Michelet : La Mer (1861)
"Baiser terrible et suspect. Habitués à dévorer, engloutir tout à laveugle (animaux, bois, pierres, nimporte), cette fois, chose admirable ! ils sabstiennent. Quelque appétissants quils puissent être lun pour lautre, impunément, ils sapprochent de leur scie, de leurs dents mortelles. La femelle, intrépidement, se laisse accrocher, maîtriser, par les terribles grappins quil lui jette. Et, en effet, elle nest pas dévorée. Cest elle qui labsorbe et lemporte. Mêlés, les monstres furieux roulent des semaines entières, ne pouvant, quoique affamés, se résigner au divorce, ni sarracher lun de lautre, et, même en pleine tempête, invincibles, invariables dans leur farouche embrassement.
On prétend que, séparés même, ils se poursuivent encore damour, que le fidèle requin, attaché à ce doux objet, la suit jusquà sa délivrance, aime son héritier présomptif, unique fruit de ce mariage, et jamais, jamais ne le mange. Il le suit et veille sur lui. Enfin, sil vient un péril, cet excellent père le ravale et labrite dans sa vaste gueule, mais non pas pour le digérer.
Si la vie des mers a un rêve, un vu, un désir confus, cest celui de la fixité. Le moyen violent, tyrannique, du requin, ces prises dacier, ce grappin sur la femelle, la fureur de leur union, donnent lidée dun amour de désespérés. Qui sait en effet si dautres espèces, douces et propres à la famille, qui sait si cette impuissance dunion, cette fluctuation sans fin dun voyage éternel sans but, nest pas une cause de tristesse ? Ils deviennent, ces enfants des mers, tout amoureux de la terre. Beaucoup remontent dans les fleuves, acceptent la fadeur de leau douce, si pauvre et si peu nourrissante, pour lui confier, loin des tempêtes, lespoir de leur postérité. Tout au moins ils se rapprochent des rivages de la mer, cherchent quelque anse sinueuse. Ils deviennent même industrieux, et, de sable, de limon, dherbe, essayent de faire de petits nids. Effort touchant. Ils nont nullement les instruments de linsecte, merveille dindustrie animale. Ils sont dépourvus bien plus que loiseau. Cest à force de persévérance, sans mains, ni pattes, ni bec, uniquement de leur pauvre corps, quils rassemblent un paquet dherbes, le percent, y passent et repassent, jusquà obtenir une certaine cohésion (voir Coste sur les épinoches). Mais que de choses les entravent ! La femelle, aveugle et gourmande, trouble le travail, menace les ufs. Le mâle ne les quitte pas, les défend, les protège, plus mère que la mère elle-même." (Livre II, chapitre XI)