" A l'époque où commence cette histoire… " (61) : dès les premiers mots, Illusions perdues inscrit le roman dans le temps. Philippe Berthier, l’éditeur de notre texte de référence, relève dans ses notes – à la suite d’autres commentateurs – de fréquentes difficultés liées à la chronologie du récit. J’ai pour ma part considéré avec minutie les différents indices temporels liés à la chronologie interne du roman. J’ai ensuite étudié, avec les indicateurs temporels, les principaux types de temps actualisés dans le texte : le temps élastique, social, frénétique, le temps du harcèlement judiciaire, le temps historique… J’ai enfin examiné quelques aspects des rapports entre temps fictif et temps de la narration avec l’ordre et la vitesse du récit, les anachronismes et l’âge de Lucien.
Les problèmes relevés sont indiqués en italiques.
1802
Mort de l’abbé précepteur de Louise. (90)
1804
Francis rencontre Zéphyrine dont il a une fille (489), Françoise de La Haye, ce qui entraîne le rapide mariage avec M. de Senonches.
1805
Mariage de Louise. (88)
Or le narrateur parle en 1821 de ses 18 premières années de mariage (93), ce qui situe le mariage plutôt en 1803 : si l’on ajoute 18 années à 1805, on arrive à la date de 1823, impossible à ce moment de l’action.
1806
Châtelet se fait remarquer sous Napoléon. (95)
1809
Le marquis de Cante-Croix, le premier amoureux de Louise, meurt à Wagram (94).
1809 ou 1810
Achat du domaine de Marsac par le père Séchard.
Les deux dates sont successivement données dans le texte : " 1809 " (73), " en 1810 " (113).
1819
En fin d’année, David quitte Paris. (63)
Le lendemain de son retour à Angoulême, le père lui vend l’imprimerie. (65)
1820
Hiver 1820-21 : arrivée de Châtelet à Angoulême. (94)
1821
Mai
Lucien et David ont " confondu leurs destinées " depuis 3 ans (82).
Or David est de retour à Angoulême depuis fin 1819 : de fin 1819 à mai 1821, cela ne fait qu’une année et demie. Philippe Berthier précise dans la note 85 que David revenait initialement en 1818, et que Balzac a oublié de faire concorder les dates.
Septembre
- Lucien dîne 4 fois par semaine chez Louise (162). Elle a alors 36 ans et son mari 58 (91).
Lucien se rend chez Louise depuis 6 mois (166).
De mai à septembre, on ne compte que 5 mois.
- Scène du boudoir vue par Stanislas (168).
- Duel entre Bargeton et Chandour (174).
- Le surlendemain, départ pour Paris de Louise (" dans la nuit ", 177) et de Lucien qui la retrouve " au petit jour " à Mansle (182).
- Le lendemain, mariage de David et Ève (178).
Selon le père Séchard, à cette date, il y a " deux ans trois mois de loyers dus " (156).
De fin 1819 à septembre 1821, David doit en réalité moins de deux ans de loyer.
- Mercredi : arrivée à Paris avant le jour (184).
A 2 heures de l’après-midi, visite de Châtelet (185).
Louise le reçoit à 3 heures (185).
Lucien dort jusqu’à 4 heures du soir (185).
Louise et Lucien s’expliquent à la fin du repas, vers 6 heures (188).
Vers 7 heures, mot de Châtelet qui a trouvé un appartement pour Louise (189).
A 8 heures, elle part s’installer dans l’appartement (189).
A 11 heures, Lucien retourne à l’hôtel, au moment où Châtelet arrive (189).
- Jeudi (214) : Louise est sortie (190), elle écrit à Madame d’Espard (191), Lucien se promène. Ils vont dîner avec Châtelet qui les emmène ensuite au Vaudeville (192), puis chacun retourne chez soi (193).
Balzac évoque les loges disponibles au mois de juin ; or l’action se situe alors au mois de septembre.
- Vendredi : Louise est chez sa cousine et écrit à Lucien de les retrouver à l’Opéra (195). Première scène de l’Opéra (199).
- Samedi : Lucien se commande un trousseau pour l’invitation de la marquise le lundi. Louise est sortie (211).
- Dimanche : mot de Louise annulant la soirée du lundi (211). En se promenant aux Champs-Élysées, Lucien croise la calèche de la marquise d’Espard avec Louise.
- Lundi : Lucien guette Châtelet à 9 heures pour lui demander des explications (213).
- Mardi : il emménage dans le quartier Latin et renvoie ses lettres à Louise (215).
A compter de là, il vit chichement et consacre ses journées à l’étude.
Il cherche à placer ses manuscrits (224) ; rencontre avec d’Arthez (233).
Octobre (" depuis un mois ", 233)
- Amitié avec d’Arthez.
- Début du mois : le Cénacle lui prête de l’argent (244).
- Milieu du mois (255), première visite au journal de Finot (251).
- Rencontre avec Lousteau (257).
- Le soir même : spectacle du Panorama-Dramatique ; article de Lucien (312) ; repas chez Florine (317) ; il revient malade chez Coralie (324).
- Le lendemain : scène des bottes avec Camusot (326) ; nuit avec Coralie (329).
- Le lendemain : promenade en voiture avec Coralie, il rencontre Louise et la marquise d’Espard au bois de Boulogne (330).
- Coralie a un engagement au Gymnase pour Pâques prochain (342).
- Lucien est engagé par Finot (345).
- Il envoie 500 francs à sa famille (365).
- Deuxième scène de l’Opéra, quelques mois plus tard (366).
Or il s’est écoulé 6 semaines depuis la rencontre avec Lousteau (367).
- Articles sur Nathan (373).
Il mène 3 mois de vie facile (401) où les dettes commencent cependant à apparaître.
- Article de Lucien sur Châtelet : " de 1811 à 1821 " (375).
- Grand repas chez Coralie (381).
Entre le 1er et le 2e repas 2 mois se sont écoulés (386). Le deuxième repas a donc lieu en décembre.
- Il est reçu chez le diplomate allemand avec la comtesse de Montcornet (389).
La promenade avec Coralie qui a eu lieu en octobre est faite un mois avant (391) : on devrait être donc en novembre, ce qui n’est pas le cas.
