Bruno Gnaoulé-Oupoh
Université de Cocody Abidjan
( Côte d’Ivoire)
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Il n’y a plus aujourd’hui un seul domaine de la connaissance qui n’ait été investi par l’ordinateur jusqu’y compris la littérature. Une banque de données d’histoire littéraire consiste en la création d’une encyclopédie informatique, contenant la chronologie des événements historiques, sociaux, politiques économiques, la biographie des écrivains, les textes littéraires au sens large du terme, c’est à dire aussi bien de sources orales qu’écrites, et relevant tant de la fiction que de la critique, sous toutes les formes de présentation, la bibliographie, les courants et prix littéraires, l’histoire de la culture, le mouvement des idées, les éditeurs, les institutions littéraires, les médias de diffusion. Elle trouve sa nécessité, et tire sa légitimité dans le fait de pouvoir répondre à une demande que seul l’informatique peut satisfaire. La constitution de ces banques permettra la mise en réseau des données, et leur diffusion sur l’autoroute de l’information, en interaction avec les banques de données existantes en France et au Québec, et celles qui seront créées dans les autres espaces francophones d’Europe et d’Amérique. Ce positionnement des auteurs, des œuvres, et des cultures de l’espace francophone sur Internet favorisera à n’en pas douter leur connaissance réciproque et contribuera à leur rayonnement. L’objectif visé ici est double : stimuler davantage la prise de conscience sur les enjeux ou contribuer à la susciter là où elle ne semble pas s’être encore manifestée (dans les universités africaines notamment) et suggérer une autre voie qui donnerait à la recherche littéraire plus d’ampleur et de perspective.
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Le souci constant de maîtriser de son environnement afin d’assurer son bien être a conduit l’espèce humaine à cette autre obsession : acquérir toujours plus de connaissances et les conserver en des lieux sûrs, en vue de leur exploitation par les générations présentes et futures. Ainsi le livre qui s’est historiquement substitué, depuis cinq siècles, à la mémoire des griots et aèdes, voit aujourd’hui son efficacité battue en brèche par une autre forme de mémoire, celle de l’électronique.
Le savoir s’est trouvé aussi du même coup sommé de s’adapter à cette révolution technologique dont l’ordinateur est le principal ordonnateur. Qu’on s’en réjouisse béatement, en tombant dans l’angélisme le plus naïf qui est de croire que tous les problèmes seront résolus par cette machine, en raison des immenses perspectives qu’elle ouvre à la connaissance, ou que l’on redoute de se laisser entraîner vers un goulag électronique, et l’apocalypse technologique, ce n’est guère que peine perdue. Il s’agit d’une situation irréversible.
Il n’y a plus aujourd’hui un seul domaine de la connaissance qui n’ait
été investi par ce support, jusqu’y compris la littérature.
Juste retour des choses, pour les belles lettres qui, avec la normalisation
progressive du discours scientifique se sont retrouvées en "marge
du savoir dans une poubelle où sont relégués les récits
et les fictions" et ce que Walter Moser nomme "les monstruosités
scientifiques" qui vont de l’alchimie aux aberrations métaphysiques.
Des banques de données bibliographiques, de textes, d’hypertextes et d’interrogation critique textuelle ont été élaborées, comblant ainsi le fossé entre la recherche scientifique et la recherche littéraire dont la rigueur et le rendement se trouvent renforcés et décuplés.
En quoi des banques de données d’histoire littéraire d’une façon générale, et spécifiquement africaines, constituent, dans ce contexte nouveau, une nécessité et pour quels enjeux ?
I. RECHERCHE LITTÉRAIRE FRANCOPHONE ET INFORMATIQUE
La recherche littéraire dans le domaine francophone utilise l’informatique depuis une dizaine d’années. On peut à cet égard citer le réseau "Littératures francophones" de l’Université des réseaux d’expression française (U.R.E.F.) de l’AUPELF qui apporte sur support informatique les informations bibliographiques utiles pour la recherche sur les littératures de la Francophonie.
Ainsi quelques programmes concernent les littératures maghrébines (Limag Charles Bonn de l’Université de Paris XIII, Férial Kachoukh, de la même université). Les littératures africaines (Litaf Virginie Coulon, Université de Bordeaux I). La littérature comparée Alain Vuillemin, Université de Limoges.)
