fait qu’agiter un leurre pour mieux le perdre, en le piquant (" par malice, le duc de Rhétoré l'appela Chardon "), puis en le raisonnant (375). L’ordonnance du Roi, que le parti de Mme de Bargeton fait miroiter devant Lucien pour mieux le perdre, n’est que fumée ; pourtant, l’impétrant aurait pu se douter de quelque chose, lorsque la marquise d’Espard lui fait ce conte où réapparaît le surnom fatal : " Favorisons les chardonnerets du Pinde, a-t-il dit après avoir lu votre sonnet sur le lys " (441). Qui veut se frotter au beau monde prend le risque d’en passer par des déformations étranges.

Après sa fuite hors de Paris, c’est un Lucien défait, dévalué à ses propres yeux qui avoue aux paysans qui l’accueillent :

Je suis un pauvre jeune homme fatigué, venu à pied de Paris ici. Je me nomme Lucien de Rubempré, et suis le fils de M. Chardon, le prédécesseur de Postel, le pharmacien de l'Houmeau. (458)

La boucle est bouclée, et l’enfant prodigue est revenu au bercail, rejeté par le milieu aristocratique qui l’a joué. Le héros vaincu ne déguise plus son état de fils de pharmacien, mais il garde secrètement des réserves d’amour-propre (" Je me nomme Lucien de Rubempré ") qui n'attendront que l’intervention de Herrera pour se renouveler :

[…] je vous garantis qu'en moins de trois ans vous serez marquis de Rubempré, vous épouserez une des plus nobles filles du faubourg Saint-Germain, et vous vous assiérez un jour sur les bancs de la pairie. (595-596)

III. Avoir un nom

A. Noblesse oblige

Les noms d’aristocrates qui apparaissent dans Illusions perdues sont moins des identifiants, des étiquettes, que des contenants, des synecdoques. Ils sont les symboles d’un univers social extrêmement complexe, invisible, immanent, mais tapi en permanence derrière leurs vocables (Petit-Claud, répondant " madame la comtesse " à " l’auguste fille des Nègrepelisse ", en a la bouche " comme pleine " [552]). Ainsi, pour introduire des personnages à la soirée de Mme de Bargeton, le narrateur annonce : " M. le marquis de Pimentel et sa femme, qui réunissaient à eux deux quarante mille livres de rente, […] M. le baron et Mme la baronne de Rastignac " (128). Les noms de Pimentel ou Rastignac, qui n’ont rien de prestigieux en eux-mêmes, ne suffisent pas ; il y faut tout l’apparat superbe des titres de noblesse, des particules, des prédicats louangeurs (" auguste ", " illustre ", " antique ") et, si cela ne suffit pas, de la solidité financière. Le personnage d’Anaïs, née Nègrepelisse, est introduit par une longue déclinaison de la généalogie des Bargeton et des Nègrepelisse, dont " le chef de la branche aînée porte l’illustre nom d’Espard, acquis sous Henri IV " (88). À ce titre, il n’y a aucun recul ni ironie de la part du narrateur (sans parler de l’opinion de Balzac), le nom noble gardant tout son prestige lorsqu’il est authentique, étant respectable dès lors qu’il est acquis. Il n’y a pas de noble décati ou ruiné dans Illusions perdues, mais une coalition formidable d’intérêts et de puissances. Si Mme de Bargeton est saluée par tous au bois de Boulogne après une semaine, c’est que " tout ce Paris, qui consiste en vingt salons, savait déjà la parenté de Mme de Bargeton et de Mme d’Espard " (212). D’un autre côté, pour stupides qu’ils paraissent, les surnoms de l’aristocratie angoumoise marquent surtout le territoire intime de cette caste : Lolotte (madame Charlotte de Brebian) et Fifine (madame Joséphine de Bartas), Mme de Sénonches (Zéphirine) ou encore Zizine (126, 127) ont le droit de s’appeler ainsi car elles sont du même monde. Certes, par amour pour Lucien, " la fière et noble Nègrepelisse offrit à ce bel ange un de ses noms, elle voulut être Louise pour lui " (103). Mais plus tard, elle peut renvoyer Lucien à sa guise par un billet non signé (211), et Louise redevient Mme de Bargeton, y compris dans le billet de Lucien qui ne contient que des " madame " (215, 216).

B. Le Cénacle

Du côté du Cénacle parisien, le cas est bien différent. Certes, tous ceux qui le composent portent des noms bourgeois, Joseph Brideau, Horace Bianchon, Michel Chrestien, Léon Giraud, Fulgence Ridal, Meyraux, Lambert (à l’exception de Daniel d’Arthez, " gentilhomme picard " [241]), lesquels ne sonnent pas plus haut que ceux du monde journalistique. Tout au plus pourrait-on établir que d’Arthez recèle déjà, dans sa première syllabe, quelque chose de la valeur de ce génial écrivain (237). Cependant, dans cette société d’élus, le nom propre n’est ni un passe-droit ni un titre, encore moins une étiquette : c’est le fond qui importe. Nulle ambition pour parvenir, nulle remise en question de son patronyme. Au contraire, " tous s'appelaient par leurs noms de baptême. Tous portaient au front, comme d'Arthez, le sceau d'un génie spécial " (238). S’appeler par son prénom est une marque d’intimité, dont Lucien se sent tout d’abord exclu, mais c’est aussi une manière de reconnaître l’individualité de chaque membre. Le Cénacle forme un corps fermé à la Société, un corps d’élite qui fonctionne selon ses propres lois et n’est redevable qu’à lui-même. Il est une utopie sociale sur laquelle glisse le jugement d’autrui, et qui a sa propre aristocratie. Une prolepse du texte est révélatrice à cet égard : alors que Lucien se réjouit de voir effacé le nom de son père de la façade de la pharmacie (541), au contraire, le nom de Chrestien demeure seul après sa mort, dépouillé de tout ornement superflu : " une croix en bois noir sur laquelle sont gravés en lettres rouges ces deux noms : MICHEL CHRESTIEN. C'est le seul monument qui soit dans ce style " (243). La vanité des monuments funéraires, ce dernier tribut payé à la société, est inconnue au Cénacle. Pour une fois, dans le roman balzacien, le nom propre coïncide avec l’être (Chrestien, comme son nom l’indique, est " plein d’illusion et d’amour " [240], c’est un " noble plébéien " [241], oxymore révélateur), car l’homme de génie ne doit qu’à lui-même, à son labeur et à son être, de se faire un nom, là où d’autres s’évertuent à gagner un titre. Mais dans ce grand roman de la fascination sociale, où les noms propres peuvent constituer des appâts ou des leurres, le Cénacle constitue une exception.