- Une semaine après, il est invité chez la comtesse de Montcornet (396).
1822
- En mars, faillite du Panorama-Dramatique et déménagement de Coralie (419).
- Le lendemain, 1er numéro du Réveil (420) : il marque la défection de Lucien des rangs libéraux qui s’acharnent contre lui. Les catastrophes s’enchaînent pour Lucien. C’est le début de sa " fatale semaine " (432).
- Début de Coralie au Gymnase, donc Pâques (437). C’est le début d’une spirale de l’échec pour elle aussi.
- Article sur le livre de d’Arthez (435).
- Scène humiliante au ministère, où Lucien croit pouvoir venir chercher l’arrêté lui rendant sa particule (443).
- Duel avec Michel Chrestien (445).
- Lucien est malade pendant 2 mois (446).
- Il est poursuivi par Camusot (447) qui a escompté les billets des libraires Fendant et Cavalier (433).
- A la vingtième représentation de la pièce de Camille Maupin, Coralie tombe malade (447).
- Sans argent ni ressource, Lucien fait trois faux billets de 1 000 francs (449).
Août
- Début : Coralie est malade et condamnée (450).
- Le 27, mort de Coralie (450).
- Le 29, Lucien écrit à Ève (512) une lettre que cette dernière reçoit le 2 septembre (512).
Février à août :
David harcelé et acculé à la faillite : voir partie II.
Septembre
- Retour de Lucien à Angoulême.
Le texte indique à plusieurs reprises que le séjour à Paris a duré 18 mois (456, 461, 538, 551). En fait, il a duré exactement un an puisque Louise et Lucien sont partis en septembre 1821.
- Il écrit à Lousteau en lui rappelant sa dette de 1 000 francs.Il date la dette de 12 mois (559), or elle a été contractée l’hiver précédent (382).
- 12 : banquet d’accueil (562).
- 13 (570) : visite chez les Senonches (564).
- 15 : Lucien est invité par les Châtelet (547).
- 16 : Lucien écrit à David (577) qui reçoit à la place la fausse lettre de Cérizet (577).
Le soir : arrestation de David (578).
Lucien part dans la nuit (581).
- 17 : Lucien rencontre Vautrin, alias Carlos Herrera (583).
Au matin, à 7 heures, Petit-Claud arrive chez les Séchard pour présenter la proposition d’association des Cointet (602)
- 18 : David signe l’acte de société, à son détriment, juste avant qu’arrivent les 15 000 francs envoyés par Lucien (615).
Le soir même, Cérizet achète l’imprimerie (616).
- Pendant trois mois, David fait des expériences pour obtenir du papier collé en cuve (618).
1823
Six premiers mois : David continue à chercher le secret du papier collé (618).
Août : il le trouve (618). Septembre : Cointet assigne David au tribunal pour dénoncer les termes de l’accord signé un an plus tôt (620).
David accepte de renoncer à tous les bénéfices de son invention pour éviter le procès (620).
Ève et David coulent des jours tranquilles dans leur propriété (622).
1824
Succès du livre de Lucien (446).
Anticipation.
1829
Mort du père Séchard (622).
Ellipse entre 1823 et 1829.
1842
Cointet épouse la fille d’un influent homme d’État (622).
Il y a, dans ce gros roman de plus de 600 pages, assez peu d’indications sur les années, même si elles permettent de situer les grandes lignes de la diégèse : ainsi, c’est en 1819 que David revient de Paris, en 1821 que Lucien tombe amoureux de Louise, en 1823 que David finit par trouver le secret du papier collé.
Entre ces grands repères, disséminés dans le roman, c’est au lecteur d’essayer de reconstituer une chronologie précise, ce qui n’est guère commode. On s’aperçoit assez vite qu’en fait l’écriture du temps est liée à l’ascension sociale du personnage. On définira ainsi un certain nombre d’aspects du temps tel qu’il figure dans Illusions perdues.
Selon ce que vit Lucien, le temps s’étire ou s’accélère. On passe ainsi de notations assez nombreuses sur les heures et leur succession, en septembre, à un temps indistinct en octobre, pour finir, en hiver, par une période située comme hors du temps, où les jours se distinguent à peine les uns des autres : ni les jours ni les heures ne sont plus indiqués alors.
Le déroulement des premiers jours de l’arrivée à Paris et leur succession (c’est-à-dire la première semaine) sont, comme le montre le tableau chronologique, détaillés : Lucien est suspendu à l’attitude et aux exigences de Louise et de ce qu’il comprend de sa nouvelle vie. Louise se dérobe très vite, et le temps s’étire pour Lucien, avec la perspective du lundi de la marquise d’Espard, finalement annulé. L’emploi du temps de Lucien est alors fort précis. Puis, lorsque le jeune homme se trouve en quelque sorte congédié par Louise, le temps ressemble à une espèce de tunnel où il ne se passe rien de notable ; chaque jour ressemble au précédent et au suivant, sur fond de travail, de froid, de faim et de solitude. Ce long tunnel dans une relative misère économique et sociale (Lucien n’a de contacts avec personne) s’interrompt un peu lorsqu’il rencontre d’Arthez et le Cénacle, mais sans changer fondamentalement les données de sa situation. En revanche, à partir de la rencontre avec Lousteau et sa rapide intronisation dans le monde journalistique, les événements s’accélèrent dans un tourbillon frénétique de trois mois, où les jours ne se distinguent pas non plus les uns des autres, mais cette fois à cause d’un trop plein d’occupations, de soirées, de luxe, et de reconnaissance sociale (frelatée, certes, mais que Lucien n’est pas à même de déchiffrer comme telle).
Les saisons ne sont pas évoquées, à l’exception de l’hiver de gloire de Lucien à Paris. On ne trouve que fort peu d’indications portant sur les mois, comme sur les jours. Ceux qui sont indiqués sont en rapport avec les événements sociaux : le dimanche à Angoulême est le jour de la messe où il convient de se montrer (comme Châtelet, 96) ; à Paris, c’est le jour de la promenade des élégants aux Champs-Élysées (voir 211, 329, 330 et 366) et au bois de Boulogne (211). En général, les autres moments de la semaine indiqués correspondent aux jours de réception des (grandes) dames, à Angoulême comme à Paris : la marquise d’Espard le lundi (200), Amélie de Chandour le mercredi (105), tout comme Camille Maupin (397), Louise le jeudi, à son retour à Angoulême (546).