Mais ces programmes outre le fait qu’ils ne portent que sur un aspect
de la recherche littéraire, la bibliographie, se heurtent dans leur
exploitation d’ensemble à des écueils que Jean Louis Joubert,
le coordonnateur de ce réseau, a ainsi identifiés : "Obtenue
à partir de bibliographies partielles la bibliographie générale
restera peut-être longtemps lacunaire et disparate. Elle supposera
un effort permanent de vérification et d’auto-correction. Le recours
à des bibliographies déjà constituées pose,
si leurs auteurs ne sont pas d’une manière ou d’une autre, associés
au réseau, des problèmes juridiques de propriété
intellectuelle.
A cela s’ajoute le fait que bibliographes et bibliométreurs,
bibliophiles et bibliologues ne se fondent pas sur les même principes,
n’ont pas les mêmes intérêts." Il faut donc, souligne
Jean
Louis Joubert, "inventer une méthode qui permette de mettre
en relation et en communication les différentes recherches bibliographiques
francophones identifiées et acceptant de s’associer en réseau.
La difficulté (loin d’être négligeable) tient a l’addition
des divergences : différence de projet, de méthode, de structuration
des bibliographies (les champs retenus sont rarement parfaitement superposables)
de matériels de logiciels".
Dans de telles conditions, l’objectif qui est de réaliser à terme une bibliographie littéraire francophone risque d’être difficilement atteint.
S’agissant des banques de données en texte intégral, alors que la littérature anglophone dispose de nombreuses éditons sur CD-ROM ou disquettes, la littérature francophone ne compte que Frantext, qui offre le texte intégral de nombreuses œuvres de langue française.
[Ajoutons aujourd'hui Gallica, l'ABU, Athena, la Bibliothèque électronique de Lisieux, et quelques autres, ainsi que de nombreux CD-ROM d'oeuvres complètes, comme Dumas ou Chateaubriand chez Acamédia] [note du webmestre]
Enfin il y a les banques de données d’histoire littéraire
qui se situent dans une perspective bien plus large que les précédentes.
On n’en compte que deux dans l’espace francophone. C’est en juin 1985 que
Henri Béhar professeur à l’université de Paris III,
Sorbonne Nouvelle, présentait le tout premier "projet
de banque de données d’histoire des faits littéraires".
L’équipe qu’il dirige actuellement au sein du Centre de Recherches Hubert de Phalèse, s’est donnée une orientation qui doit tenter d’unifier la banque de données factuelles qu’est la BDHL et les données textuelles que referme Frantext. Pour y parvenir, cette équipe est en train de créer un logiciel d’interrogation thématique de la banque FRANTEXT (CNRS, Paris) contenant plusieurs milliers d’œuvres littéraires françaises, qui ont servi a la préparation du Trésor de la langue française de Nancy.
La seconde Banque de données d’histoire littéraire francophone, est l’œuvre d’une équipe de recherches de l’Université Laval du Québec, dirigée par Clément Moisan professeur au département des littératures, membre du Centre de Recherches sur la Littérature québécoise (CRELIQ). Clément Moisan a suivi de 1991 à 1993, les dernières étapes de la Banque de Données d’Histoire Littéraire Française, avant de constituer son équipe et de réaliser la Banque de Données d’Histoire Littéraire Québécoise, sur le même modèle que celle de Paris III et sur le même logiciel. Les méthodologies utilisées dans la confection de ces deux banques, sont celles de l’Histoire littéraire, dont Clément Moisan a traité abondamment dans ses ouvrages.
Les équipes française et québécoise, ont été ainsi amenées à trouver les moyens les mieux adaptés, pour rendre compte de l’histoire littéraire, à l’aide des technologies modernes. Il s’agit de joindre l’histoire littéraire dans sa modernité théorique et méthodologique, et l’informatique comme ressource nouvelle, permettant une meilleure organisation et une diffusion plus rapide de ces faits et données littéraires.
Ces deux B.D.H.L. sont bâties sur les mêmes méthodes, ont les mêmes objectifs scientifiques et utilisent les mêmes moyens technologiques. La première a déjà pris place sur Internet, l’autre quasiment achevée, aboutira au même site. Sur leur modèle, peuvent et doivent être confectionnées des Banques de données d’histoires littéraires africaines.
