La grenouille est associée à la mort :
«
contre les chouettes, dont le vol oblique leur rase le museau,
emportant un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture
vivante, douce pour les petits ; [...] » (Les Chants de
Maldoror - Chant I)
Mais elle sert aussi de nourriture. En apportant ainsi la vie à de petits animaux, elle leur permet de vivre, comme dans ce passage :
«
Mais, l'esprit se dessèche par une réflexion condensée
et continuellement tendue ; il hurle comme les grenouilles
d'un marécage, quand une troupe de flamants voraces et de
hérons affamés vient s'abattre sur les joncs de ses
bords. » (Les Chants de Maldoror - Chant V)
Notons aussi l'association avec les « marécages », lieu de maladie, donc de mort ; cette scène de massacre est similaire à la première mais l'image, ici, est plus violente.
Peut-être par son habitat, mais aussi par son aspect, la grenouille est un animal inspirant le dégoût :
«
Quand le pied glisse sur une grenouille, l'on sent une
sensation de dégoût ; [...] » (Les Chants de
Maldoror - Chant IV)
Elle est associée avec d'autres animaux répugnants :
«
[...] les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les
grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts,
ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère,
noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, [...] -
devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps
de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si
souverainement. » (Poésies I)
Par ailleurs, la grenouille est humanisée, on peut évoquer par exemple « l'esprit incisif des grenouilles » :
«
Je ne devais pas longtemps jouir de sa présence ; le temps
sapprochait, où elle devait, dune manière
inattendue, faire ses adieux aux enchantements de la vie, abandonnant
pour toujours la compagnie des tourterelles, des gelinottes et des
verdiers, les babillements de la tulipe et de lanémone,
les conseils des herbes du marécage, lesprit incisif des
grenouilles, et la fraîcheur des ruisseaux. » (Les
Chants de Maldoror - Chant III)
Cela permettra des comparaisons de ce type (inspirée de La Fontaine) :
«
Lhomme mange des substances nourrissantes, et fait dautres
efforts, dignes dun meilleur sort, pour paraître
gras.Quelle se gonfle tant quelle voudra, cette adorable
grenouille. » (Les Chants de Maldoror - Chant I)
Ici, l'homme est une grenouille, par le jeu de la métaphore. C'est donc l'aboutissement de l'humanisation ou, à l'inverse, le début de l'animalisation ; la grenouille sert à déshumaniser l'homme.
Tout d'abord, la grenouille sert bien à comparer l'homme avec l'animal, notamment chez Emile Zola, dans Germinal :
« Oui, oui... On m'a retiré trois fois de là-dedans en morceaux, une fois avec tout le poil roussi, une autre avec de la terre jusque dans le gésier, la troisième avec le ventre gonflé d'eau comme une grenouille... Alors, quand ils ont vu que je ne voulais pas crever, ils m'ont appelé Bonnemort, pour rire. »
Donc dans cet extrait, Bonnemort est comparé à une
grenouille, son ventre fait penser à celui de l'animal. De
plus, il existe bien là une relation avec la mort, puisque
l'homme a failli mourir.
Par ailleurs, à l'instar de
Lautréamont, Charles Baudelaire utilise la comparaison avec la
grenouille pour animaliser l'homme, ou plutôt la femme, dans
Petits poèmes en prose (poème XI) : «
la femme sauvage et la petite-maîtresse », dans l'extrait
suivant :
« A vous voir ainsi, ma belle délicate, les pieds dans la fange et les yeux tournés vaporeusement vers le ciel, comme pour lui demander un roi, on dirait vraisemblablement une jeune grenouille qui invoquerait l'idéal. »
Ainsi, par le jeu de la métaphore, la femme devient une
grenouille. La comparaison ne s'attache pas à l'animal dans
son côté bestial, mais plutôt à un côté
intelligent, puisque le batracien invoque un idéal, il est
donc pourvu d'une intelligence que lui offre la comparaison avec
l'homme. C'est donc une comparaison « cyclique » : la
grenouille sert à déshumaniser l'homme, et celui-ci
l'aide à l'humaniser, à lui offrir des attributs
humains, notamment l'intelligence.
Balzac utilise la grenouille
pour décrire un objet dans un extrait des Chouans :
« Cette cruche est terminée par une espèce de gueule, assez semblable à la tête d'une grenouille prenant l'air hors de l'eau. »
Par ailleurs,chez Gustave Flaubert, la grenouille sert à évoquer un paysage bucolique, l'animal entre dans un cadre qui finalement lui est propre, la nature. Nous pouvons constater cela dans un extrait de Madame Bovary :
« Il l'entraîna plus loin, autour d'un petit étang, où des lentilles d'eau faisaient une verdure sur les ondes. Des nénuphars flétris se tenaient immobiles entre les joncs. Au bruit de leurs pas dans l'herbe, des grenouilles sautaient pour se cacher. »
Nous pouvons remarquer la même description chez Maupassant, dans La parure et autres contes parisiens :
« C'était l'heure fraîche qui précède le jour, l'heure du grand sommeil, du grand repos, du calme profond. Les bruits légers de la nuit eux-mêmes s'étaient tus. Les rossignols ne chantaient plus ; les grenouilles avaient fini leur vacarme. »
Ici, l'animal est rapproché du bruit ; mais il n'a rien de répugnant, il fait juste partie de la nature, de la campagne.
Nous pouvons aussi retrouver une relation entre la grenouille et la boisson, par exemple chez Zola, dans La Débâcle :
« oh ! Moi, dit Jean, j' ai la peau plus dure, je puis attendre... un bon coup de sirop de grenouille, et me voilà d'aplomb ! »
Ce « sirop de genouille » est de l'au de pluie..., et dans Nana, on retrouve l'expression « manger la grenouille », qui signifie « Disposer abusivement de fonds dont on n'est que le dépositaire » (TLF) :
« - Voyons, chéri, est-ce ma faute? Si tu étais la justice, est-ce que tu me condamnerais ?... Je n'ai pas dit à Philippe de manger la grenouille, bien sûr; pas plus que je n'ai poussé ce petit malheureux à se massacrer... »
Chez Maupassant, nous pouvons voir dans un extrait une légère surprise lorsque l'homme aperçoit une grenouille :
« Patissot l'observait avec un profond intérêt, quand quelque chose remua sous ses pieds. Il eut peur d'abord, et sauta de côté; puis, se penchant avec précaution, il aperçut une grenouille, grosse comme une noisette, qui faisait des bonds énormes. » (La parure et autres contes parisiens, « les dimanches d'un bourgeois à Paris »)
Mais nous ne sentons pas le dégoût qui existe dans l'oeuvre de Lautréamont. La tonalité est même comique.
Pour conclure, nous pouvons constater que la grenouille n'est pas
décrite dans son côté répugnant, comme
dans l'oeuvre de Lautréamont. Par contre, elle est utilisée
dans le cadre de la comparaison avec l'homme. Enfin, la relation avec
la mort n'est pas toujours fréquente. Ainsi, peut-être
que Lautréamont a innové, dans le sens où il
évoque cet animal dans des contextes différents (d'où
la grenouille doit apparaître normalement), que sont la mort et
la répugnance.
(fiche établie par Marilyne Mamane)