Lanéantissement intermittent des facultés humaines : quoi que votre pensée penchât à supposer, ce ne sont pas là des mots. Du moins, ce ne sont pas des mots comme les autres. Quil lève la main, celui qui croirait accomplir un acte juste, en priant quelque bourreau de lécorcher vivant. Quil redresse la tête, avec la volupté du sourire, celui qui, volontairement, offrirait sa poitrine aux balles de la mort. Mes yeux chercheront la marque des cicatrices ; mes dix doigts concentreront la totalité de leur attention à palper soigneusement la chair de cet excentrique ; je vérifierai que les éclaboussures de la cervelle ont rejailli sur le satin de mon front. Nest-ce pas quun homme, amant dun pareil martyre, ne se trouverait pas dans lunivers entier ? Je ne connais pas ce que cest que le rire, cest vrai, ne layant jamais éprouvé par moi-même. Cependant, quelle imprudence ny aurait-il pas à soutenir que mes lèvres ne sélargiraient pas, sil métait donné de voir celui qui prétendrait que, quelque part, cet homme-là existe ? Ce quaucun ne souhaiterait pour sa propre existence, ma été échu par un lot inégal. Ce nest pas que mon corps nage dans le lac de la douleur ; passe alors. Mais, lesprit se dessèche par une réflexion condensée et continuellement tendue ; il hurle comme les grenouilles dun marécage, quand une troupe de flamants voraces et de hérons affamés vient sabattre sur les joncs de ses bords. Heureux celui qui dort paisiblement dans un lit de plumes, arrachées à la poitrine de leider, sans remarquer quil se trahit lui-même. Voilà plus de trente ans que je nai pas encore dormi. Depuis limprononçable jour de ma naissance, jai voué aux planches somnifères une haine irréconciliable. Cest moi qui lai voulu ; que nul ne soit accusé. Vite, que lon se dépouille du soupçon avorté. Distinguez-vous, sur mon front, cette pâle couronne ? Celle qui la tressa de ses doigts maigres fut la ténacité. Tant quun reste de séve brûlante coulera dans mes os, comme un torrent de métal fondu, je ne dormirai point. Chaque nuit, je force mon il livide à fixer les étoiles, à travers les carreaux de ma fenêtre. Pour être plus sûr de moi-même, un éclat de bois sépare mes paupières gonflées. Lorsque laurore apparaît, elle me retrouve dans la même position, le corps appuyé verticalement, et debout contre le plâtre de la muraille froide. Cependant, il marrive quelquefois de rêver, mais sans perdre un seul instant le vivace sentiment de ma personnalité et la libre faculté de me mouvoir : sachez que le cauchemar qui se cache dans les angles phosphoriques de lombre, la fièvre qui palpe mon visage avec son moignon, chaque animal impur qui dresse sa griffe sanglante, eh bien, cest ma volonté qui, pour donner un aliment stable à son activité perpétuelle, les fait tourner en rond. En effet, atome qui se venge en son extrême faiblesse, le libre arbitre ne craint pas daffirmer, avec une autorité puissante, quil ne compte pas labrutissement parmi le nombre de ses fils : celui qui dort est moins quun animal châtré la veille. Quoique linsomnie entraîne, vers les profondeurs de la fosse, ces muscles qui déjà répandent une odeur de cyprés, jamais la blanche catacombe de mon intelligence nouvrira ses sanctuaires aux yeux du Créateur. Une secrète et noble justice, vers les bras tendus de laquelle je me lance par instinct, mordonne de traquer sans trève cet ignoble châtiment. Ennemi redoutable de mon âme imprudente, à lheure où lon allume un falot sur la côte, je defends à mes reins infortunés de se coucher sur la rosée de gazon. Vainqueur, je repousse les embûches de lhypocrite pavot. Il est en conséquence certain que, par cette lutte étrange, mon cur a muré ses desseins, affamé qui se mange