Les Chants de Maldoror - Chant VI

[ Strophe 4]

II

Il tire le bouton de cuivre, et le portail de l’hôtel moderne tourne sur ses gondsIl arpente la cour, parsemée de sable fin, et franchit les huit degrés du perron.Les deux statues, placées à droite et à gauche comme les gardiennes de l’aristocratique villa, ne lui barrent pas le passageCelui qui a tout renié, père, mère, Providence, amour, idéal, afin de ne plus penser qu’à lui seul, s’est bien gardé de ne pas suivre les pas qui précédaientIl l’a vu entrer dans un spacieux salon du rez-de-chaussée, aux boiseries de cornalineLe fils de famille se jette sur un sofa, et l’émotion l’empêche de parlerSa mère, à la robe longue et traînante, s’empresse autour de lui, et l’entoure de ses brasSes frères, moins âgés que lui, se groupent autour du meuble, chargé d’un fardeau ; ils ne connaissent pas la vie d’une manière suffisante, pour se faire une idée nette de la scène qui se passeEnfin, le père élève sa canne, et abaisse sur les assistants un regard plein d’autorité.Appuyant le poignet sur les bras du fauteuil, il s’éloigne de son siége ordinaire, et s’avance, avec inquiétude, quoique affaibli par les ans, vers le corps immobile de son premier-Il parle dans une langue étrangère, et chacun l’écoute dans un recueillement respectueux : "Qui a mis le garçon dans cet état ? La Tamise brumeusecharriera encore une quantité notable de limon avant que mes forces soient complétement épuiséesDes lois préservatrices n’ont pas l’air d’exister dans cette contrée inhospitalièreIl éprouverait la vigueur de mon bras, si je connaissais le coupable.Quoique jaie pris ma retraite, dans l’éloignement des combats maritimes, mon épée de commodore, suspendue à la muraille, n’est pas encore rouilléeD’ailleurs, il est facile d’en repasser le fil.Mervyn, tranquillise-toi  ; je donnerai des ordres à mes domestiques, afin de rencontrer la trace de celui que, désormais, je chercherai, pour le faire périr de ma propre mainFemme, ôte-toi de , et va taccroupir dans un coin ; tes yeux mattendrissent, et tu ferais mieux de refermer le conduit de tes glandes lacrymalesMon fils, je t’en supplie, réveille tes sens, et reconnais ta famille ; c’est ton père qui te parle... " La mère se tient à l’écart, et, pour obéir aux ordres de son maître, elle a pris un livre entre ses mains, et s’efforce de demeurer tranquille, en présence du danger que court celui que sa matrice enfanta"... Enfants, allez vous amuser dans le parc, et prenez garde, en admirant la natation des cygnes, de ne pas tomber dans la pièce d’eau..." Les frères, les mains pendantes, restent muets  ; tous, la toque surmontée d’une plume arrachée à l’aile de l’engoulevent de la Caroline, avec le pantalon de velours s’arrêtant aux genoux, et les bas de soie rougese prennent par la main, et se retirent du salon, ayant soin de ne presser le parquet d’ébène que de la pointe des pieds.Je suis certain qu’ils ne s’amuseront pas, et qu’ils se promèneront avec gravité dans les allées de platanes.Leur intelligence est précoceTant mieux pour eux."... Soins inutiles, je te berce dans mes bras, et tu es insensible à mes supplicationsVoudrais-tu relever la tête ? Jembrasserai tes genoux, s’il le fautMais non... elle retombe inerte." - "Mon doux maître, si tu le permets à ton esclave, je vais chercher dans mon appartement un flacon rempli d’essence de térébenthine, et dont je me sers habituellement quand la migraine envahit mes tempes, après être revenue du théâtre, ou lorsque la lecture d’une narration émouvante, consignée dans les annales britanniques de la chevaleresque histoire de nos ancêtres, jette ma pensée rêveuse dans les tourbières de l’assoupissement." - "Femme, je ne