II. LES BANQUES DE DONNÉES D’HISTOIRES LITTÉRAIRES AFRICAINES : UNE NÉCESSITÉ, POUR QUELS ENJEUX ?
Une banque de données d’histoire littéraire consiste en la création d’une encyclopédie informatique, contenant la chronologie des événements historiques, sociaux, politiques économiques, la biographie des écrivains, les textes littéraires au sens large du terme, c’est à dire aussi bien de sources orales qu’écrites, et relevant tant de la fiction que de la critique, sous toutes les formes de présentation, la bibliographie, les courants et prix littéraires, l’histoire de la culture, le mouvement des idées, les éditeurs, les institutions littéraires, les médias de diffusion.
Il s’agit en d’autres termes d’un support de connaissances qui présente "le tableau de la vie littéraire d’une nation" pour parler comme Lanson .
Dans l’espace africain francophone il n’existe encore aucun outil qui utilise l’informatique dans cette perspective. Or avec les données qu’elle recèle, une banque de données d’histoire littéraire peut satisfaire des besoins essentiels au triple plan documentaire, éducatif et scientifique.
Au premier niveau, son exploitation dans la conduite des projets de développement, se révélera immanquablement féconde. En tant que phénomène social, la littérature, avec tous ces éléments dont se compose son environnement, occupe une place centrale dans la production culturelle d’une nation. Elle est le lieu privilégié où il est possible de traiter d’une multitude de sujets et d’explorer des domaines variés : l’histoire, l’économie, la philosophie, le droit, les techniques, les religions, et d’avoir des informations sur la vie quotidienne des populations, sur leurs préoccupations, besoins, maux, angoisses et espoirs. Elle renferme une masse d’informations et de connaissances, inexploitées en raison de leur éparpillement. Une banque de données d’histoire littéraire trouve sa nécessité, et tire sa légitimité dans le fait de pouvoir répondre à une demande que seul l’informatique peut satisfaire.
Si un gouvernement ou une O.N.G. veut par exemple étudier pour mieux les cerner des questions aussi préoccupantes que la santé, la pauvreté ou l’insécurité, en vue d’y apporter les solutions idoines, cet outil peut se révéler d’une grande utilité. En l’interrogeant à partir de ces thèmes, il est possible de constituer immédiatement un corpus d'œuvres qui traitent ces sujets, et les analyses qui leur ont été consacrées, ainsi qu’aux sujets voisins qui sont les causes ou les conséquences de ces phénomènes : l’exode rural, la famine, le chômage, le banditisme, la prostitution, la délinquance. L’on sait que la juste résolution de problèmes aussi importants conditionne le développement d’un pays.
A cet égard, la récurrence ou non de ces thèmes, les variations des points de vue qui y sont portés, aussi bien dans l’espace que dans le temps, par les personnages et leurs auteurs, les réflexions des critiques, les cadres culturels décrits, sont autant d’éléments dont l’analyse ne manquera pas de se révéler payante. Outil d’investigation par sa fonction documentaire, une banque de données d’histoire littéraire, peut être aussi d’une grande utilité au plan pédagogique.
La nécessité pour l’école africaine, de former des citoyens qui ont une claire conscience de leurs responsabilités, passe par une solide connaissance de leur environnement, des maux et tensions qui le minent, des doutes espoirs et valeurs dont il est porteur. L’enseignement systématique des littératures africaines, qui sont les lieux par excellence de ces débats et réflexions, peut se révéler comme un moyen efficace d’éducation au service du développement.
La banque de données rendra possible sans difficultés majeures, l’élaboration de manuels de littératures nationales, pour les différents niveaux d’enseignement. Ces usuels pourront être appuyés par d’autres ouvrages portant sur un ou des écrivains, une œuvre, une période ou un genre particulier. La. BDHL renferme les données susceptibles d’aider à leur rédaction.
Outre ces supports papiers qui sont nécessaires, il y a aussi le fait que l’une des tendances pédagogiques actuelles, est l’Enseignement Assisté par Ordinateur. Depuis l’année 1990-91, la B.D.H.L. française est utilisée à l’Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris III comme support d’une U.V. obligatoire de première année d’initiation à l’histoire littéraire, sous la direction du professeur Henri Béhar. Les avantages, comme le note Michel Bernard, sont multiples. " Tout d’abord nous familiarisons les étudiants littéraires avec le matériel et les procédures informatiques. D’autre part l’approche pédagogique s’est trouvée bouleversée. L’étudiant navigue librement dans l’information, et y cherche des renseignements qui ne lui sont plus communiqués, mais qu’il a du constituer en savoir… Nous demandons à nos étudiants de nous aider à compléter la B.D.H.L. qui est bien sûr un système ouvert et évolutif. Là encore cette pédagogie active a donné les meilleurs résultats".
