HUBERT DE PHALÈSE

DES CHIFFRES ET DES THÈMES
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par Pascal Mougin

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Réglages numériques ?

Si La Route des Flandres narre à sa façon, très particulière, un épisode de la débâcle de l’armée française en 1940, le désordre apparent de la narration ne saurait laisser échapper à un œil vigilant toute une série de principes qui répondent à ce que je qualifierais volontiers d’" ordre nouveau ". Au nombre de ces derniers figure l’utilisation que le roman fait des nombres. Si je ne retiens ici, pour des raisons de commodité évidentes, que les numériques qui ont plus de dix occurrences dans le roman, j’obtiens les résultats suivants : un (1273 occ.), une (940 occ.), deux (229 occ.), trois (67 occ.), quatre (73 occ.), cinq (23 occ.), six (12 occ.).

L’adjectif numéral un, une, se confondant avec l’article indéfini, il n’est pas étonnant que La Route des Flandres en propose un usage important et dès lors guère significatif : une chiffon, un geste héréditaire, un instant, un moment, un peu… ; une de ces, une fois de plus, une jambe, une sorte de… La comparaison avec un corpus romanesque contemporain, 1950-1970 (voir notre Lexique comparé), ne fait apparaître aucune spécificité particulière. Le traitement du deux mériterait plus d’attention dans la mesure où, par-delà les emplois généraux, il désigne fréquemment dans le roman le couple dans l’acte sexuel, la paire Georges-Blum, les membres, le reflet… Rapporté au corpus romanesque 1950-1970, l’usage du deux se révèle particulièrement fort chez Claude Simon. En dehors des approximations (deux ou trois), trois se trouve souvent associé aux cavaliers et à leurs montures (tous les trois, les trois chevaux…). Cinq est soit essentiellement lexicalisé (il y a cinq minutes), soit associé à la durée de la guerre (pendant cinq ans, depuis cinq ans). Six sert surtout à marquer l’approximation (cinq ou six) ou la tâche matinale (se lever à six heures) notamment dans le passage qui évoque le travail des Juifs du Marais. Tout ceci, de toute évidence, mériterait de faire l’objet d’une attention plus soutenue que la présente étude ne permet pas de réaliser. Je centrerai par conséquent mon attention sur le nombre quatre dont la spécificité positive chez Claude Simon s’avère particulièrement forte et je m’attacherai à faire ressortir les raisons de ce phénomène.


I. Un roman chiffré ?

A. Locutions

Les locutions figées représentent sans doute l’aspect le moins significatif de l’emploi du nombre quatre. Lors de l’épisode de la course de chevaux, Iglésia escalade " quatre à quatre les escaliers " (141) pour rejoindre Corinne ou dégringole " quatre à quatre " les marches des gradins pour la rejoindre (170). Voir aussi pages 186 et 245.

B. Approximations

Un autre emploi fréquent mais guère très probant du nombre quatre est lié à la mention approximative des éléments convoqués. C’est l’ordonnance qui suit " à une distance d’environ quatre mètres " le capitaine (286). C’est Sabine qui rumine toujours les " trois ou quatre thèmes " qui obsèdent sa pensée (50). C’est le petit homme noiraud qui parlemente avec de Reixach dans le village perdu des Ardennes et cherche à éviter une réquisition militaire alors qu’" il y en a dans le village qui ont des trois ou quatre chambres sans personne dedans " (59). C’est l’évocation de la pièce où s’est suicidé l’ancêtre de Reixach, et où dorment à présent les parents de Georges, dans laquelle " rien n’avait été changé excepté peut-être le papier des murs et trois ou quatre de ces objets […] " (77). Voir aussi pages 126, 201, 221. Pour " quatre ou cinq ", voir les pages 178, 184, 185.

C. Précisions

D’autres emplois au contraire servent à notifier une précision. Le village perdu des Ardennes est présenté comme " un patelin de quatre maisons " (62). Dans le camp de prisonniers, le joueur Bônois évoqué dans la fiche " Lignées " perd aux cartes " quatre jours de rations " (204). La récurrence obstinée de ce nombre laisse à penser qu’on ne le trouve pas totalement au hasard dans ce dialogue entre Georges et Blum :

Je croyais que cette guerre t’intéressait Je me figurais même que tu y étais directement intéressé
— Pas à quatre heures du matin à cheval sur une carne et sous la pluie
— Tu crois qu’il est quatre heures du matin Tu crois qu’il finira tout de même par faire jour ? (262)

Relevons d’ailleurs qu’à l’occasion, loin d’évoquer la confusion et la déroute, le nombre quatre peut aussi désigner le sentiment de protection lorsque l’on a " quatre murs autour de soi " (105 ; sur ce point voir la fiche " Haies "). Voir aussi les pages 128, 188, 196, 198, 213, 284, 293


II. Déchiffrer le roman ?

A. Légende

Un épisode remarquable prend place dans le camp de prisonniers lorsque les quatre cavaliers en déroute, maintenant réduits à trois, Wack étant mort, Iglésia, Georges et Blum sont ainsi évoqués :

[…] tous les trois donc, aussi différents par l’âge que par l’origine amenés là pour ainsi dire des quatre points cardinaux (" Il ne nous manque que le nègre, dit Georges. Comment est-ce déjà ? Sem, Cham, Japhet mais il aurait fallu un quatrième […] ") […] (159)

