Le requin est pour Lautréamont le symbole de la
cruauté de la nature mais aussi celui de la bestialité de
lhomme. Maldoror, en particulier, devient légal du
requin.
I) Un monstre
Le requin, dont Ducasse a peut-être vu quelques spécimens lors de ses traversées de lAtlantique, est un des animaux les plus dangereux et les plus répugnants de la création :
« Sur la terre, la vipère,
lil gros du crapaud, le tigre,
léléphant ; dans la mer, la baleine, le requin,
le marteau, linforme raie, la dent du phoque polaire
[...] » (Les Chants de Maldoror - Chant I)
« Cest une succession non
interrompue de combats, dont ne rêveront pas les boule-dogues,
interdits en France, les requins et les
macrocéphales-cachalots. » (Poésies I)
Mais, en même temps, la force de lanimal suscite ladmiration :
« Quand le pied glisse sur une grenouille,
lon sent une sensation de dégoût ; mais, quand on
effleure, à peine, le corps humain, avec la main, la peau des
doigts se fend, comme les écailles dun bloc de mica
quon brise à coups de marteau ; et, de même que le
cur dun requin, mort depuis une heure, palpite
encore, sur le pont, avec une vitalité tenace, ainsi nos
entrailles se remuent de fond en comble, longtemps après
lattouchement. » (Les Chants de Maldoror -
Chant IV)
« Mais, je tavertis que tu nas
pas besoin de madresser la parole, si ton dessein audacieux
est de faire naître en moi lamitié et la vénération que
je sentis pour toi, dès que je te vis, pour la première fois,
accomplissant, avec la grâce et la force du requin, ton
pèlerinage indomptable et rectiligne. » (Les Chants de
Maldoror - Chant IV)
II) Lhomme requin
« Qui te dit que tu nen renifleras
pas, baigné dans dinnombrables voluptés, tant que tu
voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te
renversant de ventre, pareil à un requin, dans lair
beau et noir, comme si tu comprenais limportance de cet
acte et limportance non moindre de ton appétit légitime,
lentement et majestueusement, les rouges émanations ? » (Les
Chants de Maldoror - Chant I)
« Jai vu les hommes, à la tête
laide et aux yeux terribles enfoncés dans lorbite obscur,
surpasser la dureté du roc, la rigidité de lacier fondu,
la cruauté du requin, linsolence de la jeunesse, la
fureur insensée des criminels, les trahisons de
lhypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la
puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus
cachés au dehors, les plus froids des mondes et du ciel ;
lasser les moralistes à découvrir leur cur, et faire
retomber sur eux la colère implacable den haut. » (Les
Chants de Maldoror - Chant I)
« Poitrine divine, souillée, un jour, par
lamer contact des têtons dune femme sans
pudeur ! Ame royale, livrée, dans un moment doubli,
au crabe de la débauche, au poulpe de la faiblesse de
caractère, au requin de labjection individuelle, au
boa de la morale absente, et au colimaçon monstrueux de
lidiotisme ! Le cheveu et son maître
sembrassèrent étroitement, comme deux amis qui se
revoient après une longue absence. » (Les Chants de
Maldoror - Chant III)
« Les perturbations, les anxiétés, les
dépravations, la mort, les exceptions dans lordre physique
ou moral, lesprit de négation, les abrutissements, les
hallucinations servies par la volonté, les tourments, la
destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités,
les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce
qui est inattendu, ce quil ne faut pas faire, les
singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la
charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et
avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie
terrible de lorgueil, linoculation des stupeurs
profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les
tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les
incartades agressives, la démence, le splëen, les
épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le
lecteur préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les
névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer
la logique aux abois, les exagérations, labsence de
sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre,
les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan
des romanciers de cours dassises, les tragédies, les odes,
les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la
raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les
affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins,
le simoun des déserts, [...] » (Poésies I)
III) Maldoror le requin
« Au reste, que mimporte doù
je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté,
jaurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin,
dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté
reconnue : je ne serais pas si méchant. » (Les Chants
de Maldoror - Chant I)
« écoute, si laveu dun homme,
qui se rappelle avoir vécu un demi-siècle sous la forme de requin
dans les courants sous-marins qui longent les côtes de
lAfrique, tintéresse assez vivement pour lui prêter
ton attention, sinon avec amertume, du moins sans la faute
irréparable de montrer le dégoût que je
tinspire. » (Les Chants de Maldoror -
Chant IV)
La scène du naufrage. Maldoror saccouple avec la femelle requin :
« De tous ces êtres humains, qui remuent
les quatre membres dans ce continent peu ferme, les requins
ne font bientôt quune omelette sans ufs, et se la
partagent daprès la loi du plus fort. » (Les
Chants de Maldoror - Chant II)
« Une énorme femelle de requin
vient prendre part au pâté de foie de canard, et manger du
bouilli froid. » (Les Chants de Maldoror - Chant II)
« Une lutte sengage entre elle et
les requins, pour se disputer les quelques membres
palpitants qui flottent par-ci, par-là, sans rien dire, sur la
surface de la crême rouge. » (Les Chants de Maldoror -
Chant II)
« Mais, trois requins vivants
lentourent encore, et elle est obligée de tourner en tous
sens, pour déjouer leurs manuvres. » (Les Chants
de Maldoror - Chant II)
« Il a les yeux fixés sur cette
courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. »
(Les Chants de Maldoror - Chant II)
« Il nhésite plus, il épaule son
fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa deuxième
balle dans louïe dun des requins, au moment
où il se montrait au-dessus dune vague. » (Les
Chants de Maldoror - Chant II)
« Restent deux requins qui
nen témoignent quun acharnement plus grand. »
(Les Chants de Maldoror - Chant II)
« Désormais, chaque requin a
affaire à un ennemi. » (Les Chants de Maldoror -
Chant II)
« La citadelle mobile se débarrasse
facilement du dernier adversaire... Se trouvent en présence le
nageur et la femelle de requin, sauvée par lui. » (Les
Chants de Maldoror - Chant II)
« Alors, dun commun accord, entre
deux eaux, ils glissèrent lun vers lautre, avec une
admiration mutuelle, la femelle de requin écartant
leau de ses nageoires, Maldoror battant londe avec
ses bras ; et retinrent leur souffle, dans une vénération
profonde, chacun désireux de contempler, pour la première fois,
son portrait vivant. » (Les Chants de Maldoror -
Chant II)
On lira le texte de Michelet (La Mer, 1861) sur l'accouplement des requins, qui est une source possible de Ducasse.