En revanche, les notations sur l’emploi du temps quotidien, c’est-à-dire les heures, sont assez fréquentes. Elles permettent au lecteur moins de se situer de manière générale dans le temps (quelle est en effet l’importance de savoir, par rapport à la chronologie, qu’un certain jour d’un certain mois le personnage fait une rencontre à 8 heures du matin ?) que de comprendre les règles qui régissent la société de l’époque, et plus particulièrement le milieu auquel Lucien accède ou veut accéder. On connaît ainsi les heures de représentation des spectacles où l’essentiel se passe dans les loges, et non sur scène : 8 heures le soir au Panorama-Dramatique (268) ou à l’Opéra (Lucien s’y rend à 7 heures, 199). On apprend l’heure des duels (au petit matin, comme pour Bargeton, 174, ou Chrestien, 445) ; l’heure où généralement on est visible (2 heures de l’après-midi, 329) ; l’heure où l’on se promène pour se montrer (au bois de Boulogne, à Paris) ; l’heure où l’on dîne (très tard le soir, après le spectacle). Même si les indications d’heures concernent aussi Angoulême et les Séchard, elles soulignent essentiellement les occasions de se montrer dans cette société oisive et superficielle à laquelle Lucien aspire de s’intégrer.
Les indications concernant le moment de la journée (matin, midi, soir, minuit) relèvent de la même perspective. Elles rythment le déroulement de la journée, qui obéit aux codes sociaux : il y a ainsi une mise du matin (ce que découvre Lucien, 194), les repas se font généralement à minuit (281, 384), le moment le plus important de la journée étant la soirée. Car c’est bien en suivant les différentes soirées de Lucien, qui ponctuent le roman (par exemple 429, 574), que l’on suit son apogée puis sa chute.
La soirée est en effet la partie la plus importante du temps social. Les soirées maillent ainsi le roman, et marquent l’ascension de Lucien (chez Madame de Bargeton, Florine, Coralie, Madame de Montcornet…). On peut dire que la soirée constitue l’isotopie structurale du temps dans le roman.
Le fait de ne pas y participer suffit d’ailleurs à marquer la marginalisation : lorsque Louise et Lucien arrivent à Paris, semi-clandestinement et dans une situation compromettante, ils terminent de dîner à 6 heures (188), rentrent à 11 heures (183) ; Lucien se couche de bonne heure (211). C’est, transposé à Paris, le rythme provincial. Il passe ensuite des soirées de causerie avec le Cénacle (244). Le moment où il se couche, de bonne heure, à son arrivée à Paris, correspond de fait au début de soirée lorsque arrive le temps de la réussite. C’est alors à minuit que commencent les repas somptueux. La soirée est aussi le moment du jeu (382). C’est le soir que bien souvent Lucien écrit ses articles (338), et d’ailleurs à 8 heures, comme le lui apprend Lousteau, le journal n’est encore jamais fait (306, 358).
Si l’on se couche très tard, on se lève aussi tardivement : bien souvent, on n’est pas visible avant midi, voire 2 heures. Au contraire à Angoulême, des rencontres ou des faits importants se produisent fréquemment à 7 heures du matin (486, 601, 614, 620). Le temps ne s’organise donc pas du tout de la même manière à Angoulême, où les Cointet, Petit-Claud, les Séchard semblent appliquer le proverbe populaire : " L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ". Au contraire, à Paris, il semble plutôt appartenir à ceux qui se couchent (et se lèvent) tard.
c. Le temps frénétique
Les indicateurs temporels vides de vrai sens abondent : il s’agit du " lendemain ", ou de " demain ". Cette indication n’a de valeur chronologique que par rapport à un aujourd’hui ancré dans une chronologie, ce qui n’est presque jamais le cas dans le roman. Ce lendemain est en effet parfois repérable par rapport à une date (130), mais le plus souvent non. Ces mots servent ainsi à scander le récit en en assurant un quasi-déroulement dans le temps, mais sont de fait généralement dénués de sens chronologique réel. C’est le cas en particulier pendant l’hiver glorieux de Lucien, où l’on ne trouve aucune indication temporelle précise : l’indicateur temporel le plus fréquent est bien " le lendemain ". La chronologie reste donc approximative, et reflète la sensation de Lucien sur laquelle Balzac insiste régulièrement : le temps file à toute allure. Lucien est ainsi " entraîné par un courant invincible dans un tourbillon de plaisirs et de travaux faciles " (388), et mène une vie " où toujours le Lendemain marchait sur les traces de la Veille au milieu d’une orgie " (400). En réalité ce tourbillon ne dure que " quelques mois " (366, 381), ou " plusieurs mois " (331), autres indicateurs temporels fréquents, et vagues, pour cette période.
Ils révèlent l’absence de repère temporel dans laquelle est entraîné Lucien. Ils montrent aussi que Lucien, loin de dominer le temps, son propre temps, donc loin d’être acteur de sa propre vie, subit, passivement, la frénésie dans laquelle il se trouve entraîné. S’il est vrai que le roman, ou le personnage romanesque, n’existe pas sans le temps, on voit ici que l’emploi des indications temporelles met en évidence la faiblesse fatale de Lucien. L’absence de repère temporel qui affecte cette folle période reflète également l’absence de repères moraux : la société où le jeune homme s’agite piétine tout sens moral, au profit du culte du succès, de l’argent facile, de la réussite à court terme. On constate par opposition la lourdeur des indications temporelles lorsque le roman revient à Angoulême et à la vie industrieuse des Séchard. Les mentions concernant les soirées, les matinées abondent (" le soir même ", 465 ; " par une soirée ", 467, " après le dîner ", 473, " après une lutte de deux heures ", 477…). Le mariage puis la naissance de l’enfant servent de repères chronologiques : David tait leur triste situation pendant " sa lune de miel " (464), l’ignorance d’Ève dure " quatre mois " (465), David fait ses expériences " dès le second mois de mariage " (465), ils envoient trois cents francs à Lucien au moment où Ève est " sur le point de devenir mère " (469), les cinq cents francs de Lucien arrivent à " l’époque des couches " " (478), la jeune mère apprend la vie de Lucien par Rastignac alors qu’elle nourrit son enfant (479), son lait tarit deux jours après avoir reçu la lettre de d’Arthez (482) On remarque que ces indications vont de pair avec l’évolution de la situation financière des Séchard.
