Tremdall a touché la main pour la dernière fois, à celui qui sabsente volontairement, toujours fuyant devant lui, toujours limage de lhomme le poursuivant. Le juif errant se dit que, si le sceptre de la terre appartenait à la race des crocodiles, il ne fuirait pas ainsi. Tremdall, debout sur la vallée, a mis une main devant ses yeux, pour concentrer les rayons solaires, et rendre sa vue plus perçante, tandis que lautre palpe le sein de lespace, avec le bras horizontal et immobile. Penché en avant, statue de lamitié, il regarde avec des yeux, mystérieux comme la mer, grimper, sur la pente de la côte, les guêtres du voyageur, aidé de son bâton ferré. La terre semble manquer à ses pieds, et quand même il le voudrait, il ne pourrait retenir ses larmes et ses sentiments :
"Il est loin ; je vois sa silhouette cheminer sur un étroit sentier. Où sen va-t-il, de ce pas pesant ? Il ne le sait lui-même... Cependant, je suis persuadé que je ne dors pas : quest-ce qui sapproche, et va à la rencontre de Maldoror ? Comme il est grand, le dragon... plus quun chêne ! On dirait que ses ailes blanchâtres, nouées par de fortes attaches, ont des nerfs dacier, tant elles fendent lair avec aisance. Son corps commence par un buste de tigre, et se termine par une longue queue de serpent. Je nétais pas habitué à voir ces choses. Qua-t-il donc sur le front ? Jy vois écrit, dans une langue symbolique, un mot que je ne puis déchiffrer. dun dernier coup daile, il sest transporté auprès de celui dont je connais le timbre de voix. Il lui a dit : "Je tattendais, et toi aussi. Lheure est arrivée ; me voilà. Lis, sur mon front, mon nom écrit en signes hiéroglyphiques." Mais lui, à peine a-t-il vu venir lennemi, sest changé en aigle immense, et se prépare au combat, en faisant claquer de contentement son bec recourbé, voulant dire par là quil se charge, à lui seul, de manger la partie postérieure du dragon. Les voilà qui tracent des cercles dont la concentricité diminue, espionnant leurs moyens réciproques, avant de combattre ; ils font bien. Le dragon me paraît plus fort ; je voudrais quil remportât la victoire sur laigle. Je vais éprouver de grandes émotions, à ce spectacle où une partie de mon être est engagée. Puissant dragon, je texciterai de mes cris, sil est nécessaire ; car, il est de lintérêt de laigle quil soit vaincu. Quattendent-ils pour sattaquer ? Je suis dans des transes mortelles. Voyons, dragon, commence, toi, le premier, lattaque. Tu viens de lui donner un coup de griffe sec : ce nest pas trop mal. Je tassure que laigle laura senti ; le vent emporte la beauté de ses plumes, tâchées de sang. Ah ! laigle tarrache un il avec son bec, et, toi, tu ne lui avais arraché que la peau ; il fallait faire attention à cela. Bravo, prends ta revanche, et casse-lui une aile ; il ny a pas à dire, tes dents de tigre sont très bonnes. Si tu pouvais approcher de laigle, pendant quil tournoie dans lespace, lancé en bas vers la campagne ! Je le remarque, cet aigle tinspire de la retenue, même quand il tombe. Il est par terre, il ne pourra pas se relever. Laspect de toutes ces blessures béantes menivre. Vole à fleur de terre autour de lui, et, avec les coups de ta queue écaillée de serpent, achève-le, si tu peux. Courage, beau dragon ; enfonce-lui tes griffes vigoureuses, et que le sang se mêle au sang, pour former des ruisseaux où il ny ait pas deau. Cest facile à dire, mais non à faire. Laigle vient de combiner un nouveau plan stratégique de défense, occasionné par les chances malencontreuses de cette lutte mémorable ; il est prudent. Il sest assis solidement, dans une position inébranlable, sur laile restante, sur ses deux cuisses, et sur sa queue, qui lui servait auparavant de gouvernail. Il défie des efforts plus extraordinaires que ceux quon lui a opposés jusquici. Tantôt, il tourne aussi vite que le tigre, et na pas lair de se fatiguer ; tantôt, il se couche sur le dos, avec ses deux fortes pattes en lair, et, avec sang-froid, regarde ironiquement son adversaire. Il faudra, à bout de compte, que je sache qui sera le vainqueur ; le combat ne peut pas séterniser. Je songe aux conséquences quil en résultera ! Laigle est terrible, et fait des sauts énormes qui ébranlent la terre, comme sil allait prendre son vol ; cependant, il sait que cela lui est impossible. Le dragon ne sy fie pas ; il croit quà chaque instant laigle va lattaquer par le côté où il manque dil... Malheureux que je suis ! Cest ce qui arrive. Comment le dragon sest laissé prendre à la poitrine ? Il a beau user de la ruse et de la force ; je maperçois que laigle, collé à lui par tous ses membres, comme une sangsue, enfonce de plus en plus son bec, malgré de nouvelles blessures quil reçoit, jusquà la racine du cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que le corps. Il paraît être à laise ; il ne se presse pas den sortir. Il cherche sans doute quelque chose, tandis que le dragon, à la tête de tigre, pousse des beuglements qui réveillent les forêts. Voilà laigle, qui sort de cette caverne. Aigle, comme tu es horrible ! Tu es plus rouge quune mare de sang ! Quoique tu tiennes dans ton bec nerveux un cur palpitant, tu es si couvert de blessures, que tu peux à peine te soutenir sur tes pattes emplumées ; et que tu chancelles, sans desserrer le bec, à côté du dragon qui meurt dans deffroyables agonies. La victoire a été difficile ; nimporte, tu las remportée : il faut, au moins, dire la vérité... Tu agis daprès les règles de la raison, en te dépouillant de la forme daigle, pendant que tu téloignes du cadavre du dragon. Ainsi donc, Maldoror, tu as été vainqueur ! Ainsi donc, Maldoror, tu as vaincu lEspérance ! Désormais, le désespoir se nourrira de ta substance la plus pure ! Désormais, tu rentres, à pas délibérés, dans la carrière du mal ! Malgré que je sois, pour ainsi dire, blasé sur la souffrance, le dernier coup que tu as porté au dragon na pas manqué de se faire sentir en moi. Juge toi-même si je souffre ! Mais tu me fais peur. Voyez, voyez, dans le lointain, cet homme qui senfuit. Sur lui, terre excellente, la malédiction a poussé son feuillage touffu ; il est maudit et il maudit. Où portes-tu tes sandales ? Où ten vas-tu, hésitant comme un somnambule, au-dessus dun toit ? Que ta destinée perverse saccomplisse ! Maldoror, adieu ! Adieu, jusquà léternité, où nous ne nous retrouverons pas ensemble ! "
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