Les banques de données d’histoires littéraires serviront de support pour le renouvellement de l’enseignement des littératures africaines d’une façon générale, et de l’histoire littéraire en particulier.
Enfin la constitution de ces banques permettra la mise en réseau des données, et leur diffusion sur l’autoroute de l’information, en interaction avec les banques de données existantes en France et au Québec, et celles qui seront créées dans les autres espaces francophones d’Europe et d’Amérique. Ce positionnement des auteurs, des œuvres, et des cultures africaines sur Internet contribuera à n’en pas douter à les sortir de leur isolement, et à les faire mieux connaître et appréciés.
Elles seront à terme partie intégrante d’un réseau plurisectoriel de banques de données d’histoire des littératures francophones, destiné à mettre en interaction dans les pays de la Francophonie, les données de ces banques (par mode de croisements et de requêtes par tri multiple, etc.) ainsi que leurs utilisateurs (par échanges d’informations de documentation, d’expérimentation pédagogique, de saisie de données, etc.)
Le principe de l’interactivité qui sera rendu possible par le fait que les banques sont et seront constituées sur le même modèle et à partir du même logiciel ACCESS qui leur servira de support, constitue ici un point très important. Il ne s’agira pas de créer des banques et de les interconnecter ; leurs données et leurs utilisateurs pourront interagir, s’interroger, se fournir les éléments de connaissances, de pratiques et d’informations de tous ordres, s’interpeller, se corriger, s’enrichir les uns les autres. Et cela de façon rapide voire instantanée. L’interactivité concernera donc les données elles-mêmes et leurs usagers ou utilisateurs.
Avec toutes ces dispositions la recherche littéraire connaîtra indubitablement un développement sans précédent, en gagnant en précision et en efficacité.
S’agissant par exemple de l’analyse textuelle, Etienne Brunet, pour donner une idée des possibilités qu’offre Frantext, note qu’une fois la liaison télématique établie avec le serveur de Nancy, "le chercheur définit son corpus, en précisant à sa guise, les dates, le genre, le ou les auteur(s), le ou les texte(s) désiré(s), ou toute combinaison de ces critères. Puis il choisit les mots ou les expressions qui l’intéressent. Et enfin il indique la présentation qu’il souhaite, et qui peut prendre la forme d’un index, d’une liste de fréquences ou d’une concordance avec un contexte de la longueur souhaitée. Les résultats sont fournis en quelques secondes. On peut les imprimer parallèlement ou en différé, les enregistrer, les transmettre à un autre logiciel ".
Cette capacité d’analyse que permet une banque de données au sein d’une même littérature, se révèle encore plus féconde quand on l’étend à plusieurs littératures, par la mise en relation des données linguistiques, lexicales, contextuelles, thématiques, avec les données factuelles, historiques biographiques, politiques et sociales, dans une perspective comparatiste.
Le critique qui éprouve trop souvent, toutes les difficultés à se procurer des documents ou informations de première main, non disponibles dans les bibliothèques universitaires africaines, aura déjà certainement compris tout le parti qu’il peut tirer de cette encyclopédie informatique Les rédactions d’articles, de mémoires, et de thèses ne s’en trouveront que facilitées.
L’intérêt des banques de données d’histoire littéraires est encore plus manifeste pour l’étude des genres littéraires qui relèvent des arts du spectacle, comme le théâtre et le conte. Avec maintenant la possibilité de graver l’enregistrement filmé d’une œuvre dramatique ou la mise en scène d’un conte sur CD-ROM, "pour la première fois dans l’histoire littéraire, souligne, Roger Odin, l’histoire du théâtre peut être envisagée sérieusement comme une histoire des "représentations" théâtrales : étude du style d’un metteur en scène, comparaison entre les différentes mises en scènes d’une même pièce, etc." De la même façon "le conte peut être appréhendé dans toutes ses dimensions : textuelle, orale, kinésique (étude de la gestualité), proxémique (étude de la situation spatiale) et communicationnelle"
Les littératures orales africaines, trouveront dans ces nouveaux moyens de conservation et de traitement qu’offrent l’informatique et les banques de données d’histoires littéraires, des supports beaucoup plus fiables que les bandes magnétiques, et un environnement plus propice à leur épanouissement
Comme l’on peut aisément s’en rendre compte ici, la constitution des banques de données d’histoires littéraires africaines se trouve au confluent de plusieurs enjeux dont la finalité est de gagner la bataille du développement.