Les indications de temps ont donc essentiellement une valeur démonstrative : refléter les mœurs et les codes d’une partie de la société et mettre en évidence l’ascension fulgurante de Lucien. Il y a donc aussi un rapport entre le temps et l’espace : le déroulement chronologique est différent à Paris et à Angoulême.
Les Séchard, eux, sont bel et bien ancrés dans une réalité quotidienne, inscrite dans le temps, qui joue contre eux. Le roman met en scène un véritable harcèlement en accumulant les dates et les actes officiels ; les jours se succèdent comme autant de dates butoirs, les rappels listés de la justice se multiplient, comme pour enserrer les Séchard dans un étau qui va définitivement détruire la liberté de l’inventeur et condamner David à la vie bourgeoise mais étriquée qu’il finira par mener. Le narrateur d’ailleurs aspire au style d’un bulletin de la Grande Armée (508), auquel il parvient pour présenter une " page exclusivement judiciaire " :
10 février : date d’effet du billet de 1 000 francs fait par David chez Postel.
2 mai : compte de retour du faux billet du 30 avril (493, 498).
3 mai : déclaration de Postel sur le prix du change (493).
4 mai : compte de retour reçu par Métivier (496).
5 mai : dénonciation du compte de retour et du protêt avec assignation devant le Tribunal de commerce de Paris, pour le 7 mai (497).
7 mai : jugement, condamnation de Lucien par défaut, avec contrainte par corps (497).
10 mai. : signification du jugement à Lucien (498, 500).
12 mai : commandement.
14 mai : procès-verbal de saisie.
18 mai : procès-verbal d'apposition d'affiches.
19 mai : insertion au journal
24 mai : Procès-verbal de récolement précédant l'enlèvement, et contenant opposition à l'exécution du jugement par le sieur Lucien de Rubempré.
28 mai : Lucien assigné devant le tribunal.
27 mai : jugement du Tribunal qui, faisant droit, renvoie, sur l'opposition dûment réitérée, les parties devant le Tribunal civil.
28 mai. Assignation à bref délai par Métivier, devant le Tribunal civil avec constitution d'avoué.
31 mai : échéance du deuxième faux billet de 1 000 francs.
1er juin : David demande à Petit-Claud de lui obtenir 3 mois de tranquillité (556).
2 juin : jugement contradictoire qui condamne Lucien Chardon à payer les causes du compte de retour et laisse à la charge du poursuivant les frais faits devant le Tribunal de commerce
6 juin : signification dudit.
15 juin : commandement.
19 juin : procès-verbal tendant à saisie, et contenant opposition à cette saisie par la demoiselle Coralie, qui prétend que le mobilier lui appartient et demande d'aller en référé sur l'heure, dans le cas où l'on voudrait passer outre. Ordonnance du Président, qui renvoie les parties à l'audience en état de référé.
19 juin : jugement qui adjuge la propriété des meubles à ladite demoiselle Coralie.
20 juin : appel par Métivier.
30 juin : arrêt confirmatif du jugement. Échéance du troisième faux billet de 1 000 francs.
3 juillet : compte de retour du billet. David assigné et fait défaut (592-593).
8 juillet : le jugement lui est signifié.
10 juillet : commandement lancé.
12 juillet : saisie tentée.
19 juillet : jugement qui déboute David.
21 juillet : jugement signifié à David.
22 juillet : commandement autorisé.
23 juillet : signification de contrainte par corps.
24 juillet : procès-verbal.
28 juillet : date de séparation des biens de David et de sa femme.
30 juillet : Métivier débouté de l’appel refusant le jugement attribuant les meubles à Coralie (498).
1er août : liquidation des reprises d’Ève Séchard (509).
7 août : Me Cachan reçoit le dossier Métivier.
17 août : arrêt par cour signifié à David (509).
18 août : commandement de payer.
20 août : procès-verbal de saisie.
26 août : jugement signifié.
28 août : date de saisie des presses et accessoires (510).
2 septembre : vente de l’imprimerie (616)
Pourtant, parallèlement, et paradoxalement, la réalité quotidienne d’Ève et de David est ancrée dans de vraies valeurs : l’amour, l’exigence morale et intellectuelle. S’ils sont, eux, victimes du harcèlement financier et de l’infamie de Lucien, ce n’est pas faute d’agir et de tenter de maîtriser leur destin. Mais ils échouent eux aussi. Le temps de la réalité quotidienne comme le temps frénétique écrase ceux qui ne possèdent pas les clés de la mutation sociale. Lucien court après un hypothétique retour aux sources aristocratiques ; les Séchard n’échapperont pas à la marche triomphale et meurtrière de la bourgeoisie incarnée par les Cointet.
C’est qu’en effet le temps dans le roman, s’il concerne des individus, Lucien et les Séchard, est aussi collectif : il est lié à la société en mutation qui s’instaure avec la Restauration. C’est ainsi que le temps fictif (celui des personnages romanesques) se combine avec un temps historique. Si l’on s’en tient à Lucien, l’histoire commence en mai 1821, et se termine en septembre 1822 : il s’agit du parcours social de Lucien, qui coïncide avec l’échec de David dans le roman. Les dates ultérieures, celle de la mort du père, celle du mariage de Cointet, ne sont pas directement en rapport avec les personnages, dont le temps individuel s’intègre bien dans un temps collectif. Lequel ?
Les références historiques sont condensées dans le discours de Blondet tentant de convaincre Lucien de la possibilité d’envisager un article contradictoire sur le livre de Nathan : les " quatre drames de la Révolution, du Directoire, de l’Empire et de la Restauration " (371). De même Carlos Herrera évoque l’histoire française dans un saisissant raccourci, passant de la " souveraineté populaire " – en 1793 – à un " empereur absolu " (592).
Voyons comment ces quatre " drames " figurent dans le roman.