lui-même. Impénétrable comme les géants, moi, jai vécu sans cesse avec lenvergure des yeux béante. Au moins, il est avéré que, pendant le jour, chacun peut opposer une résistance utile contre le Grand Objet Extérieur (qui ne sait pas son nom ?) ; car, alors, la volonté veille à sa propre défense avec un remarquable acharnement. Mais aussitôt que le voile des vapeurs nocturnes sétend, même sur les condamnés que lon va pendre, oh ! voir son intellect entre les sacriléges mains dun étranger. Un implacable scalpel en scrute les broussailles épaisses. La conscience exhale un long râle de malédiction ; car, le voile de sa pudeur reçoit de cruelles déchirures. Humiliation ! notre porte est ouverte à la curiosité farouche du Céleste Bandit. Je nai pas mérité ce supplice infâme, toi, le hideux espion de ma causalité ! Si jexiste, je ne suis pas un autre. Je nadmets pas en moi cette équivoque pluralité. Je veux résider seul dans mon intime raisonnement. Lautonomie... ou bien quon me change en hippopotame. Abîme-toi sous terre, ô anonyme stigmate, et ne reparais plus devant mon indignation hagarde. Ma subjectivité et le Créateur, cest trop pour un cerveau. Quand la nuit obscurcit le cours des heures, quel est celui qui na pas combattu contre linfluence du sommeil, dans sa couche mouillée dune glaciale sueur ? Ce lit, attirant contre son sein les facultés mourantes, nest quun tombeau composé de planches de sapin équarri. La volonté se retire insensiblement, comme en présence dune force invisible. Une poix visqueuse épaissit le cristallin des yeux. Les paupières se recherchent comme deux amis. Le corps nest plus quun cadavre qui respire. Enfin, quatre énormes pieux clouent sur le matelas la totalité des membres. Et remarquez, je vous prie, quen somme les draps ne sont que des linceuls. Voici la cassolette où brûle lencens des religions. Léternité mugit, ainsi quune mer lointaine, et sapproche à grands pas. Lappartement a disparu : prosternez-vous, humains, dans la chapelle ardente ! Quelquefois, sefforçant inutilement de vaincre les imperfections de lorganisme, au milieu du sommeil le plus lourd, le sens magnétisé saperçoit avec étonnement quil nest plus quun bloc de sépulture, et raisonne admirablement, appuyé sur une subtilité incomparable : "Sortir de cette couche est un problème plus difficile quon ne le pense. Assis sur la charrette, lon mentraîne vers la binarité des poteaux de la guillotine. Chose curieuse, mon bras inerte sest assimilé savamment la raideur de la souche. Cest très mauvais de rêver quon marche à léchafaud." Le sang coule à larges flots à travers la figure. La poitrine effectue des soubresauts répétés, et se gonfle avec des sifflements. Le poids dun obélisque étouffe lexpansion de la rage. Le réel a détruit les rêves de la somnolence ! Qui ne sait pas que, lorsque la lutte se prolonge entre le moi, plein de fierté, et laccroissement terrible de la catalepsie, lesprit halluciné perd le jugement ? Rongé par le désespoir, il se complaît dans son mal, jusquà ce quil ait vaincu la nature, et que le sommeil, voyant sa proie lui échapper, senfuie sans retour loin de son cur, dune aile irritée et honteuse. Jetez un peu de cendre sur mon orbite en feu. Ne fixez pas mon il qui ne se ferme jamais. Comprenez-vous les souffrances que jendure (cependant, lorgueil est satisfait) ? Dès que la nuit exhorte les humains au repos, un homme, que je connais, marche à grands pas dans la campagne. Je crains que ma résolution ne succombe aux atteintes de la vieillesse. Quil arrive, ce jour fatal où je mendormirai ! Au réveil mon rasoir, se frayant un passage à travers le cou, prouvera que rien nétait, en effet, plus réel.
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