La mise en place d’une documentation culturelle sûre, scientifiquement élaborée, constitue d’une part un solide moyen de lutte contre l’influence corrosive et dissolvante du temps, et de l’autre, garantit la fiabilité des solutions préconisées à l’issue de son exploitation. Sont également en jeu : la maîtrise, à partir de valeurs repères, de la formation éthique, intellectuelle, et de la personnalité culturelle des générations présentes et à venir ; la nécessaire et indispensable ouverture des cultures africaines, en vue de leur enrichissement et insertion dans la mouvance technologique actuelle. La recherche scientifique qui, dans ses dimensions littéraire et culturelle, a sur tous ces plans un rôle moteur, aura d’autant moins de peines à s’acquitter de ces taches qu’elle aura déjà gagné en célérité et efficacité.
La nécessité et les enjeux ainsi théoriquement exposés, il convient de présenter, sous un angle pratique la recherche et les efforts intellectuels qu’impose la constitution d’une banque de donnée d’histoire littéraire.
III. PROPOSITIONS POUR UN PROGRAMME DE RÉALISATION DES BDHL
Les travaux sur les littératures africaines sont relativement avancés pour certaines ou commencent à peine, pour d’autres ; d’une façon générale l’on peut dire qu’ils ne sont qu’à leurs débuts. Le fait est, qu’ils portent sur des productions dont certaines sont peu fournies, et qui, dans leur dimension écrite n’ont pas suffisamment retenu l’attention de la critique. Il s’agit là, pour le chercheur, d’une situation difficile parce qu’il lui revient de poser les bases de la connaissance, en ouvrant les premières pistes de réflexions. Mais c’est paradoxalement pour lui aussi, une position idéale, en raison de l’exaltation que suscite toute tâche pionnière, et surtout de la responsabilité qu’elle confère.
Cette responsabilité est encore plus grande quand on doit, non pas consigner les résultats d’une réflexion dans un livre, mais produire à partir d’analyses et sélections de faits, un certain nombre de documents destinés à être organisés en un système, qui servira de socle aux recherches ultérieures. C’est le cas d’une banque de données d’histoire littéraire. Certaines erreurs d’appréciations commises au stade de son élaboration, se répercuteront immanquablement dans d’autres jugements, qu’elles fausseront par un effet d’entraînement.
La confection de cet outil requiert de ce fait une attention soutenue. Elle exige une masse considérable de travail, qui peut faire l’objet d’un programme de recherche décomposable en sept opérations distinctes, quoique complémentaires. Les réflexions et propositions qui vont suivre, s’inspirent de l’expérience des Banques de données d’histoire littéraire existantes et du projet de Banque de Données d’Histoire Littéraire Ivoirienne dont on fera ici parallèlement le point.
Un grand compte doit être tenu de toutes ces précautions et dispositions qui ne sont pas gratuites. L’expérience a sur ce plan, révélé à Virginia Coulon, que "la conception et la réalisation d’une banque de données s’appuient à tout moment sur deux idées clés :la prévision et l’analyse. Ceci est très important dès la genèse du projet…Prévoir large ! Etre ambitieux au départ. Prévoir toutes les évolutions possibles du projet, même si elles ne sont pas exploitées dans l’immédiat."
L’indexation thématique permettra de retrouver les œuvres qui abordent des thèmes voisins et de les comparer, de vérifier par exemple s’il y a une corrélation entre les époques, les mouvements, le genre des œuvres et leur thématique.
En prélude à la constitution des banques de données d’histoire littéraire française et québécoise, Henri Béhar(BDHLF) et Clément Moisan (BDHLQ) ont ainsi conçu un Thesaurus thématique comportant 867 références. Ce thésaurus qui est un document de base ouvert, non limitatif, est à enrichir par les équipes des autres littératures francophones, en fonction des spécificités, pour constituer à terme le répertoire thématique général des littératures d’expression française.
