- Mais qui donc !... mais qui donc ose, ici, comme un conspirateur, traîner les anneaux de son corps vers ma poitrine noire ? Qui que tu sois, excentrique python, par quel prétexte excuses-tu ta présence ridicule ? Est-ce un vaste remords qui te tourmente ? Car, vois-tu, boa, ta sauvage majesté na pas, je le suppose, lexorbitante prétention de se soustraire à la comparaison que jen fais avec les traits du criminel. Cette bave écumeuse et blanchâtre est, pour moi, le signe de la rage. Écoute-moi : sais-tu que ton il est loin de boire un rayon céleste ? Noublie pas que si ta présomptueuse cervelle ma cru capable de toffrir quelques paroles de consolation, ce ne peut être que par le motif dune ignorance totalement dépourvue de connaissances physiognomoniques. Pendant un temps, bien entendu, suffisant, dirige la lueur de tes yeux vers ce que jai le droit, comme un autre, dappeler mon visage ! Ne vois-tu pas comme il pleure ? Tu tes trompé, basilic. Il est nécessaire que tu cherches ailleurs la triste ration de soulagement, que mon impuissance radicale te retranche, malgré les nombreuses protestations de ma bonne volonté. Oh ! quelle force, en phrases exprimable, fatalement tentraîna vers ta perte ? Il est presque impossible que je mhabitue à ce raisonnement que tu ne comprennes pas que, plaquant sur le gazon rougi, dun coup de mon talon, les courbes fuyantes de ta tête triangulaire, je pourrais pétrir un innommable mastic avec lherbe de la savane et la chair de lécrasé.
- Disparaîs le plus tôt possible loin de moi, coupable à la face blême ! Le mirage fallacieux de lépouvantement ta montré ton propre spectre ! Dissipe tes injurieux soupçons, si tu ne veux pas que je taccuse à mon tour, et que je ne porte contre toi une récrimination qui serait certainement approuvée par le jugement du serpentaire reptilivore. Quelle monstrueuse aberration de limagination tempêche de me reconnaître ! Tu ne te rappelles donc pas les services importants que je tai rendus, par la gratification dune existence que je fis émerger du chaos, et, de ton côté, le vu, à jamais inoubliable, de ne pas déserter mon drapeau, afin de me rester fidèle jusquà la mort ? Quand tu étais enfant (ton intelligence était alors dans sa plus belle phase), le premier, tu grimpais sur la colline, avec la vitesse de lizard, pour saluer, par un geste de ta petite main, les multicolores rayons de laurore naissante. Les notes de ta voix jaillissaient, de son larynx sonore, comme des perles diamantines, et résolvaient leurs collectives personnalités, dans lagrégation vibrante dun long hymne dadoration. Maintenant, tu rejettes à tes pieds, comme un haillon souillé de boue, la longanimité dont jai fait trop longtemps preuve. La reconnaissance a vu ses racines se dessécher, comme le lit dune mare ; mais, à sa place, lambition a crû dans des proportions quil me serait pénible de qualifier. Quel est-il, celui qui mécoute, pour avoir une telle confiance dans labus de sa propre faiblesse ?
- Et qui es-tu, toi-même, substance audacieuse ? Non !... non !... je ne me trompe pas ; et, malgré les métamorphoses multiples auxquelles tu as recours, toujours ta tête de serpent reluira devant mes yeux comme un phare déternelle injustice, et de cruelle domination ! Il a voulu prendre les rênes du commandement, mais il ne sait pas régner ! Il a voulu devenir un objet dhorreur pour tous les êtres de la création, et il a réussi. Il a voulu prouver que lui seul est le monarque de lunivers, et cest en cela quil sest trompé. O misérable ! as-tu attendu jusquà cette heure pour entendre les murmures et les complots qui, sélevant simultanément de la surface des sphères, viennent raser dune aile farouche les rebords papillacés de ton destructible tympan ? Il nest pas loin, le jour, où mon bras te renversera dans la poussière, empoisonnée par ta respiration, et, arrachant de tes entrailles une nuisible vie, laissera sur le chemin ton cadavre, criblé de contorsions, pour apprendre au voyageur consterné, que cette chair palpitante, qui frappe sa vue détonnement, et cloue dans son palais sa langue muette, ne doit plus être comparée, si lon garde son sang-froid, quau tronc pourri dun chêne, qui tomba de vétusté ! Quelle pensée de pitié me retient devant ta présence ? Toi-même, recule plutôt devant moi, te dis-je, et va laver ton incommensurable honte dans le sang dun enfant qui vient de naître : voilà quelles sont tes habitudes. Elles sont dignes de toi. Va... marche toujours devant toi. Je te condamne à devenir errant. Je te condamne à rester seul et sans famille. Chemine constamment, afin que tes jambes te refusent leur soutien. Traverse les sables des déserts jusquà ce que la fin du monde engloutisse les étoiles dans le néant. Lorsque tu passeras près de la tanière du tigre, il sempressera de fuir, pour ne pas regarder, comme dans un miroir, son caractère exhaussé sur le socle de la perversité idéale. Mais, quand la fatigue impérieuse tordonnera darrêter ta marche devant les dalles de mon palais, recouvertes de ronces et de chardons, fais attention à tes sandales en lambeaux, et franchis, sur la pointe des pieds, lélégance des vestibules. Ce nest pas une recommandation inutile. Tu pourrais éveiller ma jeune épouse et mon fils en bas âge, couchés dans les caveaux de plomb qui longent les fondements de lantique château. Si tu ne prenais tes précautions davance, ils pourraient te faire pâlir par leurs hurlements souterrains. Quand ton impénétrable volonté leur ôta lexistence, ils nignoraient pas que ta puissance est redoutable, et navaient aucun doute à cet égard ; mais, ils ne sattendaient point (et leurs adieux suprêmes me confirmèrent leur croyance) que ta Providence se serait montrée à ce point impitoyable ! Quoi quil en soit, traverse rapidement ces salles abandonnées et silencieuses, aux lambris démeraude, mais aux armoiries fanées, où reposent les glorieuses statues de mes ancêtres. Ces corps de marbre sont irrités contre toi ; évite leurs regards vitreux. Cest un conseil que te donne la langue de leur unique et dernier descendant. Regarde comme leur bras est levé dans lattitude de la défense provocatrice, la tête fièrement renversée en arrière. Sûrement ils ont deviné le mal que tu mas fait ; et, si tu passes à portée des piédestaux glacés qui soutiennent ces blocs sculptés, la vengeance ty attend. Si ta défense a besoin de mobjecter quelque chose, parle. Il est trop tard pour pleurer maintenant. Il fallait pleurer dans des moments plus convenables, quand loccasion était propice. Si tes yeux sont enfin dessillés, juge toi-même quelles ont été les conséquences de ta conduite. Adieu ! je men vais respirer la brise des falaises ; car, mes poumons, à moitié étouffés, demandent à grands cris un spectacle plus tranquille et plus vertueux que le tien !
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