On assiste là à un curieuse contamination, un télescopage, de deux types de légendes ; l’une issue de l’Ancien Testament avec Noé, l’autre de la tradition chrétienne des rois mages. Dans la Genèse l’épisode du déluge (et La Route des Flandres est à sa façon le récit d’un autre déluge avec la présence perpétuelle de la pluie : " on aurait dit que dans l’obscurité la nature les arbres la terre entière était en train de se dissoudre noyée diluée liquéfiée grignotée par ce lent déluge ", 250-251) met en scène Noé et ses trois fils : Sem, Cham et Japhet. On se souvient que Noé, le cultivateur, planta la vigne, but et s’enivra. Cham " vit la nudité de son père " alors que ses deux frères couvrirent le corps d’un manteau et " ne virent pas la nudité de leur père ". D’où la malédiction de Canaan voué à l’esclavage. Il est bien entendu tentant de rapprocher ce récit de celui de l’ancêtre qui s’est tiré une balle dans la tête et a été retrouvé nu… (voir les pages 82-83, 189, 201), ancêtre dont la mort mystérieuse hante l’esprit de Georges comme la saga familiale et peut être considérée comme une sorte de malédiction biblique que doit subir sa descendance. Dans le récit de Noé aucun élément n’assigne explicitement à l’un de ses trois fils l’origine de la race noire. En revanche la légende chrétienne des trois rois mages — Melchior, Gaspard et Balthazar — rattache à chacun d’eux, depuis le xve siècle, l’origine d’une race différente : la blanche pour le premier, la jaune pour le second et la noire pour le troisième… d’où la réflexion de Georges citée plus haut : " Il ne nous manque que le nègre ".

B. Histoire

Faut-il s’étonner de découvrir que, comme par hasard, le de Reixach portraituré parmi la galerie des ancêtres que contemple Georges, " au sein d’une permanente aura de mystère et de mort violente " (54) :

[…] ce de Reixach avait pour ainsi dire désavoué de lui-même sa qualité de noble pendant la fameuse nuit du quatre août, comment il avait plus tard siégé à la Convention, voté la mort du roi, puis sans doute en raison de ses connaissances militaires, été délégué aux armées pour finalement se faire battre par les Espagnols […] (54)

… dès lors que l’on sait que " la fameuse nuit du quatre août [1789] " permit l’abolition des privilèges nobiliaires, que le roi Louis XVI fut détrôné le 21 septembre 1792, condamné à mort le 15 janvier et guillotiné le 21 janvier 1793 ? Le nombre quatre revêt alors un caractère que d’autres éléments romanesques vont confirmer.

C. Révélation

Une lecture attentive du roman offre au lecteur une révélation (c’est, je le rappelle, le sens du terme latin ecclésiastique d’origine grec apocalypsis) qui s’inscrit à l’intérieur d’un véritable réglage numérique du texte. Nous apprenons en effet, par petites touches successives qu’il nous incombe de mettre en relation, que de Reixach a épousé Corinne " quatre ans auparavant " (13) et qu’il marche sciemment à la mort " au pas " afin de chercher à terminer " ce qu’il avait commencé quatre ans plus tôt " (15). Autrement dit, il va profiter de la guerre pour maquiller en accident ce qui n’est en fait qu’un suicide " que la guerre lui donnait l’occasion de perpétrer d’une façon élégante " (13) tant sa situation conjugale avec une femme " de vingt ans plus jeune que lui " (55) lui semble insupportable. Ce drame intime se donne à lire entre les lignes, explicitement ici, implicitement là par le biais de jeux polysémiques. Ainsi cette réflexion de Georges, dont la signification ne peut apparaître que par rétro-lecture, lorsqu’il évoque son relâchement de plus en plus grand dans l’exercice de sa condition de médiocre soldat (je souligne) :

[…] et je suppose d’ailleurs qu’en ce qui le concerne il [de Reixach] s’en fichait pas mal et que faire semblant de ne pas me voir quand il passait l’inspection du peloton était une politesse faite à ma mère sans trop d’effort, à moins que l’astiquage ne fît aussi partie pour lui de ces choses inutiles et irremplaçables, de ces réflexes et traditions ancestralement conservés comme qui dirait dans la Saumur et fortifiés par la suite, quoique d’après ce qu’on racontait d’elle (c’est-à-dire la femme c’est-à-dire l’enfant qu’il avait épousé ou plutôt qui l’avait épousé) s’était chargée en seulement quatre ans de mariage de lui faire oublier ou en tout cas mettre au rencart un certain nombre de ces traditionnelles traditions, que cela lui plût ou non […] (11-12)

Lisons : de Reixach a épousé quatre ans plus tôt Corinne au prix d’une mésalliance. L’astiquage, en argot la copulation et non le simple entretien du fourniment militaire, revêt à ses yeux une nature ambivalente : irremplaçable (son attirance pour sa jeune femme Corinne) et inutile (d’où la distance qu’il met entre elle et lui). En quatre ans de mariage, Corinne lui aura vite fait perdre le goût de l’astiquage conjugal malgré " ces réflexes et traditions ancestralement conservés comme qui dirait dans la Saumur ", c’est-à-dire au fameux Cadre noir de Saumur fondé en 1814. Elle entretient une liaison avec Iglésia, d’où l’acharnement que met de Reixach à vouloir à tout prix monter la pouliche, l’alezane, à la place du jockey lors de la course de chevaux (134 sqq.).


III. Un roman apocalyptique

A. Coursiers

Ainsi, peu à peu, se dégage un réseau de significations lié à l’emploi du nombre quatre. La présence massive du cheval dans le roman s’accompagne de nombreuses mentions de cet ordre. C’est Georges cherchant à calmer sa carne qui renaude " tremblant de tous ses membres ses quatre pattes écartées raides comme des étais " (148), l’évocation d’un cheval " étendu sur le flanc dans une mare de sang envoyant de faibles et spasmodiques ruades des quatre membres " (152 ; voir aussi 228). On voit ici clairement l’association du quatre et de la mort. C’est également l’évocation de la course de chevaux à laquelle participe de Reixach observé par Iglésia et Corinne. De Reixach figure dans le peloton de tête de quatre chevaux (168), il parvient avec difficulté à faire franchir la rivière à sa pouliche " s’enlevant des quatre membres à la fois " (169). Malgré tous ses efforts, il ne réussira pas à se détacher du groupe des quatre chevaux de tête (169) et " fera " second (170). Voir aussi les pages 23-24.