La Révolution se présente sous un triple aspect. C’est d’abord la Terreur de 1 793 (61, 62, 76), qualifiée de " désastreuse époque " (61), que trois anecdotes illustrent : l’abbé précepteur de Louise (88-89), le comte de Maucombe devenu le prote lettré et noble du vieux Séchard, composant lui-même les décrets punissant de mort les citoyens cachant des nobles (62), la jeune fille que Chardon a sauvée de l’échafaud (76) et qu’il épouse, la mère de Lucien. C’est aussi l’égalité dénoncée comme " chimérique" probablement par Mme de Bargeton méprisante à l’égard des " idées populacières " (107), égalité à laquelle renonce facilement Lucien. C’est enfin un risque toujours possible si la vieille noblesse campe dans son mépris, selon Châtelet, lequel réagit par orgueil blessé (101), et surtout pour Léon Giraud, si le peuple pense que les Bourbons attaquent les acquis de la Révolution : la Révolution, ou la possibilité de son recommencement, suscite donc la crainte (421). Cette période n’est donc pas tellement représentée ; elle apparaît surtout comme l’une des strates à l’origine de l’histoire actuelle. Elle n’est en tout cas jamais présentée comme positive, à l’exception de l’allusion de Léon Giraud aux " résultats matériels et acquis de la Révolution " (421). Malgré tout, tout l’arrière-plan du roman semble lesté de son poids tragique.
Des trois " drames " suivants, le Directoire (1795-1799), le Consulat (1799-1804) et l’Empire (1804-1814), surgit essentiellement un nom, sans date : celui dont le plus souvent justement on ne prononce pas le nom sous la Restauration (" l’autre ", 255), Napoléon. En réorganisant les indices distribués dans le texte, on reconstitue l’histoire de la France sous Napoléon : le Directoire, et l’Armée d’Italie, évoquée avec nostalgie par le vieil officier d’Empire, neveu de Finot (255) ; le début de l’Empire, avec la " couronne de fer " chaussée en 1804 (592) évoquée par Carlos Herrera, la vie de cour illustrée par la carrière de Châtelet (95-96), le temps des héros conquérant l’Europe (le jeune Cante-Croix aimé par Louise, partant en Espagne (93), les champs de bataille (Cante-Croix mourant à Wagram, 94), enfin la fin de l’Empire à travers Blücher et Saacken arrivant à Paris en 1814 (318). Il n’est en revanche pas question des Cent Jours.
Quant à la Restauration (1815-1830), elle constitue le substrat même du roman. Dans cette société, une noblesse méprisante, oisive et luxueuse, celle du faubourg Saint-Germain, que singe la noblesse de province, est en concurrence avec les bourgeois avides de puissance, manipulant l’argent et l’économie, comme Cointet. Or les deux " poètes " (comme l’indique le titre de la première partie) sont, eux, guidés par leur générosité et leur idéalisme absolu (78-79), qui mènera d’abord Lucien à l’amitié avec d’Arthez et le Cénacle, et qui empêchera David de comprendre qu’il est victime d’une machination. Les deux héros du roman, faute de connaître les règles de fonctionnement des deux zones de pouvoir, sont écrasés.
Sur ce fonds de tension se dessine l’ascension de la bourgeoisie, représentée par Cointet. Les Cointet ne s’installent comme imprimeurs qu’en 1819 (63), en même temps que David. Très vite, ils s’emparent de la plus grande partie de la clientèle en affichant des convictions monarchiques (74) et en calomniant David (74). Ils réduisent donc rapidement l’imprimerie Séchard à une activité minimale, qu’ils entretiennent à seule fin d’éviter son achat par un concurrent plus redoutable (79). Leur stratégie commerciale, fondée sur l’opportunité politique et l’absence de sens moral, leur réussit extrêmement rapidement. Leur activité est très vite " dévorante " (467). Jouant de leur complémentarité pour mieux duper leurs victimes (475), banquiers (486), au fait des secrets de la noblesse locale (489), ils réunissent toutes les conditions pour réussir au mieux. Ainsi, dévoré d’ambition dès 1820 (475), le grand Cointet épouse la fille d’un puissant homme d’État en 1842 (622). Le mariage, donc les alliances, demeure un levier essentiel de la prise de pouvoir.
Cependant à l’horizon de cette mutation se profile une autre Révolution, celle de Juillet, issue des " haines sourdes et profondes " qui fracturent la société (87), liée à l’action des saint-simoniens (240). Mais elle mène à l’avènement définitif de la bourgeoisie : " Dès 1820, le grand Cointet voulait tout ce que la bourgeoisie a fini par obtenir à la révolution de 1830 " (475). D’ailleurs, signe définitif d’aliénation, Ève et David placent leurs fonds sur l’État à la révolution de juillet (622) : l’idéaliste et généreux David devient ainsi un " propriétaire faisant valoir "… Balzac laisse au lecteur le soin de lui imaginer des regrets (voir la Préface de 1843)
La perspective historique envisagée couvre donc l’espace qui sépare une révolution d’une autre, perspective symbolisée par le sort des Galeries du Bois, où " depuis la Révolution de 1789 jusqu’à la Révolution de 1830, il s’est fait d’immenses affaires " (277). Il est d’ailleurs significatif qu’à ces affaires soit aussitôt associée la Bourse : " Pendant vingt années, la Bourse s'est tenue en face, au rez-de-chaussée du Palais " (277)
La difficulté particulière de l’écriture du temps dans ce roman tient au fait que la deuxième et la troisième parties, si elles se succèdent dans la narration, sont en grande partie simultanées dans la diégèse. Pendant que Lucien brille puis déchoit à Paris, David et sa femme luttent chacun pied à pied, l’un pour réaliser son projet de papier plus économique, l’autre pour réussir à assurer le quotidien. Comment Balzac réussit-il à rendre cette simultanéité ?
Lorsque Lucien quitte Angoulême, le narrateur le suit, tout bonnement, abandonnant David à ses sombres pressentiments (" L’imprimeur remonta dans son méchant cabriolet, et disparut le cœur serré, car il avait d’horribles pressentiments sur les destinées de Lucien à Paris ", 183). On passe alors à la deuxième partie, " Un grand homme de province à Paris ", et le narrateur s’attache à l’arrivée, à l’installation, puis à la vie de Lucien à Paris. Sa famille, au début présente encore à son esprit, apparaît de temps à autre : il écrit une lettre (217), il en reçoit de l’argent avec un courrier qui donne quelques indications sur la vie des siens à Angoulême (245-246), il leur envoie 500 francs (365). Mais bien vite, la famille est oubliée. Ce n’est que dans le besoin qu’il se souviendra de David, qu’il fera les faux billets fatals avec une lettre explicative (449), et que, décidé à revenir dans sa ville après la mort de Coralie, il a " soif des joies de la famille " (455).