Cette indexation se fait au moyen de deux fiches comportant l’une toutes les informations sur l’œuvre, l’autre celles relatives à son auteur. Elles sont élaborées à partir des données que fournissent les dictionnaires, et présentent l’avantage de permettre, entre autres, une consultation rapide, les confections de bibliographies partielles ou générales, des statistiques sur la profession des écrivains, sur les récurrences thématiques. etc.
Toutes les équipes locales utilisant les mêmes méthodes, aussi bien pour la constitution des banques que dans leur gestion, les mêmes matériels et logiciels, ne travaillant pas de façon isolée, et ayant tous leurs chercheurs associés au réseau, les difficultés évoquées plus haut par Jean Louis Joubert, qui résultent essentiellement du caractère disparate de la recherche, et de l’addition des divergences, se trouveront indubitablement en grande partie résolus
L’on se sera aperçu que, jusque là, aucun mot n’a été dit sur les moyens financiers nécessaires à la mise en œuvre d’un tel programme. C’est à dessein que nous nous sommes limités à l’exposé des motifs et des efforts intellectuels à déployer. Les banques de données constituent l’épine dorsale de toutes les stratégies de communication et de développement. Au-delà de leur utilité scientifiques, leurs commercialisations sur disques compact (CD-ROM) disquettes et produits dérivés, constituent une activité économique en pleine croissance.
Ce n’est pas un hasard si les Etats unis se sont engagés dans leur élaboration, depuis le début des années soixante. Ils sont aujourd’hui le plus important producteur d’information électronique, avec 56% de données en ligne accessibles dans le monde. Le reste est divisé entre l’Europe de l’ouest (32%) le Canada (6%), le Japon (2%). Et les autres pays (4%)
La mise en place par l’AUPELF du "réseau littératures francophones " et la création dans les universités de Paris III et de Laval de banques de données d’histoire littéraire, avec le soutien entre autres, du fonds de coopération scientifique franco-québécoise, montrent que la prise de conscience de l’importance des enjeux est amorcée. L’objectif visé ici est double : stimuler davantage cette prise de conscience ou contribuer à la susciter là où elle ne semble pas s’être encore manifestée (dans les universités africaines notamment ) et suggérer une autre voie qui donnerait à la recherche littéraire plus d’ampleur et de perspective.
1. cf. Balle F. et Eymery G., Les
nouveaux médias, Paris, PUF coll. "Que sais-je ?", 1984.
2. Robert Lucie, "Le fétichisme
de la littérature " in L’histoire littéraire Théories,
méthodes et pratiques. Québec Université Laval
1989 p.19.
3. Moser Walter, "Le reste c’est de
la littérature. Le portrait négatif de la littérature
par les auteurs savants du XVIII ème siècle" Protée,
XIII,
1 (printemps 1985), p.95-105.
4. Joubert Jean-Louis, "Le réseau
"littératures francophones" de l’UREF et la recherche bibliographique"
in Les banques de données littéraires comparatistes et
francophones, textes réunis par Alain Vuillemin, Limoges : Pulim,
1992, p.30-31.
5. Il s’agit principalement de textes
classiques publiés par Electronic Text Corporation (ETC) en
association avec Library of America (ALOA).
6. Béhar Henri, "Un projet de
banque de données d’histoire littéraire" in Méthodes
quantitatives et informatiques dans l’étude des textes, Genève,
Slaktine, Paris : Champion 1986, p.43-54. Voir aussi Michel Bernard, "La
banque de données d’histoire littéraire", Bulletin de
l’EPI, sept. 1988, N° 51, p.172-177.
7. .Moisan Clément, Qu’est
ce que l’histoire littéraire ?, Paris : PUF (coll. "Littératures
modernes"), 1987. L’histoire littéraire, Paris : PUF
(coll. "Que sais-je ?"), 1990.
8. Lanson Gustave, "Programme d’études
sur l’histoire provinciale de la vie littéraire en France" in Etudes
d’histoire littéraire, Paris : Champion, 1929.
9. Michel Bernard, "La banque de données
d’histoire littéraires" in Les banques de données littéraires
comparatistes et francophones, Limoges : Pulim, 1992, p.255.
10. Brunet Etienne, "Apport des technologies
modernes à l’histoire littéraire" in L’histoire littéraire
aujourd’hui (direction Béhar Henri et Fayolle Roger), Paris
: Armand Colin, 1990, p.99.