B. Animalisation

Tout comme les chevaux cherchent à franchir les obstacles, les hommes vont se trouver fréquemment animalisés. Dans le wagon de marchandises où sont entassés les prisonniers — hommes : 40, chevaux : 8 — Georges reconnaît la voix de son camarade Blum vers qui il essaie " d’avancer à quatre pattes " dans le noir malgré les protestations des autres occupants de la voiture (92). Georges toujours, au moment de la mort de Wack, est piétiné par les chevaux affolés : " réussissant à me mettre à quatre pattes la tête dans le prolongement du corps le visage dirigé vers la terre " (151). C’est le passage du statut de l’homme debout à l’homme à quatre pattes, l’animalisation donc, qui va le sauver :

[…] je franchis la haie sur le ventre me recevant de l’autre côté sur mes mains […] je longeai la haie à quatre pattes perpendiculairement aux ombres des arbres jusqu’au coin du pré puis je me mis à remonter la colline de l’autre côté du pré toujours à quatre pattes contre la haie mon ombre devant moi […] (152 ; voir aussi 200, 275)

Être " à quatre pattes comme une bête " (275) ramène par ailleurs l’amour à un pur acte sexuel, une copulation avant tout animale. On retrouve ici la célèbre figure de " la bête à deux dos ", même si l’expression n’est pas employée par Claude Simon : " l’espèce de bête qui possède deux têtes, quatre bras, quatre jambes et deux troncs soudés par le ventre au moyen de cet organe commun " (181). D’où l’insertion d’une scène de coït avec Corinne à l’intérieur d’une présentation animalisée de Georges au moment de son évasion quand la sentinelle tourne le dos :

[…] alors je fus dans le fourré haletant courant à quatre pattes comme une bête à travers les taillis traversant les buissons me déchirant les mains sans même le sentir toujours courant galopant à quatre pattes j’étais un chien la langue pendante galopant haletant tous deux comme des chiens je pouvais voir sous moi ses rein creusés râlant, la bouche à moitié étouffée voilant son cri mouillé de salive dans l’oreiller froissé […] je pouvais le voir brun fauve dans la nuit et sa bouche faisant Aaaah aaaaaaaah m’enfonçant tout entier dans cette mousse ces mauves pétales j’étais un chien je galopais à quatre pattes dans les fourrés exactement comme une bête comme seule une bête pouvait le faire insensible à la fatigue à mes mains déchirées […] (275)

Ou encore l’allusion à la déviation sexuelle de ce vieux type qui avait payé Iglésia " pour qu’il le monte " comme un cheval : " […] le type tout nu à quatre pattes sur le tapis de sa chambre il devait le cravacher lui scier la gueule et lui érafler le ventre de ses éperons […] " (242), Iglésia pouvant d’ailleurs être assimilé alors à Cham comme le type tout nu à Noé…

C. Les Quatre cavaliers de l’Apocalypse

Cette surabondance du nombre quatre dans le roman ne peut être le fruit d’un pur hasard statistique. Elle désigne une surdétermination que le parcours que je viens de tracer va permettre de préciser. Georges fait partie d’un escadron réduit à quatre cavaliers (16). Les expressions " les quatre cavaliers ", " les quatre hommes ", " tous les quatre ", reviennent trop régulièrement dans le roman (68, 69, 280, 282, 283, 285, 292) pour ne pas attirer mon attention et faire appel à des connaissances encyclopédiques. Je fais bien entendu allusion ici aux Quatre cavaliers de l’Apocalypse. L’Apocalypse de Jean constitue une " révélation " faite par Dieu aux hommes comme ce roman apocalyptique " révèle " à Georges des bribes de secrets cachés dans les mémoires familiales par le biais d’un symbolisme accordé aux choses, aux parties du corps, aux couleurs, aux chiffres " sans se soucier de l’incohérence des effets obtenus ". Je ne cite pas ici un savant critique de l’œuvre romanesque de Claude Simon mais le rédacteur de l’Introduction à l’Apocalypse dans la Bible dite de Jérusalem, rédacteur qui précise en parlant de l’auteur d’une apocalypse — mais le propos pourrait tout autant s’appliquer à Claude Simon lui-même… : " Pour le comprendre, il faut donc entrer dans son jeu, et retraduire en idées les symboles qu’il propose, sous peine de fausser le sens de son message. " Je ne saurais mieux dire et je renvoie le lecteur à la vision johannique de l’Agneau qui brise les sept sceaux (Apocalypse, 6) qui met en scène un cheval blanc, un cheval rouge-feu, un cheval noir et un autre verdâtre avec leurs cavaliers, l’un vainqueur, le second chargé de bannir la paix hors de la terre, le troisième tenant une balance à la main, le quatrième enfin semeur de Mort. La Route des Flandres constitue bien un roman apocalyptique qui accumule sans souci du sentiment d’incohérence obtenu scènes récurrentes, visions fugitives, racontars, dialogues larvés, hypothèses, souvenirs… et qui se présente au double plan de la narration (le type d’écriture adopté) et de la fiction (la campagne de France) comme une Apocalypse. Ce dernier terme n’est jamais utilisé par Claude Simon qui emploie en revanche à plusieurs reprises l’adjectif apocalyptique chaque fois associé au cheval :

[…] une forme surgit du néant, passa dans un froissement musculeux de bête de course, de buffleterie, de harnachement et de ferraille entrechoquée, le buste obscur incliné en avant sur l’encolure, sans visage, casqué, apocalyptique, comme le spectre même de la guerre surgi tout armé des ténèbres et y retournant […] (36)

[…] tandis que dans la lueur rasante de la lanterne la tête du cheval couché sur le côté semble s’allonger, prend un air apocalyptique, effrayant […] (122-123)

[…] de nouveau on ne voyait plus rien et toute la connaissance du monde que nous pouvions avoir c’était ce froid cette eau qui maintenant nous pénétraient de toutes parts, ce même ruissellement obstiné multiple omniprésent qui se mélangeait semblait ne faire qu’un avec l’apocalyptique le multiple piétinement des sabots sur la route […] (261)

Voir aussi la page 276 qui opère la synthèse de différents éléments que je me suis attaché à faire ressortir précédemment.