Le narrateur revient donc à Angoulême avec Lucien, dans la troisième partie. Alors que Lucien, de retour, attend chez Courtois des nouvelles fraîches de sa famille, par le curé envoyé en ville à cet effet, Balzac amorce une remontée dans le temps : "Pendant que le vénérable ecclésiastique monte les rampes d’Angoulême, il n’est pas inutile d’expliquer le lacis d’intérêts dans lequel il allait mettre le pied " (463). Il ouvre ainsi la voie à un long retour en arrière, analepse commençant classiquement par " Après le départ de Lucien… " (463) qui reprend l’histoire de David et d’Ève là où on l’avait laissée, c’est-à-dire au mariage et au cours ordinaire de leur vie difficile. L’analepse se déroule jusqu’à ce que les deux histoires coïncident dans le temps, c’est-à-dire au moment où l’abbé rencontre sur la place Cointet et Petit-Claud qui terminent de tendre leur filet autour de David (536) : elle aura duré 73 pages, alors que le même laps de temps pour Lucien (c’est-à-dire un an, de septembre 1821 à septembre 1822) aura occupé 279 pages (de la 184 à la 463). Entre le soir de la rencontre avec Lousteau, qui lance Lucien, et le déménagement de Coralie, qui correspond à sa fatale semaine, soit six mois, d’octobre à mars, le récit occupe 149 pages (de la 269 à la 418) C’est assez dire que le personnage principal, si l’on en doutait, est bien Lucien. C’est ici l’histoire de Lucien, et non celle de David, qui nous est principalement contée. D’ailleurs, les principales références temporelles données par le roman concernent d’abord Lucien ; elles ne coïncident avec celles qui concernent David qu’au début et à la fin, quand les deux personnages cohabitent dans l’espace et le temps.
Balzac prend cependant bien soin, dans la troisième partie, de poser des points de suture, qui garantissent régulièrement la nécessaire jonction entre l’histoire de David et celle de Lucien, simultanées. C’est ainsi que dans la description de l’activité débordante d’Ève pour assurer son quotidien ressurgissent les lettres désespérées envoyées par Lucien et l’envoi d’argent par sa famille, lettre et envoi déjà mentionnés lors du séjour de Lucien à Paris (245) : " Au début de cette activité furieuse, vinrent les désolantes lettres par lesquelles Lucien apprit à sa mère, à sa sœur et à son beau-frère son insuccès et sa détresse à Paris. On doit comprendre alors qu'en envoyant à cet enfant gâté trois cents francs, Ève, Mme Chardon et David avaient offert au poète, chacun de leur côté, le plus pur de leur sang. " (469).
De la même manière, le narrateur signale (478) les cinq cents francs envoyés par Lucien au temps de sa réussite (365), tout comme la lettre de Lucien ruiné expliquant à David qu’il a dû faire trois billets de mille francs (449) :
Quand l'époque des couches de Mme Séchard arriva, le billet de cinq cents francs envoyé par Lucien, joint au second payement de Cérizet, permit de suffire à toutes les dépenses. Ève, sa mère et David, qui se croyaient oubliés par Lucien, éprouvèrent alors une joie égale à celle que leur donnaient les premiers succès du poète, dont les débuts dans le journalisme firent encore plus de tapage à Angoulême qu'à Paris.
Endormi dans une sécurité trompeuse, David chancela sur ses jambes en recevant de son beau-frère ce mot cruel. (478).
Rastignac, pont entre les deux mondes puisque de visite à Angoulême il parle de Lucien, dévoile à Ève la vérité sur son frère (479), vérité qu’elle se fait confirmer par d’Arthez (480). L’époque envisagée (mars 1822) correspond à la scène avec des Lupeaulx (443) :
Il parla des fautes que Lucien avait commises et qui venaient de lui coûter la protection des plus hauts personnages, de faire déchirer une ordonnance qui lui conférait les armes et le nom de Rubempré. (479).
Enfin, lorsque arrive la date d’escompte du premier faux billet, Balzac effectue un changement de perspective géographique et diégétique, et revient à Paris le temps des tracas judiciaires autour de Lucien (497-498). Balzac introduit tout naturellement ce va-et-vient : " Voyons maintenant tout le chemin que fit le compte de retour sur la place de Paris ? " (497). Le retour à Angoulême se fait tout aussi naturellement, via Ève : " En n'entendant plus parler de rien, Ève, peu savante en droit commercial, pensait que son frère avait réparé son crime en payant les billets fabriqués. " (500). Le récit repart ainsi sur la vie des Séchard. Enfin, avant la jonction spatio-temporelle des deux histoires surgit la lettre écrite à Ève lui annonçant la mort de Coralie (512-513). La lettre est reçue le 2 septembre. Lucien peut désormais arriver à Angoulême, et les deux histoires peuvent de nouveau se confondre.
Je m’intéresserai ici aux décalages entre le moment où est censée se dérouler l’histoire de Lucien (1821-1822) et les références ou allusions à des faits ou textes qui sont postérieurs à ces dates.
Ces anachronismes de Balzac sont relevés par Philippe Berthier dans les notes de l’édition de référence, sur lesquelles je m’appuierai.
Ces erreurs, volontaires ou non, sont de type et de fonction différents et peuvent dans certains cas se prêter à un long commentaire. Certaines sont relativement anodines, d’autres ont un sens beaucoup plus important. Je m’en tiendrai ici à une simple présentation, fondée sur le nombre d’occurrences par type d’anachronisme, classées par ordre croissant.