11. Odin Roger, "L’histoire littéraire
et les médias" in L’histoire littéraire aujourd’hui,
op. cit., p. 46.
12. Sa bibliographie d’histoire littéraire
se limitait à deux textes. Il s’agit des ouvrages : Bonneau Richard,
Ecrivains
artistes et cinéastes ivoiriens, Abidjan : Céda, 1973.
Koné (A.), Lezou (G.), Mlanhoro (J.), Anthologie de la littérature
ivoirienne, Abidjan : Céda, 1981.
13. A la mi-juin 1998, la littérature
ivoirienne comptait 212 titres tous genres confondus. 120 d’entre eux ne
sont pas accessibles au grand public.
14. De tels ouvrages existent pour
quelques littératures africaines, celles notamment du Bénin
et du Zaïre. Cf. Huannou Adrien, la littérature béninoise,
Paris : Karthala, 1984. Et Kadima Nzuji, La Littérature zaïroise,
Paris : Karthala, 1985. L’auteur de ces lignes s’est récemment acquitté
de cette tâche pour la Côte d’Ivoire. Cf. Bruno Gnaoulé-Oupoh,
l’émergence
de la littérature ivoirienne moderne (Thèse de doctorat
d’état), Université C.A. Diop de Dakar (Sénégal),
1994, 2 vol., 833 p. Voir aussi : La littérature ivoirienne,
Paris ; Abidjan : Karthala/Céda/Acct, 1998.
15. Pour la littérature ivoirienne,
il s’agira de s’appuyer sur les quelques éléments qu’offrent
le répertoire bio-bibliographique de Richard Bonneau (ouvrage déjà
cité), et le point partiel de la réception critique journalistique
fait par Bruno Gnaoulé-Oupoh. Cf. Médias et culture :
la contribution du magazine Ivoire Dimanche à la promotion culturelle
en Côte d’Ivoire, répertoire bibliographique raisonné,
1986, 283 p., inédit.
16. Une base existe aussi sur ce plan.
Outre les analyses isolées portant sur les œuvres, l’on pourra aussi
exploiter Le dictionnaire de la littérature romanesque, 393
p., inédit de Bruno Gnaoulé-Oupoh. Pour assurer la multiplicité
des points de vue, ce travail devra être fondu dans le dictionnaire
général de la littérature ivoirienne, en fonction
de la méthode qui sera retenue par son équipe rédactionnelle.
17. Pour la constitution de la Banque
de données d’histoire littéraire ivoirienne, deux chercheurs
de l’Université de Cocody Abidjan ont pu se familiariser avec la
BDHLQ à l’Université Laval (Québec) dans le cadre
la convention liant les deux universités, à la faveur d’une
bourse Ficu-AUPELF, d’échanges entre départements d’études
françaises. Le premier Pierre Nda en 1994 et le second Bruno Gnaoulé-Oupoh
en 1998.
18. Coulon Virginia, "Litaf petit manuel
pratique" in Les banques données littéraires comparatistes
et francophones, op. cit., p.114.
19. Son chiffre d’affaires était
en 1985 de 2,5 milliard de dollars. Selon le rapport US Industrial Outlook1991
du Département américain du commerce, les ventes de l’industrie
électronique ont atteint 9 milliards de dollars en 1990, avec un
accroissement de 20% par rapport à 1989. Ces chiffres donnés
par Claire Panijel in "Des banques de données sur les études
littéraires francophones", Les banques données littéraires
comparatistes et francophones, op. cit., p. 33, sont certainement aujourd’hui
largement dépassés.
Notice bio-bibliographique de l’auteur
Bruno Gnaoulé-Oupoh est écrivain et enseignant à l’université de Cocody Abidjan (Côte d’Ivoire), au département des lettres modernes. Auteur de deux romans, En attendant la liberté (Paris : Silex, 1982) et Pour hâter la liberté (Abidjan : Edilag, 1992), il a publié de nombreux articles sur la littérature ivoirienne écrite et orale, à laquelle il vient de consacrer un ouvrage : La littérature ivoirienne (Paris : Karthala, 1998). Il s’intéresse particulièrement à l’histoire littéraire, et travaille actuellement à la constitution d’une banque de données d’histoire de la littérature de son pays.