Index thématique par comparés

On trouvera ci-dessous un index détaillé des comparaisons. Elles sont regroupées par comparé. Par exemple, " Blum. animaux : 38, 256 ; enfant : 89 ; " signifie qu’on trouvera Blum comparé à un animal aux pages 38 et 256 du roman, et le même personnage comparé à un enfant à la page 87.


I. Comparaisons portant sur l’humain

Personnages du roman

Georges. animaux : 110, 223, 230, 230, 243, 275 ; culturalité : 209, 275 ; irréalité, imperceptibilité : 194, 223 ; matières : 93 ; médicalité : 89 ; mythe : 275 ; objet : 31, 223 ; personnages : 89, 106, 107, 119. Corinne. aliments, ingestion : 46, 221 ; animaux : 130, 133, 222, 224, 254, 267, 276 ; eau : 222 ; enfant : 132 ; lumière : 224 ; matières : 221 ; métallité : 137 ; minéralité : 142, 216, 221 ; nature : 259 ; objet : 218 ; personnages : 131, 132 ; sexualité : 260 ; signes analogiques et représentations : 142, 171, 224, 260 ; tactilité : 216 ; végétaux : 90, 171, 222. Le capitaine. animaux : 295 ; culturalité : 117 ; ludisme : 12 ; magie : 13 ; métallité : 12 ; minéralité : 73 ; mort : 117 ; objet : 12 ; signes analogiques et représentations : 12, 73 ; violence : 13 . Blum. animaux : 38, 256 ; enfant : 89 ; matières : 38 ; médicalité : 256 ; objet : 267 ; personnages : 89, 119 ; signes analogiques et représentations : 37 ; signes arbitraires et discours : 190. Iglésia. animaux : 43, 141 ; culturalité : 46 ; exotisme : 129, 287 ; magie : 141 ; matières : 128, 217 ; médicalité : 46 ; minéralité : 142 ; mort : 129 ; objet : 287 ; personnages : 43, 46 ; sexualité : 287 ; signes analogiques et représentations : 129, 141, 142 ; végétaux : 191. Wack. matières : 125 ; mythe : 150 ; objet : 124 ; signes analogiques et représentations : 149, 150 ; transcendance : 150 ; végétaux : 125 ; vie quotidienne : 150. Guerriers. animaux : 30, 89, 94, 214, 247, 275 ; catastrophe : 30 ; irréalité, imperceptibilité : 36 ; le temps : 30 ; ludisme : 146, 149, 244 ; mécanicité : 146 ; métallité : 30 ; mythe : 36 ; nature : 30 ; objet : 16, 64, 71, 124, 146, 149, 214, 293 ; personnages : 65, 95, 108 ; signes analogiques et représentations : 29, 68, 293 ; vêtements : 65 ; vie sociale : 108 . Le père. enfant : 35 ; irréalité, imperceptibilité : 220 ; organicité : 220 ; personnages : 35. Les ancêtres. culturalité : 266 ; magie : 74, 76 ; minéralité : 74 ; personnages : 83, 266 ; religion : 74 ; signes analogiques et représentations : 76.

Autres personnages. aliments, ingestion : 39, 58, 97 ; animaux : 19, 85, 101, 103, 108, 111, 113, 122, 130, 163, 168, 204, 216, 242, 243, 257, 270, 272, 275, 276 ; culturalité : 60, 206, 206, 243, 247, 252, 276 ; eau : 37, 142, 273 ; enfant : 65, 121, 245 ; espace cosmique : 33 ; irréalité, imperceptibilité : 36, 37, 39, 114 ; ludisme : 146 ; magie : 252 ; matières : 178 ; mécanicité : 65 ; minéralité : 178, 216 ; monstre : 276 ; mort : 19, 106, 174, 247, 249, 263 ; mythe : 206 ; nature : 181 ; objet : 92, 103, 146, 147, 168 ; organicité : 114 ; personnages : 41, 60, 65, 111, 114, 121, 161, 165, 206, 206, 245 ; putridité, salissure : 136 ; religion : 206, 213 ; sexualité : 158 ; signes analogiques et représentations : 20, 33, 56, 213, 216, 263 ; transcendance : 33, 65 ; végétaux : 272 ; vie quotidienne : 103 ; voracité : 245.

Le corps, la vie, la mort

Visage. exotisme : 129 ; matières : 128, 217 ; mort : 129 ; objet : 43 ; signes analogiques et représentations : 129 ; signes arbitraires et discours : 190 ; végétaux : 191. Yeux. eau : 63 ; métallité : 137 ; minéralité : 216 ; putridité, salissure : 136 ; tactilité : 216. Mort. aliments, ingestion : 294 ; olfaction : 294 ; putridité, salissure : 181, 294 ; sémantisation, interprétation : 70, 83 ; signes analogiques et représentations : 85, 149, 150 ; transcendance : 150 ; vie quotidienne : 84, 150. Sang. eau : 250 ; matières : 26 ; nature : 250 ; organicité : 293. Organicité. aliments, ingestion : 26 ; animaux : 87 ; eau : 250 ; médicalité : 180 ; nature : 250 ; signes arbitraires et discours : 26. Sexualité. aliments, ingestion : 245 ; animaux : 39, 259, 274, 276 ; archaïcité : 188, 260 ; médicalité : 180 ; monstre : 181 ; objet : 39, 273 ; sémantisation, interprétation : 259 ; signes arbitraires et discours : 259 ; végétaux : 243, 259 ; vêtements : 260 ; voracité : 245.