t’avais pas donné la parole, et tu n’avais pas le droit de la prendreDepuis notre légitime union, aucun nuage n’est venu s’interposer entre nousJe suis content de toi, je n’ai jamais eu de reproches à te faire : et réciproquementVa chercher dans ton appartement un flacon rempli d’essence de térébenthineJe sais qu’il s’en trouve un dans les tiroirs de ta commode, et tu ne viendras pas me l’apprendreDépêche-toi de franchir les degrés de l’escalier en spirale, et reviens me trouver avec un visage content." Mais la sensible Londonienne est à peine arrivée aux premières marches (elle ne court pas aussi promptement qu’une personne des classes inférieures) que déjà une de ses demoiselles d’atour redescend du premier étage, les joues empourprées de sueur, avec le flacon qui, peut-être, contient la liqueur de vie dans ses parois de cristalLa demoiselle s’incline avec grâce en présentant son offre, et la mère, avec sa démarche royale, s’est avancée vers les franges qui bordent le sofa, seul objet qui préoccupe sa tendresseLe commodore, avec un geste fier, mais bienveillant, accepte le flacon des mains de son épouseUn foulard d’Inde y est trempé, et l’on entoure la tête de Mervyn avec les méandres orbiculaires de la soieIl respire des sels  ; il remue un bras.La circulation se ranime, et l’on entend les cris joyeux d’un kakatoès des Philippines, perché sur l’embrasure de la fenêtre"Qui va ?... Ne marrêtez point... suis-je ? Est-ce une tombe qui supporte mes membres alourdis ? Les planches m’en paraissent douces... Le médaillon qui contient le portrait de ma mère, est-il encore attaché à mon cou ?... Arrière, malfaiteur, à la tête écheveléeIl n’a pu matteindre, et j’ai laissé entre ses doigts un pan de mon pourpointDétachez les chaînes des bouledogues, car, cette nuit, un voleur reconnaissable peut s’introduire chez nous avec effraction, tandis que nous serons plongés dans le sommeilMon père et ma mère, je vous reconnais, et je vous remercie de vos soinsAppelez mes petits frèresC’est pour eux que j’avais acheté des pralines, et je veux les embrasser." A ces mots, il tombe dans un profond état léthargiqueLe médecin, qu’on a mandé en toute hâte, se frotte les mains et s’écrie : "La crise est passéeTout va bienDemain votre fils se réveillera dispostous, allez-vous-en dans vos couches respectives, je l’ordonne, afin que je reste seul à côté du malade, jusqu’à l’apparition de l’aurore et du chant du rossignol." Maldoror, caché derrière la porte, n’a perdu aucune paroleMaintenant, il connaît le caractère des habitants de l’hôtel, et agira en conséquenceIl saitdemeure Mervyn, et ne désire pas en savoir davantageIl a inscrit dans un calepin le nom de la rue et le numéro du bâtimentC’est le principalIl est sûr de ne pas les oublierIl s’avance, comme une hyène, sans être vu, et longe les côtés de la courIl escalade la grille avec agilité, et s’embarrasse un instant dans les pointes de fer ; d’un bond, il est sur la chausséeIl s’éloigne à pas de loup."Il me prenait pour un malfaiteur, s’écrie-t-il : lui, c’est un imbécileJe voudrais trouver un homme exempt de l’accusation que le malade a portée contre moiJe ne lui ai pas enlevé un pan de son pourpoint, comme il l’a ditSimple hallucination hypnagogique causée par la frayeurMon intention n’était pas aujourd'hui de memparer de lui, car, j’ai d’autres projets ultérieurs sur cetadolescent timide." Dirigez-vous du côté où se trouve le lac des cygnes ; et, je vous dirai plus tard pourquoi il s’en trouve un de complétement noir parmi la troupe, et dont le corps, supportant une enclume, surmontée du cadavre en putréfaction d’un crabe tourteau, inspire à bon droit de la méfiance à ses autres aquatiques camarades