Il s’agit du mot " positivisme ", qui n’apparaît qu’en 1830 (note 302), avec Auguste Comte : " Personne en France n'a pu rivaliser Pétrarque, dont la langue, infiniment plus souple que la nôtre, admet des jeux de pensée repoussés par notre positivisme (pardonnez-moi ce mot). " (258). Balzac met ce mot dans la bouche de Lucien présentant ses sonnets à Lousteau, et signale doublement au lecteur ce néologisme : d’abord par l’italique employée, ensuite par la parenthèse, destinée a priori à Lousteau, mais que l’on peut lire aussi comme une intrusion du scripteur à l’intention du lecteur.
C’est le cas de deux poèmes de Balzac, qui ne paraîtront qu’en 1828. L’un, constitué de deux stances, est offert à Louise pour son album par Lucien à Angoulême (104 ; voir note 125) :
Le magique pinceau, les muses mensongères
N'orneront pas toujours de mes feuilles légères
Le fidèle vélin […]
L’autre est une ode, lue à la soirée de Louise (134-135 ; voir note 157) :
A ELLE.
Du sein de ces torrents de gloire et de lumière,
Où, sur des sistres d'or, les anges attentifs,
Aux pieds de Jéhova redisent la prière
De nos astres plaintifs […]
Pour être publiés en 1828, il n’en est pas moins possible qu’ils aient été écrits beaucoup plus tôt (le second aurait été dédié en 1824 à une fille de Mme de Berny : voir la note 157). Cette autotextualité peut s’expliquer de plusieurs manières : le plaisir, légitime, de donner une place de choix à un texte écrit ailleurs ; la distanciation ironique à l’égard de cet écrit (ces poèmes sont emplis de lieux communs, et les attribuer à Lucien, ce poète finalement raté, comme les dédier à Louise, destinataire indigne, traduit peut-être le prix relatif que Balzac accorde à sa propre poésie) ; enfin, on peut penser qu’il est plus commode, surtout pour démontrer un échec, de se citer soi-même, plutôt qu’utiliser des poèmes existants d’auteurs qui auraient pu être froissés de ce choix, contrairement aux sonnets des Marguerites pour lesquels Balzac fera appel à d’autres auteurs (voir notes 304, 305, 306, 307).
Balzac cite deux titres de journaux auxquels veut s’opposer Dauriat :
" Il achète un journal hebdomadaire qu'il veut restaurer afin de l'opposer à l'influence de La Minerve qui sert trop exclusivement Eymery, et au Conservateur qui est trop aveuglément romantique. " (282).
Il s’agit moins ici d’anachronismes que d’entorses à la chronologie historique : La Minerve française disparaît en mars 1820, le Conservateur en mars 1821 (voir la note 343). Or le roman en est alors à l’hiver 1821.
De la même manière, mais anachronique cette fois, le premier numéro du Réveil est situé en mars 1822 : " Cet hiver, rempli par tant de plaisirs, fut nécessaire à Théodore Gaillard et à Hector Merlin pour trouver les capitaux qu'exigeait la fondation du Réveil, dont le premier numéro ne parut qu'en mars 1822. " (402). Or il paraît en réalité le 1er août (voir note 491).
On relève essentiellement trois erreurs. Deux concernent directement le pouvoir en place. Ainsi, Coralie prévoit que Villèle sera au pouvoir dans moins d’un an, alors qu’il l’est déjà, depuis décembre 1821 : " A l'entendre, M. de Villèle et son parti seront au ministère avant un an. Tâche de profiter de ce changement en te mettant avec eux pendant qu'ils ne sont rien encore " (396 ; voir note 488). Par ailleurs, le roman évoque en septembre 1822 Louis XVIII mourant, alors qu’il ne meurt qu’en septembre 1824 : " L'avènement du ministère Villèle, accepté par Louis XVIII mourant, était le signal d'un changement de conduite dans l'Opposition " (567 ; note 595).
Le troisième fait relève plus d’une inexactitude que d’une erreur ; les deux camps, Royalistes romantiques et Libéraux classiques, nettement opposés dans la bouche de Lousteau en automne 1821, ne s’opposeront aussi fermement qu’en 1823 : " La littérature est partagée d'abord en plusieurs zones ; mais nos grands hommes sont divisés en deux camps. Les Royalistes sont romantiques, les Libéraux sont classiques. La divergence des opinions littéraires se joint à la divergence des opinions politiques " (259 ; note 303). Cette simplification a pour effet de placer Lucien en position de choix limité : on ne peut que faire partie d’un camp contre l’autre. Passant d’un camp à l’autre lorsqu’il contribuera au Réveil, il fera forcément figure de traître, dans ce contexte que radicalise Balzac. L’heure de l’hallali sonne alors.
Ce sont de loin les anachronismes les plus nombreux, sous forme d’allusions à des œuvres qui ne seront publiées qu’après le temps diégétique.
Je commencerai par relever ceux qui servent de révélateur psychologique d’un personnage, en l’occurrence de Louise avant la rencontre avec Lucien. Variante de madame Bovary avant l’heure, elle a la tête farcie de naïvetés, de désirs de pittoresque et de situations romanesques. Appartiennent à cette catégorie la référence à Ali, pris et tué seulement en 1822 : " Elle concevait le pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l'eau " (92-93 ; note 100) ; les romans Ipsiboé (publié en 1823) et Anaconda (publié en 1822) : " Elle palpitait (…) pour l'Ipsiboé de M. d'Arlincourt comme pour l'Anaconda de Lewis " (92 ; note 99). On se fera une idée des goûts littéraires de Mme de Bargeton à la lecture des extraits suivants du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, par Pierre Larousse, consacré à Ch.-Victor Prévôt, vicomte d’Arlincourt, poète et romancier (1789-1856) :
[…] le noble écrivain s'est principalement rendu fameux par ses romans. Qui ne connaît, au moins de réputation, l'Étrangère, le Renégat, Ipsiboé, et surtout le Solitaire, tant de fois réimprimé, traduit dans toutes les langues et arrangé pour toutes les scènes de l'Europe ? Ces productions, dont la vogue est aujourd'hui un sujet d'étonnement, sont des modèles de bizarrerie, d'invraisemblance, d'enflure et de mauvais goût. Le style n'appartient qu'à l'auteur ; jamais on n'avait écrit la langue française d'une manière aussi extraordinaire. Il y a des audaces grammaticales qui dépassent tout ce que les romantiques ont aventuré depuis, des inversions impossibles, incompréhensibles, un luxe d'adjectifs et d'épithètes à faire dresser les cheveux ; enfin, des conceptions absurdes, des caractères faux et des sentiments outrés. […] Ni l’âge, ni le silence qui se faisaient autour de son nom, n'épuisèrent sa redoutable fertilité ; jusqu'à son dernier jour, il inonda le public de romans qui ressemblaient aux modes de 1820, et qui défrayaient la gaieté des petits journaux quand la matière venait à leur manquer. […]
Ces goûts, au demeurant, peuvent laisser planer des doutes sur la qualité littéraire des poèmes du " Byron d'Angoulême " (125).