Sensations

Vision. irréalité, imperceptibilité : 235 ; tactilité : 195. Olfaction. eau : 12 ; objet : 112 ; putridité, salissure : 12 . Ordre auditif. catastrophe : 31 ; irréalité, imperceptibilité : 28, 101, 107, 154, 220, 233, 263 ; métallité : 31, 234 ; organicité : 220 ; sexualité : 158 ; tactilité : 169 ; vêtements : 65 ; violence : 234 ; vision : 169. Tactilité. irréalité, imperceptibilité : 224, 225.

Comportements, affaires humaines

Vie sociale. aliments, ingestion : 11 ; exotisme : 66 ; intentionnalité : 66 ; magie : 49 ; organicité : 65 ; putridité, salissure : 65 ; religion : 213 ; signes analogiques et représentations : 66, 74, 213 ; transcendance : 66. Vie politique. organicité : 65 ; putridité, salissure : 65. Armée. religion : 213 ; signes analogiques et représentations : 213. Guerre. animaux : 108, 109 ; archaïcité : 60 ; architecture : 296 ; automatisme, programmation : 39 ; catastrophe : 16, 191 ; culturalité : 66, 206 ; eau : 191, 218, 282 ; espace cosmique : 16 ; exotisme : 66, 206 ; irréalité, imperceptibilité : 233 ; le temps : 296 ; ludisme : 73, 212, 226 ; lumière : 261 ; mécanicité : 109, 161 ; métallité : 234 ; mort : 35, 66 ; nature : 151 ; organicité : 16, 35, 162, 172 ; putridité, salissure : 16, 25, 41, 162, 192 ; religion : 86 ; signes analogiques et représentations : 15, 16, 65, 66, 76, 85, 149, 197, 212, 291 ; sport : 149 ; terre : 162, 172 ; vie mondaine : 17, 21 ; vie quotidienne : 21, 35, 57, 106, 107, 109, 232, 291, 296 ; vie sociale : 17, 21, 86 ; violence : 234 ; voracité : 162. Histoire. irréalité, imperceptibilité : 263 ; mort : 263 ; ordre auditif : 263 ; religion : 176 ; signes analogiques et représentations : 263. Psychologie. catastrophe : 271 ; eau : 169 ; médicalité : 91 ; nature : 271 ; objet : 204 ; organicité : 182, 190 ; putridité, salissure : 185, 190.


II. Comparaisons portant sur le non-humain

Éléments

Espace cosmique. catastrophe : 31 ; lumière : 68 ; métallité : 31, 68 ; minéralité : 67. Lumière. aliments, ingestion : 90 ; eau : 37 ; matières : 229 ; mécanicité : 220 ; minéralité : 225 ; organicité : 230 ; putridité, salissure : 17 ; signes analogiques et représentations : 37. Air. aliments, ingestion : 144 ; catastrophe : 74 ; culturalité : 156 ; eau : 17, 41, 156 ; espace cosmique : 30 ; matières : 67 ; métallité : 30 ; minéralité : 225 ; olfaction : 17 ; organicité : 91 ; putridité, salissure : 17 ; thermie : 30 ; végétaux : 144 ; véhicules : 156 ; vêtements : 41. Eau. animaux : 29, 62, 219 ; catastrophe : 29 ; espace cosmique : 30 ; métallité : 246, 257 ; minéralité : 24, 56 ; objet : 24 ; organicité : 293 ; voracité : 62. Minéralité. métallité : 232 ; objet : 68 ; organicité : 232 ; sang : 232. Terre. aliments, ingestion : 26 ; animation : 26, 99 ; archaïcité : 230 ; culturalité : 228 ; matières : 100 ; minéralité : 244 ; mort : 228 ; mythe : 228 ; organicité : 100, 230, 243 ; sémantisation, interprétation : 244 ; sexualité : 230 ; voracité : 26, 99, 228.

Nature

Nature. culturalité : 199 ; eau : 121, 250, 252 ; irréalité, imperceptibilité : 199 ; magie : 252 ; minéralité : 38 ; mort : 15, 252 ; mythe : 199 ; objet : 97 ; putridité, salissure : 38, 252 ; signes analogiques et représentations : 29, 68. Cheval. eau : 24, 63, 146, 227 ; irréalité, imperceptibilité : 125, 164 ; ludisme : 146, 158, 158 ; matières : 148 ; mécanicité : 141, 158 ; métallité : 145 ; minéralité : 26 ; mort : 125 ; mythe : 29 ; objet : 24, 141, 146, 147, 169, 227 ; organicité : 100, 228 ; putridité, salissure : 29 ; sémantisation, interprétation : 255 ; signes analogiques et représentations : 158, 158 ; végétaux : 26 ; véhicules : 29, 148 ; vision : 14, 158. Autres animaux. air : 164 ; eau : 24, 227 ; irréalité, imperceptibilité : 29, 164 ; ludisme : 146, 158, 158 ; matières : 148 ; mécanicité : 85, 141, 158 ; métallité : 145 ; mort : 29, 154 ; nature : 28 ; objet : 24, 141, 146, 147, 169, 227 ; organicité : 100, 228 ; personnages : 154 ; putridité, salissure : 29 ; sémantisation, interprétation : 255 ; signes analogiques et représentations : 158, 158 ; végétaux : 165 ; véhicules : 29, 148 ; vision : 14, 158. Végétaux. air : 283 ; eau : 233 ; guerre : 154, 155 ; lumière : 229 ; métallité : 154, 155, 234, 245 ; objet : 154, 155, 230, 245 ; organicité : 244 ; vêtements : 85.

Objets

Signes analogiques et représentations. aliments, ingestion : 70 ; guerre : 179 ; mort : 54 ; objet : 273 ; sang : 54. Signes arbitraires et discours. aliments, ingestion : 70, 74 ; animaux : 10 ; automatisme, programmation : 183, 222 ; culturalité : 56 ; désintentionalisation : 62 ; eau : 49, 282 ; irréalité, imperceptibilité : 173 ; magie : 35 ; matières : 221 ; mécanicité : 31 ; médicalité : 31, 173 ; métallité : 78 ; minéralité : 221 ; mort : 157 ; mythe : 56 ; objet : 166, 218, 230 ; organicité : 31, 49, 52, 113, 157, 230 ; putridité, salissure : 76, 78, 157 ; sémantisation, interprétation : 222 ; signes analogiques et représentations : 129 ; transcendance : 56. Architecture. animation : 41, 59, 256 ; eau : 105 ; guerre : 280 ; lumière : 280 ; minéralité : 38 ; nature : 36 ; objet : 280 ; organicité : 36, 232 ; putridité, salissure : 38 ; signes analogiques et représentations : 36, 186. Véhicules. animaux : 12, 109 ; architecture : 131 ; ludisme : 226 ; mort : 196, 198 ; objet : 196, 198 ; organicité : 12. Vêtements. aliments, ingestion : 221 ; animaux : 108, 130, 179 ; guerre : 201 ; lumière : 201 ; matières : 158 ; médicalité : 28, 46, 114 ; objet : 134, 179, 201 ; olfaction : 22 ; organicité : 28, 145, 162, 172, 179 ; putridité, salissure : 162, 201 ; signes analogiques et représentations : 45, 171 ; signes arbitraires et discours : 145 ; terre : 172 ; voracité : 162. Autres objets. animation : 78, 254 ; animaux : 78, 142, 147 ; espace cosmique : 27 ; organicité : 28, 142, 292.

Divers

Temps. animation : 76 ; eau : 114, 129 ; espace cosmique : 30 ; intentionnalité : 76 ; irréalité, imperceptibilité : 114 ; médicalité : 114, 129 ; métallité : 30 ; putridité, salissure : 114 ; thermie : 30 . Violence. catastrophe : 191 ; eau : 191 ; ludisme : 212 ; lumière : 261 ; magie : 193 ; nature : 151 ; signes analogiques et représentations : 212.

 


Spécificités

Spécificités négatives

Le calcul des spécificités produit un autre type de résultats, plus insolites, en indiquant les formes relativement rares dans notre texte. Il pointe ainsi sur les évitements du texte, sur des déficits qui, pour n’être que statistiques, n’en sont pas moins significatifs des choix de l’auteur.

Il est ainsi possible d’établir, en creux, une liste des thèmes romanesques qui ne sont pas abordés par La Route des Flandres, qui se définit aussi bien par ses silences dans les domaines suivants :

Vie sociale : monsieur, Mme, France, libre, liberté, politique, vacances, voyage, boches, mademoiselle, bonjour, pardon, bureau, madame, maître, jeu, dame, visite, merci, chef. Âges de la vie : vie, garçon, homme(s), jeune, vieux, jeunesse. Famille : père, mère, maman, enfant(s), fils, fille, sœur. Affectivité : sourire, sourit, cœur, aime, heureux, ami(s), amour, joie, larmes, aimait, peur, drôle, rire, angoisse, malheur, gentil, chérie, aimer, bonheur, amitié. Chronologie : aujourdhui, heure(s), soir, jours, hier, déjeuner, dîner, mois, avenir, nuit, passé, demain, repas, semaines, année, secondes. Milieu urbain : rue, Paris, ville, journal, barbier, police, francs, voiture, boulevard, rues, gare, téléphone, école, église. La maison : lit, chambre, salle, pièce, terrasse, cuisine, escalier, appartement. Cadre maritime : mer, côte, plage, île. Nature : vent, lune. Taille : grand(e), petite. Corps : cheveux, oreille. Sensations : impression, étrange, souvenirs, mémoire, chaud, chaleur. Valeurs : vérité, beau (belle), vrai(e), joli, beauté. Religion : saint, foi, église. Vie artistique : écrire, livre, art. Divers : monde, sérieux, regard, silence, aventure, chat, santé, confiance.

Certaines catégories, on l’aura remarqué, sont les mêmes que dans le tableau des spécificités positives donné plus haut. C’est l’occasion de vérifier que la vision du romancier est sélective (pas ou peu de vent ni de lune dans un paysage noyé par la pluie, disparition des cheveux et des oreilles dans les visages, peut-être à cause du casque). On trouve aussi dans la liste tout ce qui manque à ces soldats perdus dans la campagne et la débâcle, sans pour autant que le narrateur éprouve le besoin de le signaler ou de le rappeler. Il est frappant de constater que, parallèlement, l’auteur évite de désigner son activité : écrire, livre, art, souvenirs, mémoire sont des mots rares dans le roman.

Comme je l’ai fait plus haut pour les spécificités positives, je voudrais aussi tracer rapidement les grandes lignes d’une typologie négative du style simonien :

Point-virgule. Il n’y en a que 37 dans La Route des Flandres, ce qui constitue une sous-fréquence remarquable. Cette ponctuation est mal adaptée au rythme de la phrase simonienne, davantage soucieuse d’étirement que de segmentation.