Même s’il ne s’agit pas de référence artistique, l’évocation d’une épidémie à Barcelone qui n’aura lieu qu’en août 1821 est à placer dans la même catégorie : " Il lui prenait envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d'aller mourir de la fièvre jaune à Barcelone en soignant les malades " (93 ; note 102).
Ces indications montrent que son état d’esprit est alors propice à un coup de tête frondant les normes sociales. Lucien tombe au bon moment. On sait que le naturel aristocratique et que la norme reprendront vite le dessus, le moment venu. Louise trouvera à concilier de manière raisonnable ses aspirations à une vie extraordinaire avec les impératifs de caste : elle épousera le baron Châtelet, heureux parasite politique à la vie un temps aventureuse (96).
Les autres anachronismes, assez nombreux, ont une fonction moins évidente. Peut-être d’ailleurs ne sont-ils pas tous volontaires. On relève ainsi les références à Ourika, de la duchesse de Duras (205 ; la note 222 rappelle qu’" Ourika ne paraîtra qu’en 1824 ") dans la liste des écrivains célèbres reçus par la marquise d’Espard ; Léonide de Victor Ducange (publié en 1823), dans la liste des affiches des libraires (225 ; note 245) ; la 9e édition du Solitaire (qui ne paraît qu’en novembre 1822), dans le bureau du journal (254 ; note 295) ; dans la liste des livres que Lousteau vend à Barbet, l’un ne paraît qu’en 1828 (Yseult de Dole, 271 ; note 321) ; parmi les livres des libraires des Galeries du Bois, Jocko ne paraît qu’en 1824 (279 ; note 337) ; un livre de Chateaubriand (Les Quatre Stuarts) d’abord inaperçu qui deviendra un succès grâce à un article, paru en 1828 (362 ; note 448) ; une allusion à une œuvre que Vigny n’a écrite qu’en 1824, Eloa, dans l’article qui accueille Lucien à Angoulême (545 ; note 582) ; Carlos Herrera voulant démontrer à Lucien le pouvoir des juifs évoque en septembre 1822 Robert le Diable, écrit en 1831, les Reisebilder écrits par Heine en 1826-1830, Rachel jouant Phèdre, ce qui ne sera le cas qu’en 1843 (598 ; note 626).
Dans le domaine du théâtre, Fleury fait partie des acteurs que va voir Lucien à son arrivée à Paris, alors qu’il ne joue plus en 1821 (224 ; note 244).
Enfin le spectacle du Panorama-Dramatique, en octobre 1821, succède à la représentation de Bertram, pièce qui n’est jouée qu’en novembre 1822 (291 ; note 358).
Comme on le voit, une bonne partie de ces anachronismes sont porteurs de sens par rapport à Louise et Lucien : tous les indices textuels confirment décidément l’une comme futile, et l’autre comme perdant.
À aucun moment le texte ne donne une date permettant d’établir la date de naissance de Lucien ou ne lui attribue un âge précis. Au contraire, le texte reste vague, en donnant des indices successifs non concordants.
Lucien, las de la pauvreté, retrouve David à Angoulême au retour de celui-ci, donc fin 1919 : " Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collège, Lucien, fatigué de boire à la grossière coupe de la misère, était sur le point de prendre un de ces partis extrêmes auxquels on se décide à vingt ans." (77). Lucien aurait donc 20 ans en 1919.
Mais, commentant la lettre exaltée que Lucien écrit à Louise lorsqu’elle le renie à Paris, Balzac note qu’elle est " pleine de cette sombre dignité que l'artiste de vingt et un ans exagère souvent " (216) : seconde indication, qui infirme la précédente, Lucien aurait 21 ans, en 1821.
Surpris par la tournure soudaine des événements, Lucien explique à Lousteau le soir du spectacle du Panorama : " Il m'arrive, mon cher, dans une soirée, plus d'événements que dans les dix-huit premières années de ma vie. " (306). Cette troisième indication permettrait d’attribuer l’âge de 18 ans à Lucien, en 1821.
Malheureusement, une dernière indication, au lieu de confirmer l’une ou l’autre des pistes précédentes, les dément, en laissant supposer que Lucien pourrait avoir 25 ans, en 1822 : " Les dettes sont jolies chez les jeunes gens de vingt-cinq ans ; plus tard, personne ne les pardonne." (401).
Une dernière piste brouille définitivement les cartes : Petit-Claud est le " copain " de Lucien (537), avec qui il est allé au collège, ce qui suppose un âge à peu près identique. Or le texte nous donne l’âge de Petit-Claud : en 1822, il a vingt-neuf ans (486)
La question reste donc ouverte, le lecteur ne saura pas si le héros, en 1821, a 18, 21, 22 ou 25 ans, voire plus…
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L’écriture du temps est évidemment fondamentale dans les Illusions perdues, où elle revêt au moins une triple fonction :
- elle caractérise les rites sociaux en usage à l’époque considérée ;
- elle traduit le parcours social du personnage principal, mettant en scène tour à tour son exclusion et son ascension ;
- elle pose les cadres historiques de l’observation minutieuse du romancier qui, d’une Révolution à l’autre, s’attache aux rouages d’une société en mutation, où s’opposent en cruels soubresauts noblesse et bourgeoisie.
Enlisant les Séchard dans une vie " heureuse et paresseuse " (622), elle laisse un destin ouvert à Lucien, puisque le roman se termine par l’annonce de sa réapparition dans Les Scènes de la vie parisienne. Mais, ayant joué de lui tout au long du roman, elle manifeste assez par cette absence de clôture que Lucien, marqué par une faiblesse rédhibitoire, est en sursis.