Passés composés. La rareté des formes ai, a, suis, sont, ont, souvent auxiliaires, souligne celle du passé composé dans le texte. Le passé est donc évoqué essentiellement à l’aide de l’imparfait et du passé simple. Le passé composé, établissant un lien entre passé et présent, n’a pas sa place dans un récit qui explore et sanctionne leur profonde disjonction, se défiant du temps vectorisé et de l’organisation chronologique. Les rares passés composés sont d’ailleurs situés dans les dialogues.

Énonciation. Le pronom le plus rare dans La Route des Flandres est le vous, banni de ces conversations entre compagnons d’armes ou amants. Mais notons aussi la relative rareté des pronoms tu, toi, te (t’). Presque aussi rares, les possessifs et pronoms compléments de la première personne (mon, me (m’), ma et, à un moindre degré, nous et mes) marquent la caractéristique énonciative d’un texte majoritairement à la troisième personne (sauf à l’endroit des dialogues). Mais, simultanément, on relève la forte spécificité négative du pronom indéfini on. Par ailleurs, les formes je, il ou elle ne sont ni plus ni moins utilisées que dans les autres romans. En ce qui concerne les déictiques, on note la rareté du démonstratif ça (alors que les démonstratifs sont spécifiques de l’écriture du roman), de voici et voilà, et la rareté de l’adverbe ici (cf. la fréquence élevée de maintenant).

Interjections. Les formes eh, ah sont très rares dans le texte, même si le point d’exclamation y est aussi fréquent qu’ailleurs.

Tendances diverses. La liste des spécificités négatives montre aussi que le style de Claude Simon répugne à un certain nombre de tournures : dit, demanda, fit, reprit (les dialogues sont plutôt introduits, quand ils le sont, par le nom du personnage suivi de deux points), il faut, y (aussi rare que ici), très, beaucoup (refus du superlatif absolu), enfin, jamais.

Nullax. De même qu’un hapax est un mot utilisé une seule fois dans un texte, un nullax est un mot qui n’y est jamais utilisé. Le nullax est évidemment relatif à un corpus de référence comme celui que j’utilise ici ; on ne peut parler de nullax que si la forme absente du texte présente en même temps une forte spécificité négative, autrement dit, c’est un mot introuvable alors qu’on pourrait s’attendre à le rencontrer. Dans La Route des Flandres, une forme comme demanda est un nullax dans la mesure où elle est à la fois absente de notre texte et très fréquente dans les autres romans. Certains mots sont ainsi (consciemment ?) bannis par l’auteur : vérité, amis, France, libre, maman, situation, liberté, angoisse, aventure. Il est à noter que dans cette évocation d’un épisode de la guerre franco-allemande, les mot France et Allemagne n’apparaissent jamais, ni le mot A(a)llemand(s), ni même le mot boche, courant dans les autres romans (on ne relève guère que 5 occurrences de Frisé(s) pour désigner l’ennemi : 172, 216). L’adjectif allemande n’apparaît qu’une seule fois (177).

 

Spécificités internes : variations d’un narrateur à l’autre

La Route des Flandres est un roman à deux voix principales : celle de Georges et celle d’un narrateur externe qui partage son savoir et qui enchaîne apparemment sans rupture stylistique autre que le changement de personne. Certes, chaque voix a sa spécialisation fictionnelle, dans la mesure où, comme je l’ai fait apparaître sur le synopsis présenté plus haut (voir p. * sqq.), certains épisodes ne sont évoqués que par l’une d’elles. Mais les deux voix peuvent se relayer à l’intérieur de la même évocation, et au fil du roman la succession des alternances a pour effet qu’on cesse d’y prêter attention. Ce caractère interchangeable de Georges et du narrateur extérieur, renforcé par la présence chez l’un comme chez l’autre de marques d’oralité et de littérarité, et par l’incertitude des destinataires et des situations énonciatives, font de l’énonciation du roman une voix " intermédiaire ", pour reprendre l’adjectif employé par Merleau-Ponty.

On peut toutefois se demander si cette dualité de la voix narrative ne renvoie pas à telle ou telle spécialisation autre que fictionnelle du " Je " et du " il ", plus discrète que les changements de personnes mais plus profonde.

L’examen des spécificités lexicales de chaque voix peut apporter quelques éléments de réponse. Pour permettre à la machine de calculer ces spécificité, j’ai codé le texte un peu comme je l’aurais fait pour une pièce de théâtre, en insérant un repère spécifique à chaque changement de voix. Le programme peut ainsi regrouper les énoncés du texte en fonction de leur énonciateur et les comparer. J’ai, en fait, distingué non pas deux mais trois cas de figure. D’une part les énoncés à mettre au compte du narrateur externe, parlant de Georges à la troisième personne (par commodité, je désignerai désormais cette voix en parlant du " Il ") ; ils représentent 49 % de l’ensemble du roman (pourcentage calculé d’après le nombre de formes) ; d’autre part les énoncés grammaticalement ou sémantiquement imputables à Georges, autrement dit presque tous les énoncés à la première personne ; quantitativement, cela représente 32 % de l’ensemble ; enfin, j’ai mis à part les énoncés dont l’énonciateur reste ambigu, qui sont peu nombreux donc statistiquement insignifiants, ainsi que les énoncés courts interprétables comme des répliques de dialogues et dont les énonciateurs sont des personnages du roman, y compris Georges ; cette " voix " hétéroclite, résiduelle dans la perspective adoptée ici, correspond à 19 % des formes du roman.

À première vue, les résultats confortent l’analyse habituelle selon laquelle l’alternance des deux narrateurs n’a d’autre raison d’être que leur brouillage respectif et la production d’une voix intermédiaire. Il y a bien des différences entre les ensembles lexicaux respectifs du " Je " et du " Il ", mais la plupart des formes spécifiques de l’un ou de l’autre peuvent s’expliquer par la spécialisation fictionnelle : si marronniers, vert-noir et toque sont donnés comme spécifiques du " Je ", c’est qu’un épisode précis, le début de la course hippique, est pris en charge par la voix de Georges et que les pages 21 à 22 ont lourdement pesé dans les calculs. Rien là d’une découverte par rapport à ce qui apparaît à la lecture ou sur mon synopsis.

Mais à y regarder de plus près, d’autres formes mettent sur la piste d’une réelle singularité, fonctionnelle cette fois, du narrateur externe.

Spécificités de la voix de Georges (le " Je ")

Il est normal de trouver parmi les formes spécifiques du " Je " les marqueurs de la première personne — qui renvoient tous à Georges dans la mesure où les énoncés de dialogue imputables à d’autres énonciateurs ont été regroupés séparément : je, me, nous, j’, vis, mon, pouvais, mes, m’, moi, nos, ma, étions, étais, avais, notre, regardai, essayai, avions, fis, entendis, rappelle. Il s’agit d’un artefact, conséquence directe, et donc sans signification en soi, de la procédure adoptée.

D’autres mots spécifiques renvoient plus précisément à tel ou tel épisode de la fiction. On reconnaît, outre le vocabulaire déjà mentionné de l’épisode de la course de chevaux (21-2), quelques mots relatifs à la querelle des paysans à l’automne et à l’évocation du rideau, ainsi qu’à d’autres passages signalés comme relevant de la première personne dans le synopsis : talus, chemin, rideau, soleil, sous-lieutenant, auto, canard, chiens, coucous, estafettes, feuilles, fourneau, manteau, officiers, oiseau, paysans, pré, rênes, sabre, selle, toit, villa.

Il est plus difficile d’interpréter les autres formes, que je donne ici pour information, dans la mesure où elles ne constituent guère de catégories sémantiques bien reconnaissables : devait, puis, sur, arrière, direction, bord, imbécile, affaire, rouges, couverte, marron, petite, mort, tranquillement, tremblant, lever, passer, ombres, profil, tête.

Spécificités positives du narrateur externe (le " Il ")

Troisième personne et noms de personnages. S’il n’est pas surprenant que des marqueurs de la troisième personne apparaissent en tête de liste des spécificités de cette voix — dans la mesure ou plusieurs d’entre eux renvoient à Georges, à commencer par son nom —, il faut toutefois noter la présence, à côté de Georges, des autres noms de personnages : en particulier Corinne, Sabine, Iglésia, ainsi que la forme homme, le plus souvent employée dans des périphrases désignatives : " le vieil homme " (35), " le petit homme noiraud " (58), etc. Autrement dit, c’est la voix extérieure qui préfère identifier les personnages par leur étiquette traditionnelle.

Marqueurs temporels. La spécificité forte de maintenant et celle de à présent peuvent surprendre a priori dans la mesure où l’on attendrait davantage ces déictiques dans le voisinage de pronoms personnels eux aussi déictiques comme le " je ". Cela s’explique par la singularité du maintenant simonien, qui, toujours employé dans un contexte au passé, est le fait du narrateur externe exhibant ses fonctions de régie du récit et en même temps faisant comme s’il était contemporain de la fiction qu’il énonce. Cette attitude paradoxale, mixte de distance et d’immédiateté, renvoie à la dualité intrinsèque de cette voix extradiégétique, à la fois hors de la fiction (le narrateur n’est pas un personnage) et en son centre même (par le point de vue essentiellement en focalisation interne). Une autre spécificité forte invite à penser que la fonction de régie narrative est dévolue en priorité au narrateur externe, celle de l’adverbe Puis écrit avec une capitale. Le détail a son importance car puis non capitalisé est relevé comme spécifique de la voix du " Je ". C’est que les deux formes ne sont pas équivalentes : puis coordonne le plus souvent des participes apposés au même sujet — " la queue du paon se balançant une ou deux fois, puis s’immobilisant " (58) — et marque ainsi une disjonction temporelle minimale renvoyant à l’écoulement du temps perçu par le personnage focal. Inversement, Puis est un disjoncteur fort, qu’on rencontre généralement entre deux séquences typographiquement séparées par un alinéa : " presque aussitôt ils distinguèrent les premières maisons, un peu plus noires encore que le ciel. / Puis ils furent dans la grange " (36). Il marque une ellipse narrative, la surprise rétrospective d’un écoulement temporel non perçu sur le moment, une syncope signalée et jugulée par la fonction de régie.

D’autres marqueurs temporels suggèrent qu’une perception du temps plus large et donc plus conceptualisée incombe au " il " : cessant, dernier, dernière. De même, la spécificité de quoique et de car, tout comme celle de possible, semble indiquer que la ratiocination relève plus volontiers de cette voix.

Modalisation. Dans le même ordre d’idées, plusieurs marqueurs de l’approximation ou de l’indistinction ainsi que des termes génériques sont très spécifiques de cette voix externe : sorte (une sorte de, en quelque sorte), semblait, semblaient, quelque (essentiellement quelque chose), matière, simple, presque, c’est-à-dire, imperceptible, pénombre, crépuscule, fantômes, rumeur, foule, masse. De même, le " il " prend souvent en charge les pensées de Georges, comme en témoigne la spécificité de pensant.

Divers. Il est plus difficile, en revanche, d’interpréter la spécificité (parfois très forte) des mots outils suivants, dont certains ont beaucoup d’emplois différents : plus, de, d’, une, qui, par, et, du, dont, à, entre. Autres formes dont la spécificité est remarquable, mais qui n’appellent pas de commentaire particulier : immobiles, vieilles, patiente, retombant, debout, contentant, laissait, lourde, couleur, mètres, surface. On relève enfin les substantifs suivants, référant plus directement à des contenus de fiction : voix, poitrine, papier, Granpèr, vêtements, pain, morceau, manger, cuir.


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